Bestiaire du Québec

Des oiseaux (par le père Gabriel Sagard)

Des oiseaux (par le père Gabriel Sagard)

Des oiseaux (description des oiseaux du Canada faite par le père Gabriel Sagard dans son récit « Le Grand voyage du pays des Hurons »

Du moineau moucheron: Premièrement je commencerai par l’oiseau le plus beau, le plus rare et plus petit qui soit, peut-être, au monde qui est le Vicilin, ou Oiseau mouche (Sagard amalgame les observations faites à Québec par «nos religieux» et des emprunts littéraires. Le colibri à gorge rubis (Architocus colubris) est pourtant assez commun sur son itinéraire, sans compter quelques autres oiseaux-mouches).

Les noms espagnol et mexicain sont empruntés à Lôpez de Gômara (Histoire générale des Indes occidentales, 1606, p. 189) ou à José Acosta (Histoire naturelle et morale des Indes, 1616, p. 196) ; celui-ci compare le colibri aux abeilles et aux papillons. L’observateur sans expérience peut confondre l’oiseau-mouche avec le grand papillon sphinx (voir W. E. Godfrey, Encyclopédie des oiseaux du Québec, p. 334-335). Les mesures (24 grains =1,5 grammes), de source inconnue, sont exagérées; les ailes du colibri à gorge rubis peuvent atteindre 4 cm) que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet oiseau, en corps, n’est pas plus gros qu’un grillon, il a le bec long et très-délié, de la grosseur de la pointe d’une aiguille, et ses cuisses et ses pieds aussi menus que la ligne d’une écriture: l’on a autrefois pèse son nid avec les oiseaux, et trouvé qu’il ne pèse d’avantage de vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosée et de l’odeur des fleurs sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant par dessus. Sa plume est aussi déliée que duvet, et est très-plaisante et belle à voir pour la diversité de ses couleurs.

Cet oiseau (à ce qu’on dit) se meurt, ou pour mieux dire s’endort, au mois d’Octobre, demeurant attaché à quelque petite branchette d’arbre par les pieds, et se réveille au mois d’avril, que les fleurs sont en abondance, et quelques fois plus tard, et pour cette cause est appelle en langue mexicaine, Ressuscité (Légende mexicaine empruntée à Lôpez de Gômara (ofi. nt., p. 189).

Il en vient quantité en notre jardin de Québec, lors que les fleurs et les poids y sont fleuris, et je prenais plaisir de les y voir: mais ils vont si vite, que n’était qu’on en peut parfois approcher de fort près, à peine les prendrait-on pour oiseaux ; mais pour papillons ; mais y prenant garde de près, on les discerne et reconnaît-on à leur bec, à leurs ailes, plumes, et à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, et pour n’avoir aucun repos : mais quand on les veut avoir, il se faut approcher des fleurs et se tenir coi, avec une longue poignée de verges, de laquelle il les faut frapper, si on peut, et c’est l’invention et la manière la plus aisée pour les prendre.

Nos religieux en avaient un en vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisait que bourdonner là-dedans, et quelques jours après il mourut, n’y ayant moyen aucun d’en pouvoir nourrir ni conserver longtemps en vie.

Il venait aussi quantité de chardonnerets manger les semences et graines de notre jardin, leur chant me semblait plus doux et agréable que de ceux d’ici, et même leur plumage plus beau et beaucoup mieux doré, ce qui me donnait la curiosité de les à contempler souvent, et louer Dieu en leur beauté et doux ramage (Plusieurs oiseaux correspondent à cette description: le chardonneret jaune (Spinus tristis, American golfifinch) en particulier. Le mâle du gros-bec (Coccothrausus vespertinus), plus grand qu’un moineau, a une tache blanche. La mésange (Parus hudsonicus), plus commune, correspond moins bien à la description.)

Il y a une autre espèce d’oiseau un peu plus gros qu’un moineau, qui a le plumage entièrement blanc, et le chant duquel n’est point à mépriser, il se nourrit aussi en cage comme le chardonneret.

Les geais (On est dans la région du geai bleu (Cyanocitta cristata), mais Sagard ne fait aucune allusion à sa couleur éclatante ; sa description correspond mieux au geai gris (Perisoreus canadensis). que nous avons vus aux Hurons, qu’ils appellent Tintian, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous avons par deçà, et d’un plumage aussi beaucoup plus beau).

Un héron se promène. Photo par Irina Yurovsky.

Ils ont aussi des oiseaux de plumage entièrement rouge ou incarnat, qu’ils appellent stinondoa (Même sans aucun autre détail, on aurait du mal à ne pas reconnaître le cardinal (Richmondma cardinales), fréquemment vu dans le sud de l’Ontario, et d’autres qui n’ont que le col et la tête rouge et incarnat, et tout le reste d’un très-beau blanc et noir : ils sont de la grosseur d’un Merle, et se nomment oüaiera (Le pic à tête rouge (Malanerfws erylhrocephalus) habite le sud de l’Ontario et le sud-ouest du Québec) : un Sauvage m’en donna un en vie un peu avant que partir, mais il n’y a eu moyen de l’apporter ici, non plus que quatre autres d’une autre espèce, et un peu plus grossets, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge et sous les ailes, des soleils bien faits de diverses couleurs, et le reste du corps estoit d’un jaune, meslé de gris (Peut-être le pic maculé (Sphyrapicus varius, Yelhnv-bellied sapsucker), qui a des bandes à la gorge): j’eusse bien désiré d’en pouvoir apporter en vie par deçà, pour la beauté et rareté que j’y trouvais; mais il n’y avait aucun moyen, pour le très-pénible et long chemin qu’il y a des Hurons en Canada, et de Canada en France. J’y vis aussi plusieurs autres espèces d’oiseaux qu’il me semble n’avoir point vus ailleurs: mais comme je ne me suis point informé des noms, et que la chose en soi est d’assez petite conséquence, je me contente d’admirer et louer Dieu, qu’en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve point en d’autres.

Il y a encore quantité d’aigles (Les aigles attrapés au pays des Algonquins (cf. HC, p. 736) étaient probablement des pygargues à tête blanche (Haliaeetus kucocephatus, Bald eagle) ; on y rencontre plusieurs autres oiseaux de la famille des Accipitridae. Les mentions de deux hiboux, le duc dans le chapitre descriptif et le chat-huant dans le dictionnaire, sont trop générales pour qu’on puisse déterminer s’il s’agit d’un grand duc (Bubo virginianus) ou d’une autre espèce., qu’ils appellent en leur langue Sondaqua; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaux, ou de quelque précipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou rochers : de sorte qu’elles sont fort difficiles à avoir et dénicher: nous en dénichâmes néanmoins plusieurs nids, mais nous n’y trouvâmes en aucun plus d’un ou deux Aiglons: j’en pensais nourrir quelques-uns lors que nous étions sur le chemin des Hurons à Québec: mais tant pour être trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu’il leur fallait (n’ayant autre chose à leur donner) nous en fîmes chaudière, et les trouvâmes très-bons : car ils étaient encore jeunes et tendres. Mes Sauvages me voulaient aussi dénicher des oiseaux de proie qu’ils appellent Ahoûatantaque, d’un nid qui estoit sur un grand arbre assez proche de la rivière, desquels ils faisaient grand état, mais je les en remercié, et ne voulus point qu’ils en prissent la peine; néanmoins je m’en suis repente du depuis, car il pouvait être que ce fussent Vautours. En quelque contrée, et particulièrement du côté des Petuneux, il y a des Coqs et poulies d’Inde (Un dindon sauvage (Melagris gallopavo) subsistant encore dans quelques régions de l’Amérique se trouvait autrefois en Ontario ; il évitait les terres cultivées., qu’ils appellent Ondettontaque, elles ne sont point domestiques, mais errantes et champêtres. Le gendre du grand Capitaine de notre bourg en poursuivit une fort long temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut attraper : car bien que ces poulies d’Inde soient lourdes et massives, elles volent et se sauvent néanmoins bien d’arbre en arbre, et par ce moyen évitent la flèche. Si les Sauvages se voulaient donner la peine d’en nourrir de jeunes ils les rendraient domestiques aussi bien qu’ici, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu’ils appellent Ahonque, car il y en a quantité dans le pays : mais ils ne veulent nourrir que des Chiens, et parfois des jeunes Ours, desquels ils font des festins d’importance, car la chair en est fort bonne, et pour en chevir les engraissent sans incommodité et danger d’avoir de leurs dents ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans une petite tour ronde, faite avec des pailles fichées en terre, et là leur donnent à manger des restes des Sagamitez.

En la saison les champs sont tous couverts de Grues (La Crus americana, autrefois fréquente dans les régions marécageuses de l’Ontario, est devenue très rare. Le grand héron (Ardm herodias), aujourd’hui plus caractéristique, est souvent appelé grue, mais il n’y a aucune raison de supposer que Sagard les confondait; la grue vole le cou étendu, le héron, replié) ou Tochingo, qui viennent manger leurs bleds quand ils les sèment, et quand ils sont prêts à moissonner: de même en font les Outardes et les Corbeaux, qu’ils appellent Oraquan, ils nous en faisaient parfois de grandes plaintes, et nous demandaient le moyen d’y remédier : mais c’estoit une chose bien difficile à faire : ils tuent de ces Grues et Outardes avec leurs flèches, mais ils en rencontrent peu souvent, parce que si ces gros oiseaux n’ont les ailes rompues, ou ne sont frappez à la à mort, ils emportent aisément la flèche dans la plaie, et guérissent avec le temps, ainsi que nos Religieux de Canada l’ont vu par expérience d’une Grue prise à Québec, qui avait été frappée d’une flèche Huronne trois cens lieues au delà, et trouvèrent sur sa croupe la plaie guérie, et le bout de la flèche avec sa pierre, enfermée dedans. Ils en prennent aussi quelquefois avec des collets ; mais pour des Corbeaux (La corneille d’Amérique (Gmrus brachyrhynchos), granivore, correspond bien à cette description) s’ils en tuent, ils n’en mangent point la chair, bien que si j’eusse peu en attraper moi-même, je n’eusse fait aucune difficulté d’en manger.

Ils ont des Perdrix blanches et grises nommées Acoissan, et une infinité de Tourterelles, qu’ils appellent Orittey, qui se nourrissent en partie de glands, qu’elles avalent facilement entiers, et en partie d’autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appeliez Taron, et de toutes autres sortes et espèces de gibiers, que l’on a en Canada: mais pour des Cinés, qu’ils appellent Horhey, il y en a principalement vers les Epicerinys. Les Mousquites et Maringuins, que nous appelions ici cousins (Ces trois synonymes recouvrent de nombreuses espèces d’insectes des genres Aèdes et Cuûtx, prolifiques dans les forêts et les terrains humides), et nos Hurons Yachiey, à cause que leur pays est découvert, et pour la plupart déserté, il y en a peu par la campagne: mais par les forêts, principalement dans les Sapiniers, il y en a en Est presqu’autant qu’en la Province de Canada, engendrez de la pourriture et poussière des bois tombez dés longtemps.

Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oiseaux de proie, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Éperviers et autres: mais ils n’ont l’usage ni l’industrie de les dresser, et par ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n’ayans autre moyen de l’avoir qu’avec l’arc ou la flèche. Mais la plus grande abondance se retrouve en de certaines Isles dans la mer douce, où il y en a telle quantité: à savoir, de Canards, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, et autres, que c’est chose merveilleuse.

Bernaches du Canada. Photo de GrandQuebec.com.

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