Histoire du Québec

Champlain et la justice

Champlain et la justice

Champlain était muni de tous les pouvoirs, y compris celui de la Justice

(Par Remy Gagné)

Il y aura 350 ans le trois juillet prochain, Champlain et les trente hommes qui l’accompagnaient accostaient leur petite barque de douze à quatorze tonneaux au pied du cap Diamant. À cette époque, on n’osait pas naviguer jusqu’à Québec avec les navires de gros tonnage ce qui d’ailleurs nécessite encore de nos jours le concours des pilotes.

Champlain avait donc laissé ses trois vaisseaux à Tadoussac, contrairement à ce qu’on nous dit parfois, transportant dans sa barque les objets nécessaires à la construction de l’habitation.

Cette « habitation », que Champlain érigea, la première au pays, constituait vraiment le noyau de la colonie. On y trouvait en germe les grandes institutions politiques que les siècles suivants devaient développer avec l’évolution du pays. C’était vraiment, si on peut dire, le premier Parlement, le premier Palais de Justice et le premier Hôtel de Ville, tels que nous les connaissons de nos jours. Champlain, en effet, vivant dans cette habitation, détenait tous les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires et réunissait en lui-même toutes les institutions politiques. Le fait suivant nous en donne un magnifique exemple en ce qui concerne l’administration de la justice.

Une juridiction universelle

Les instructions remises a Champlain ne manquent pas d’être explicites sur les pouvoirs du fondateur. Prenons le temps de nous y arrêter quelque peu. Entre autres choses, on lit ceci :

« En paix, repos et tranquillité, tant par mer que par terre, ordonner, décider et faire exécuter tout ce que vous jugerez se devait et pouvoir faire, pour maintenir, garder et conserver les dits lieux sous notre puissance et autorité, par les formes, voies et moyens présents par nos ordonnances… »

Samuel de Champlain cependant pouvait faire appel à d’autres personnes. Il le devait forcement même, ne pouvant assurer une bonne et complète administration de la colonie sans recourir à une délégation de pouvoir. Et ce concours d’autrui était prévu dans les instructions, surtout, en ce qui concerne certains pouvoirs. Voyons ce que dit encore le document :

« Et, selon les occurrences des affaires, vous-même, avec l’avis de gens prudents et capables, prescrire sous nous bon plaisir des lois, statuts et ordonnances, autant, qu’il se pourra conformes aux nôtres, notamment ès choses et manières auxquelles n’est pourvu par icelles ».

Dans ce texte, origine l’existence légale de nos premières institutions à Québec.

Que Champlain ait eu à faire usage de ses pleins pouvoirs législatifs et, exécutifs des les premiers moments de Québec, on le conçoit aisément quand on sait que tout était à faire et, à bâtir en ce pays de la Nouvelle-France.

Là ou l’histoire nous prend au dépourvu cependant, c’est quand elle nous montre comment Champlain dut faire appel à ses pleins pouvoirs judiciaires avant tous les autres, jusqu’à décréter même la peine de mort.

Complot odieux

Champlain, homme d’une grande douceur de caractère, disent les historiens, devait contre son gré sans doute, à titre de représentant de la justice, user de ses droits et pouvoirs judiciaires plus tôt qu’il pouvait l’imaginer et dans des circonstances qu’il était loin de prévoir.

II y avait un traître dans son entourage. Parmi les sauvages? Il y aurait eu tout lieu de le croire, à cette époque surtout. Mais le judas se cachait parmi ses propres compagnons. Un serrurier du roi nommé Jean Duval se fait l’instigateur d’une honteuse conspiration. Par des promesses de toutes sortes, entre autres celle de partager la fortune qui devait» être le prix de leur trahison, Duval réussit à entraîner quatre matelots de son calibre pour assurer l’accomplissement de l’odieuse machination.

<p>L’assassinat était fixé à la quatrième nuit a venir. Une fausse alarme serait donnée et à la faveur des ténèbres et du branlebas général, les quatre complices devaient se saisir de Champlain pour l’abattre à coups d’arquebuse. Ensuite, ils s’empareraient des provisions, et des marchandises et se sauveraient en Espagne sur un vaisseau basque qui était alors en rade à Tadoussac.

On avait tout prévu, évidemment sauf l’imprévisible. Faut-il croire qu’une Providence veillait sur Champlain? De toute façon, le quatrième jour venu, l’une des barques arrivant de Tadoussac accoste à Québec. C’est le commandant de cette barque qui devait sauver la situation. Le capitaine le Testu jouissait de la considération et de l’estime de tous à cause de sa grande discrétion surtout. Natel, l’un des conspirateurs, poussé sans doute par quelques remords, rencontre le capitaine en secret et lui dévoile l’affaire montée contre Champlain en le suppliant de taire son nom.

Champlain, on le pense bien, est aussitôt informé du complot et fait comparaître Natel qui lui avoue toute la vérité. Il s’agissait maintenant de capturer les complices. Champlain imagine alors un stratagème qui devait réussir à merveille sans éveiller le moindre soupçon. Il invite les quatre conspirateurs à prendre part, durant la soirée, à une collation qui leur serait servie sur la barque de Testu. Les quatre galants, comme les appelle Champlain, eurent, tôt lait de se rendre à l’invitation. Mais qu’elle n’est pas leur surprise quand, au lieu d’une chaude réception au vin, ils se voient cernés et garnîtes comme des malfaiteurs, Champlain obtient tous les aveux qu’il exige

Le premier tribunal

Le lendemain, Champlain recueille la déposition des accusés en présence du pilote et des marins et la rédige par écrit. Cette enquête préliminaire terminée, il passe les menottes aux quatre prisonniers et les conduit lui-même à Tadoussac afin de délibérer avec Pont-Gravé sur la ligne de conduite à suivre.

Après les avoir gardés sur son bateau quelques jours, Pont-Gravé ramène les prisonniers à Québec ou l’on poursuit le procès devant un jury composé ne Pont-Grave, Champlain, Testu. Bonnerme, le maître de la barque, le contremaître et quelques marins Les dépositions des témoin, sont unanimes pour dénoncer Jean Duval comme l’auteur du complot.

Le jury décide donc que « Duval serait pendu et étranglé au dit Québec, et sa tête posée au bout d un piquet pour être plantés au lieu le plus éminent du tort et les trois autres condamnés d’être pendus et cependant les ramener en France entre les mains du sieur de Monts, pour leur être fait plus ample justice, selon qu’il aviserait, avec toutes les informations et la sentence ». Mais les trois complices de Duval, ramenés en France, obtiennent leur pardon après avoir reconnu leur faute.

L’histoire du Canada mentionne un autre cas de pendaison, celui de Michel Gaillon, l’un des compagnons de Roberval qui fut exécuté au Cap-Rouge, durant l’hiver de 1542-43.

Un homme de confiance

Champlain détenait donc tous les, pouvoirs. Pendant 19 ans, il exerce réellement les fonctions de gouverneur. Son prestige était très fort car l’histoire nous apprend qu’il fut successivement l’homme de confiance de de Monts (1608) du comte de Soissons et du prince de Condé (1613). de Montmorency (1620), de Vendadour (1625) et de la Compagnie de la Nouvelle-France en 1627, qui s’étalent faits tour à tour acquéreurs de la colonie.

Ceci illustre assez bien la valeur personnelle du fondateur de Québec. On s’expliquerait mal autrement le fait qu’il fut choisi à six reprises comme l’homme de confiance, d’autorités différentes. Le titre de lieutenant, général comportait d’ailleurs de très lourdes responsabilités. Il constituait en somme l’autorité suprême dans la colonie tant au point de vue militaire que civil et judiciaire. Plus tard un peu apparaîtront l’intendant et le Conseil Souverain avec lesquels le gouverneur se partagera les pouvoirs.

Le sort de la colonie dépendait pour une bonne part de son lieutenant, et les décisions qui relevaient de ce dernier n’étaient pas aussi simples qu’on se l’imagine parfois. La moindre faiblesse de jugement ou de clairvoyance pouvait entraîner de graves conséquences et d’autant plus que l’amplitude de la juridiction conférée à Champlain multipliait les possibilités d’erreurs.

On peut difficilement affirmer, je pense, que le fondateur de Québec est exempt de tout blâme dans son administration. Nous savons que la guerre contre les sauvages, par exemple, a été matière de beaucoup de critiques plutôt défavorables.

Toutefois, en admettant ces quelques faiblesses, il faut dans l’ensemble, reconnaître en Champlain un homme d’une valeur exceptionnelle. Et il n’était pas faux d’affirmer au début, de cet article que l’habitation de Champlain était vraiment le premier Parlement, le premier Palais, de Justice et le premier Hôtel de ville, car l’homme qui y régnait en roi et maître possédait en puissance ces grandes institutions politiques que les siècles à venir devaient développer dans l’orbite des pouvoirs qui lui étaient alors reconnus.

L’homme a jamais célèbre qui, il y a trois siècles et demi, fondait Québec, pour y donner le meilleur de sa vie et de sa personne, jetait en terre le grain de sénevé de la Vieille qui e su croître et devenir France avec toutes ses vertus l’arbre fort qu’on connaît aujourd’hui, le Canada français.

(1958).

Une vieille maison à Québec. Photo d’Anatole Vorobyev.

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