Histoire du Québec

Immobilisés par la tempête

Immobilisés par la tempête

Immobilisés par la tempête du 21 novembre 1974

Encore du mauvais temps

La tempête qui s’est abattue sur le Québec, hier, a paralysé une bonne partie des transports en commun en plus de réduire grandement la visibilité sur les routes.

Les piétons, pour leur part, ont goûté au piquant du nord-est. Pour aujourd’hui, on prévoit du temps généralement ensoleillé mais il ne fait pas se réjouir trop vite car dès demain, le ciel se couvrira et me mercure se maintiendra sous le point de congélation.

C’est une vraie !

Un vieux monsieur, la moustache et la barbe blanchies par la neige, fait traverser la rue aux enfants.

En passant, Jeanne lui dit: « C’est une vraie, hé ? »

« Oh ! oui. Et une belle ! », répond- il.

Dans des occasions comme celles-là, les gens se parlent.

Le sujet de conversation de la journée ? La tempête. Ailleurs, comme dans les bureaux de LA PRESSE, du premier au dernier étage, il s’est passé la même chose. On n’a parlé que de “ça ». Chacun racontant son aventure, chacun rapportant un fait cocasse, chacun trouvant plus ou moins drôle le début de l’hiver.

Secouant la neige, le manteau mouillé, à peine enlevé, tous et chacun avaient une histoire, une anecdote à raconter :

Merry Christmas !

« De la neige de la tuque aux bottes, un monsieur s’est écrié, levant les bras au ciel: « Merry Christmas ! » Tout le monde s’est mis à rire dans l’autobus. »

« Un jeune homme m’a accroché par l’épaule. « Est-ce L’hiver ? » a-t-il demandé. Il est reparti dans la tempête en sacrant, il avait un accent français. »

« Un chauffeur de taxi déçu m’a raconté le début de son hiver: « Mon premier client, ce matin, est monté dans l’auto en me disant: mange de la m… L’hiver commence bien ! »

« Un autre chauffeur “tempêtait » contre les gants qu’il ne trouvait pas ce matin mais qui avaient pourtant traîné dans son automobile tout l’été. »

« À 11 heures, le métro était plein… mais pas d’habitués. Ceux qui étaient là cherchaient les indications, regardaient partout, avaient l’air un peu perdu. Ce n’était pas des usagers. »

« Moi, cette tempête-là m’a coûté $37. Je suis entrée me reposer à la Place Bonaventure. J’ai acheté des cadeaux de Noël ! »

« Rue St-Laurent, ça riait, ça criait, ça hurlait. Un groupe d’hommes prenaient plaisir à… pousser les automobiles en panne! »

Adieu New York

Ce matin. Pierre, sa femme et leurs deux enfants partaient pour New York par Je train de 9h30.

8h05: départ devant l’Université de Montréal.

8h30: le taxi les dépose devant le cimetière. Lui ne continue pas.

Pierre et sa famille décident de marcher jusqu’à la gare Windsor. Ils arrivent à 9h35. Le train est parti.

À Dorval, on dit à Pierre : “Venez-vous-en. On vous met sur le vol de 13h. »

Ils arrivent une heure et demie plus tard… avec le dernier taxi à se rendre. Tout ça pour apprendre que l’aéroport est fermé pour 24 heures et qu’aucun véhicule ne quitte l’endroit. 1.000 personnes sont stationnées à Dorval qui attendent… pour se rendre à Montréal !

Il y a de fréquentes pannes d’électricité, pas beaucoup à manger et, dit-on, tout ce beau monde pourra peut-être quitter l’aéroport mais… pas avant minuit !

« Ah ! oui. J’oubliais de te dire, ajoute Pierre au téléphone avant de conclure son aventure, cela m’a pris 35 minutes avant de pouvoir appeler. On fait la queue devant la boite téléphonique comme devant les toilettes d’ailleurs. »

Pendant ce temps, un autre confrère, également confiné à Dorval, était persuadé qu’avec ses contacts avec la police, c’est la Gendarmerie royale qui le ramènerait chez lui. On n’a toujours pas eu de ses nouvelles…

Des dizaines de personnes ont passé la nuit à la station de métro Longueuii. Plus tôt dans la soirée d’hier, un policier de cette municipalité avait déclaré à LA PRESSE qui s’informait sur ce que comptait faire la police pour dépanner ces gens : « Qu’ils prennent leur mal en patience. Qu’ils boivent du café. Et qu’ils attendent jusqu’à demain matin. On ne peut rien faire pour eux. C’est la faute de la tempête. » Ces gens habitent les banlieues sud de Montréal et les compagnies de transport qui ont l’habitude de les reconduire chez eux étaient dans l’incapacité de faire rouler leurs autobus, hier, les routes n’étant pas déneigées.

Lutte inégale. Rue Saint-Laurent, comme ailleurs à Montréal et au Québec, la lutte était bien inégale entre les véhicules mal chaussés et les intempéries. Et l'abandon de certains, après une vaillante lutte, ne facilitait pas la tâche des outres qui devaient les contourner.Photo Paul-Henri Talbot, La Presse.
Lutte inégale. Rue Saint-Laurent, comme ailleurs à Montréal et au Québec, la lutte était bien inégale entre les véhicules mal chaussés et les intempéries. Et l’abandon de certains, après une vaillante lutte, ne facilitait pas la tâche des outres qui devaient les contourner.Photo Paul-Henri Talbot, La Presse.

Des centaines de personnes bloquées au métro Longueuil

« Qu’ils prennent leur mal en patience. Qu’ils boivent du café. Et qu’ils attendent jusqu’à demain matin. On ne peut rien faire pour eux. C’est la faute de la tempête. »

C’est un policier de Longueuil qui parle ainsi. La scène se passe au téléphone, vers 21 h 30, hier.

Plus tôt. nous étions dans la station de métro de Longucuil où plusieurs centaines de personnes entassées « espéraient », certaines depuis huit heures hier matin, que leurs autobus puissent enfin reprendrela route.

Tout ce monde habitent les banlieues sud de Montréal. On était venu dans la grande ville soit pour travailler, soit pour magasiner.

…Mais il y eut la tempête

Au rez-de-chaussée, deux charmantes grands-mères sont épuisées: devra-t-on dormir ici? demandent-elles. L’une habite Sorel, l’autre Varenne.

Ne pourrait-on pas venir les chercher ? « Comment voulez-vous que l’on téléphone, répondent-elles. Vousvoyez ces douzaines de personnes qui attendent à la queue leu leudevant les cabines téléphoniques. »

À l’étage supérieur, des douzaines de jeunes, pour la plupart, des étudiants, sont nonchalamment étendus sur le tapis. Ils placotent. S’amusent. Se chamaillent.

Ils se font presque une fête déjà de l’éventualité de dormir dans le métro. « On sera rendu plus vite demain. »

Près de la porte d’un cassecroûte, un papa lit debout un roman qui a pour titre… Ultimatum : à ses pieds, assis sur de grosses valises, deux fillettes.

Des gens de Toronto

Va-t-il loin ? « Non, à Longueuil. Ma femme attend là-bas pour téléphoner. Nous venons de Toronto. Demain nous nous rendons au Labrador.

Et ce soir nous devons dormir chez des amis… s’ils réussissent à venir nous chercher. » Derrière les comptoirs de la Métropolitain-Sud, les préposés aux billets répondent inlassablement les mêmes mots : « On ne sait pas quand les autobus rouleront à nouveau. »

Plus tard, en soirée, il sera officiellement annoncé que ladite compagnie ne reprendra ces activités que ce matin.

Seule la Commission de transport de la Rive-Sud promet, vers huit heures, qu’une quinzaine d’autobus seront mis à la disposition des usagersqui habitent Longueuil et ses proches environs « d’ici une vingtaine de minutes ».

Ils n’ont qu’à y dormir

Face à la sortie principale de la station de métro, des douzaines d’adultes attendent soit un « lift », soit un pouce, soit… une chance de la Providence, ou un parent qui vienne les prendre « plus tard », quand le vent sera tombé. Sinon, ils dormiront là.

Dans le métro qui nous ramène à Montréal, deux mamans accompagnées de quatre fillettes s’en viennent tout joyeusement à Montréal pour y assister à la représentation des Ice Capades.

…Mais la tempête ?

« Quelle tempête ? Ils n’ont non vu puisqu’ils habitent à deux pas du métro et qu’ils se rendent « en métro » jusqu’au Forum. Ils reviennent également « au sec ».

C’est ainsi que le malheur des uns ne fait pas nécessairement le malheur des autres.C’est sans doute à ça que pensait le policier de Longucuil quand ilnous a répondu: « Aucun service particulier n’est prévu pour dépanner les gens bloqués au métro. Ils n’ont qu’à y dormir ».

Ce n’était pas le temps de changer de pneus

Quand it fait tempête, le princpe, quand on est conducteur de voiture, c’est de ne pas s’arrêter, sinon gare à la collision.

Quand il fait tempête, le principe, quand on est propriétaire d’une voiture, c’est d’avoir chaussé sa voiture pour l’hiver… avant la première tempête. Sinon gare a tout!

Hier après-midi, après avoir « de peine et de misère » réussi à se rendre prendre le repas de midi dans un petit restaurant situé juste en face du palais de Justice, après avoir été bousculé à ce point par le vent que mes confrères et moi avons, à deux reprises, évité l’accident « bête et méchant »; la premiere fois en étant projeté dans la vitrine du restaurant plutôt que vers sa porte, el la seconde en glissant sur « la patinoire de la rue Craig » qui nous précipitait — peu s’en fallut — dans l’une des nombreuses excavai ions de l’un des multiples chantiers de la ville de Montréal.

Hier après-midi donc, le photographe et moi avons eu « l’assignation de la tempête »: se rendre dans un garage faire « un reportage d’intérêt humain sur les pauvres gens qui attendaient impatiemment, depuis le matin, que l’on pose leurs pneus d’hiver. »

Premier obstacle: il fallait sortir du stationnement de LA PRESSE.

Avance recule

Durant trente minutes, à coup de « avanee-recule », à coup de bras forts de tous un chacun des passants « généreux » qui passaient rue Saint-Jacques, à coup de vent, de poudrerie, de glace sous les pneus, de coups de pelle et de tout ce que vous voudrez, enfin! nous avons pu nous engager rue Notre-Dame vers l’est. Et vers un garage. N’importe lequel…

Rue Notre-Dame, à travers la poudrerie et les autos qui avaient l’air ivres, des douzaines d’hommes et de femmes, étourdis, ennuyés, gelés, traversaient… quelle chance! On leur avait donné congé deux heures plus tôt que prévu.

Voulant remonter boulevard Dorchester en empruntant la rue Papineau, c’est presque l’embouteillage « parfait »: par-ci, par-là, deux ou trois camions « se sont candidement accroches »; deux ou trois autos se l’ont « des tête-à-queue » ; des piétons tentent d’éviter les bourrasques, la tête protégée avec ce que l’on peut, même un journal…

Patineurs

Le boulevard Dorchester ressemble à un lac gelé où les patineurs auraient pris place dans des voitures à quatre roues non chaussées de pneus d’hiver.

Rue Vitré, à trois heures de l’apres-midi. on se croirait dans un vrai chemin de campagne, à des milles et des milles de toute civilisation : il n’y a personne.

Mais angle Amherst et Dorchester, au garage de General Tires, la moutarde commence à monter au nez des gens qui attendent depuis neuf heures du matin que l’on pose leurs pneus d’hiver.

Et n’imaginez pas qu’il en a été ainsi pour chacun d’eux, a tous les ans : ils avouent tous « s’être fait prendre » trop tôt.

À l’exception d’un brave monsieur dans la cinquantaine qui. lui, a laissé su propre voilure chaussée de pneus d’hiver dans son garage, hier matin, préférant prendre le métro, mais qui était là pour… faire changer les pneus de son patron.

Et était-ce à cause de la tempête ou de leur impatience, mais tous étaient d’accord sur un point : les gars allaient trop lentement pour changer leurs pneus.

Mais tous étaient aussi d’accord sur un point: « ça ne nous arrivera plus’jamais! »

Une première tempête, c’est aussi ça.

S'il faut passer la nuit ici, qu'à cela ne tienne disaient les jeunes étendus ça et là à l'étage supérieur de la station de métro Longueuil. Et avant de s'assoupir, contre mauvaise fortune, on jouait aux cartes.
S’il faut passer la nuit ici, qu’à cela ne tienne disaient les jeunes étendus ça et là à l’étage supérieur de la station de métro Longueuil. Et avant de s’assoupir, contre mauvaise fortune, on jouait aux cartes.

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