Bestiaire du Québec

Des poissons et des bêtes aquatiques

Des poissons et des bêtes aquatiques

Des poissons et des bêtes aquatiques d’après Gabriel Sagard

Dieu, qui a peuplé la terre de diverses espèces d’Animaux, tant pour le service de l’homme, que pour la décoration et embellissement de cet Univers, a aussi peuplé la mers, les rivières d’autant ou plus, de diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres espèces; bien que tous les jours l’homme en tire une partie de sa nourriture, et les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des abimes, en engloutissent et mangent à l’infini ; ce sont les merveilles de Dieu.

On sait par expérience, que les poissons marins se délectent aux eaux douces, aussi bien qu’en la mer, puis que parfois
on en pêche dans nos rivières. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin, ou d’eau douce, est; qu’ils connaissent le temps et les lieux qui leur sont commodes: et ainsi nos pêcheurs de moules jugèrent à trois jours près, le temps qu’elles dévoient arriver, et ne furent point trompez, et en suite les Maquereaux qui vont en corps d’armée, serrez les uns contre les autres, le petit bout du museau à fleur d’eau, pour découvrir les embûches des pêcheurs (Le Scomber scombrus, fort répandu dans les eaux de l’Atlantique, habite l’eau de profondeur moyenne; nous ignorons la source de cette légende).

Cela est admirable, mais bien plus encore de ce qu’ils vivent et se resjouissent dans la mer salée, et néanmoins s’y nourrissent d’eau douce, qui y est entremêlée, que par une manière admirable, ils savent discerner et sucer avec la bouche parmi la salée, comme dit Albert le Grand (allusion confuse : Albert dit que les poissons de mer n’ont pas le goût salé parce qu’ils extraient l’eau douce de l’eau marine: De Animabilis, lib. XXIV, I,5): voire étant morts, si l’on les cuit avec l’eau salée, ils demeurent néanmoins doux. Mais quant aux poissons, qui sont engendrez dans l’eau douce, et qui s’en nourrissent, ils prennent facilement le goût du sel, lors qu’ils sont cuits dans l’eau salée. Or de même que nos pêcheurs ont la connaissance de la nature de nos poissons, et comme ils savent choisir les saisons et le temps pour se porter dans les contrées qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages, aidés de la raison et de l’expérience, savent aussi fort-bien choisir le temps de la pêche, quel poisson vient en automne, ou en été, ou en l’une, ou en l’autre saison

Assihendo

Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivières et lacs au pays de nos Hurons, et particulièrement à la mer douce : Les principaux sont l’Assihendo, duquel nous avons parlé ailleurs, et des Truites, qu’ils appellent Ahouyoche, lesquelles sont de démesurée grandeur pour la plupart, et n’y en a y vu aucune qui ne soit plus grosse que les plus grandes que nous ayons par-deçà: leur chair est communément rouge, sinon à quelques-unes qu’elle se voit jaune ou orangée. Les brochets, appelés soruissant, qu’ils y pêchent aussi, avec les esturgeons, nommés Hixrahon, étonnent les personnes, tant il s’y en voit de merveilleusement grands.

Einchataon

Quelques semaines après la pêche des grands poissons, ils vont à celle de l’Einchataon, qui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux de par-deçà, longs d’environ un pied et demi, ou peu moins: ce poisson leur sert pour donner goût à leur sagamité pendant l’hiver, c’est pourquoi ils en font grand état, aussi bien que du grand poisson, et afin qu’il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l’éventrent point, et le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes ; mais je vous assure qu’au temps de Carême, et quand il commence à faire chaud, qu’il put et sent si furieusement mauvais, que cela nous faisait bondir le coeur, et à eux ce leur estoit musc et civette.

Petits poissons

En autre saison ils y pêchent une certaine espèce de poisson, qui semble être de nos harengs, mais des plus petits, lesquels ils mangent frai et boucané. Et comme ils sont très-savants, aussi bien que nos pêcheurs de Moules, à connaitre un ou deux jours près, le temps que viennent les poissons de chacune espèce, ils ne manquent point quand il faut d’aller au petit poisson, qu’ils appellent Auhaitsiq, et en pêchent une infinité, et cette pêche du petit poisson se fait en commun, puis le partagent par grandes échelles, duquel nous avions notre part, comme bourgeois et habitants du lieu. Ils pêchent et prennent aussi de plusieurs autres sortes et espèces de poissons, mais comme ils nous sont inconnues, et qu’il ne s’en trouve point de pareils en nos rivières, je n’en fais point aussi de mention.

Poisson armé

Étant arrivé au lieu, nommé par les Hurons Onthrandéen, et par nous le Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses Nations de Sauvages s’étaient assemblés. Je vis en la Cabane d’un Montagnet un certain poisson qu’ils appellent Chaousaroi (Nom montagnais d’un brochet osseux, populairement appelé «poisson armé» (Lepisosteus spatula), qui correspond à cette description. Avec le museau, la tête fait un tiers de la longueur totale, qui peut atteindre trois mètres. Champlain, qui en fait un dessin précis en marge de sa carte, affirme en avoir vu un dont le bec était de deux pieds et la longueur totale de cinq pieds (Voyages, 1613, p. 225)., gros comme un grand brochet, il n’estoit qu’un des petits; car il s’en voit de beaucoup plus grands. Il avait un fort long bec, comme celui d’une bécasse, et avait deux rangs de dents fort aiguës et dangereuses, d’abord ne voyant que ce long bec qui passait au travers une fente de la Cabane en dehors, je croyais que ce fût de quelque oiseau rare, ce qui me donna la curiosité de le voir de plus près; mais je trouvai que c’était d’un poisson qui avait toute la forme du corps tirant au Brochet: mais armé de très-fortes et dures écailles, de couleur gris argenté. Il fait la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs et rivières. Les Sauvages font grand état de la tête, et se saignent avec les dents de ce poisson à l’endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce qu’ils disent.

Rat musqué

Ils ont aussi des Rats musquez (le rat musqué (Ondatra zibethicus) est comparé au lapin par Jacques Cartier. Par ailleurs, la description de Sagard est originale et adéquate), appelé ondatra, desquels ils mangent la chair, et conservent les peaux et rognons musqués : ils ont le poil court et doux comme une taupe, et les yeux fort petits, ils mangent avec leurs deux pattes de devant, debout comme écureuils, ils paissent l’herbe sur terre, et le blanc des joncs au fond des lacs et rivières. Il y a plaisir à les voir manger et faire leurs petits tours pendant qu’ils sont jeunes: car quand ils sont à leur entière et parfaite grandeur, qui approche à celle d’un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le singe, qui ne les rend point agréables. J’en avois un très joli, de la grandeur des nôtres, que j’apportais de la petite Nation en Canada, je le nourrissais du blanc des joncs, et d’une certaine herbe, ressemblant au chiendent, que je cueillais sur les chemins, et faisais de ce petit animal tout ce que je voulais, sans qu’il me mordît aucunement, aussi n’y sont-ils pas sujets ; mais il estoit si coquin qu’il voulait toujours coucher la nuit dans l’une des manches de mon habit, et cela fut la cause de sa mort : car ayant un jour cabane dans une Sapinière, et porté la nuit loin de moi ce petit animal, pour la crainte que j’avois de l’étouffer; car nous étions couchés sur un côteau fort penchant, où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans contraints de cabaner en si fâcheux lieu) cette bestiole, après avoir mangé ce que je lui avais donné, me vint retrouver à mon premier sommeil, et ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de notre habit, où je le trouvai mort le lendemain matin, et servit pour le commencement du déjeuner de notre Aigle.

Tortues

En plusieurs rivières et lacs, il y a grande quantité de Tortues (La tortue la plus commune au sud du Canada, la Chrysemis picta, est peu recherchée pour la nourriture ; la Chelydra serftentina, comestible malgré une odeur un peu musquée, habite surtout les étangs et bourbiers. On la chasse surtout pour la carapace, dont on fait encore des sonnettes. D’autres espèces semblent moins probables dans ce contexte., qu’ils appellent Angyahouiche, ils en mangent la chair après qu’elles ont été cuites vives, les pattes contre-mont, sous la cendre chaude, ou bouillies en eau, elles sortent ordinairement de l’eau quand il fait soleil, et se tiennent arrangées sur quelque longue pièce de bois tombée, mais à même temps qu’on pense s’en approcher, elles sautent et s’élancent dans l’eau comme grenouilles: je pensais au commencement m’en approcher de près, mais je trouvai bien que je n’étais pas assez habile, et ne savais l’invention.

Grenouilles

Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu’ils appellent Kiotoutsiche, ils en ont encore d’une autre espèce, qu’ils appellent Ouraon (il existe plusieurs sortes de grenouilles; l’espèce distinctive appelée ouaouaron (Rana catesbiana) doit son nom populaire à ce nom iroquoien.

Quelques-uns les appellent crapaud, bien qu’ils n’aient aucun venin ; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoi que je n’aie vu en tous ces pays des Hurons aucune espèce de nos Crapauds, n’y oui dire qu’il y en ait, sinon en Canada. Il est vraie qu’une personne, pour exacte qu’elle soit, ne peut entièrement savoir ni observer tout ce qui est d’un pays, ni voir et ouïr tout ce qui s’y passe, & c’est la raison pourquoi les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours d’accord en plusieurs choses.

Ces Ouraons, ou grosses Grenouilles, sont vertes, et deux ou trois fois grosses comme les communes ; mais elles ont une voix si grosse et si puissante, qu’on les entend de plus d’un quart de lieue loin le soir, en temps serein, sur le bord des lacs et rivières,  semblerait (à qui n’en aurait encore point vu) que ce fût d’animaux vingt fois plus gros: pour moi je confesse ingénument que je ne savais que penser au commencement, entendant de ces grosses voix, et  m’imaginais que c’était de quelque Dragon, ou bien de quelque autre gros animal à nous inconnu.

J’ay oui dire à nos religieux dans le pays, qu’ils ne feraient aucune difficulté d’en manger, en guise de Grenouilles: mais
pour moindre doute si je l’aurais voulu faire, n’étant pas encore bien assuré de leur netteté.

Une poque repose sur une pierre en face de la ville de Matane, en Gaspésie. Photo d’Élise Thierry.

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