Bestiaire du Québec

Des animaux terrestres

Des animaux terrestres

Des animaux terrestres du Canada par P. Gabriel Sagard

Venons aux Animaux terrestres, et disons que la terre et le pays de nos Hurons n’en manque non plus que l’air et les rivières d’oiseaux et de poissons.

Ils ont trois sortes de Renards, tous différents en poil et en couleur, et non en finesse: car ils ont la même nature, malice et finesse que les nôtres de deçà: car comme on dict communément, pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d’humeur. L’espèce la plus rare et la plus prisée des trois, sont ceux qu’ils appellent Hahyuha, lesquels ont tous le poil noir, et pour cette cause grandement estimé, jusqu’à valoir plusieurs centaines d’écus la pièce.

La seconde espèce la plus estimée après, sont ceux qu’ils appellent Tsinantontonq (la transcription Tsinantonque correspond probablement mieux à l’intention de l’auteur), lesquels ont une barre ou lisière de poil noir, qui leur prend le long du dos, et passe par dessous le ventre, large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La troisième espèce sont les communs, appelés Andasatey, ceux-ci sont presque de la grosseur et du poil des nôtres, sinon que la peau semble mieux fournie, et le poil un peu moins roux (C’est le renard gris ( Urocyon cinereo argentus) qui correspond le mieux à celui qui a une rayure noire. Les deux autres doivent être des renards roux ( Vulpes vulpes), communs à l’Amérique du Nord et à l’Europe et dont la couleur réelle est assez variée pour laisser reconnaître des sous-espèces. La façon différente de les présenter dans le chapitre descriptif et dans le dictionnaire traduit une hésitation au sujet de leur couleur, confirmée dans l’Histoire du Canada, où le renard commun a le poil «plus gris» que ceux de l’Europe.

Loups communs et cerviers, chats sauvages

Les Loups cerviers (Le lynx commun à l’hémisphère boréal (Lynx lynx) a reculé vers le nord de l’Ontario et le Lynx rufus se rencontre vers le sud. Au XVIIe siècle, les deux pouvaient se rencontrer sur l’itinéraire de Sagard), nommez Toutsitsoute, en quelque Nation sont assez fréquents : mais les loups communs, qu’ils appellent Anarisqua, sont assez rares (le loup, commun à l’Amérique et à l’Europe (Canis lupus), se cache assez bien pour sembler rare), aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle d’une espèce de Léopard, ou chat sauvage (Le chat sauvage ou raton-leveur (Procyon lator) est répandu du sud jusqu’au centre de l’Ontario), qu’ils appellent Tiron. (Il y a un pays en cette grande étendue de Provinces, que nous surnommons la Nation de Chat, j’y opinion que ce nom  leur a été donné à cause de ces Chats sauvages, petits Loups ou Léopards qui se retrouvent dans leurs pays) desquelles ils font des robes ou couvertures, qu’ils parsèment et embellissent de quantité de queues d’animaux, cousues tout à l’entour des bords, et par dessus le dos : Ces Chats sauvages ne sont guère plus grands qu’un grand Renard; mais ils ont le poil du tout semblable à celui d’un grand Loup: de sorte qu’un morceau de cette peau, avec un autre morceau de celle d’un Loup, sont presque sans distinction, et y fus trompé au choix.

Otay

Ils ont une autre espèce d’animaux nommés Otay (Description insuffisante; les variations autour de l’animal suivant laissent supposer que l’auteur a brouillé ses notes concernant des espèces distinctes), grands comme petits Lapins, d’un poil très-noir, et si doux, poly et beau, qu’il semble de la panne. Ils font grand état de ces peaux, desquelles ils font des robes, et à l’entour ils arrangent toutes les testes et les queues.

Les enfants du Diable

Les enfants du Diable (De «fort mauvaise odeur» ou «fort puante», cette bête fait penser à la mouffette rayée (Mephitis mephitis), mais comment ne pas mentionner ses rayures blanches sur poil noir? Le vison d’Amérique (MusteUi vison) projette aussi un liquide de ses glandes anales. Le carcajou (Gulo gui»), réputé pour sa malice, peut avoir une odeur assez forte) que les Hurons appellent Scangaresse, et les Canadiens Babougi manitou, sont environ de la grandeur d’un Renard, la teste moins aiguë, et la peau couverte d’un gros poil de Loup, rude et enfumé : ils sont très-malicieux, d’un laid regard, et de fort mauvaise odeur. Ils jettent aussi (à ce qu’on dit) parmi leurs excréments, des petits serpents longs et déliez, lesquels ne vivent néanmoins guère longtemps.

Les élans

Les élans ou orignal sont fréquents en la Province de Canada, et fort rares à celle des Hurons, d’autant que ces animaux se tiennent et retirent ordinairement dans les pays plus froids et remplis de montagnes aussi bien que les ours blancs, qu’on dict habiter l’Isle d’Anticosti, proche l’embouchure de la grand’ rivière Saint-Laurent; les Hurons appellent ces élans Sondareinta, et les caribous (le contexte montre que Sagard n’a pas vu le caribou – Rangifer tarandus – au pays des Hurons. Il pouvait tenir cette information de ses hôtes, des truchements ou des récollets de Québec).

Ausquoy, desquels les Sauvages nous donnèrent un pied, qui est creux et si léger de la corne, et fait de telle façon, qu’on peut aisément croire ce qu’on dict de cet animal, qu’il marche sur les neiges sans enfoncer.

Pour l’élan, c’est l’animal le plus haut qui soit, après le chameau: car il est plus haut que le cheval. L’on en nourrissait un jeune dans le fort de Québec, à dessein de l’amener en France; mais on ne peut le guérir de la blessure des chiens, et mourut quelque temps après. Il a le poil ordinairement grison, et quelques-fois fauve, long quasi comme les doigts de la main (L’orignal (Alces ah es) est en effet le plus grand de la famille des cervidés, et son poil varie du fauve au gris; il fréquente les forêts au nord du Saint-Laurent et pouvait venir autrefois jusqu’à la baie Géorgienne. (Il est moins probable que Sagard désigne le wapiti (élan d’Amérique, Cervus elaphus), qui se trouvait autrefois dans l’extrême sud de l’Ontario et dans les Cantons de l’Est.)

Sa tête est fort longue, et porte son bois double comme le Cerf, mais large, et fait comme celui d’un Dain, et long de trois pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus plantureux: la chair en est courte et fort délicate, il pâte aux prairies, et vit aussi des tendres pointes des arbres. C’est la plus abondante Manne des Canadiens, après le poisson, de laquelle ils nous faisaient quelques-fois part.

Les ours et les martres

La martre d’Amérique (Martes americana), étroitement apparentée à celle d’Europe (Martes martes), se trouvait dans toutes les régions boisées du continent sont assez communs par le pays: mais les cerfs, qu’ils appellent Sconoton, sont en plus grande abondance dans la Province des Attiuoindarons qu’en aucune autre ; mais ils sont un peu plus petits que les nôtres de deçà, et en quelques contrées il se trouve dedans.

Les buffles (bisons)

Le bison, dont le nom se confond populairement avec celui du buffle (animal de l’Europe du Sud), n’est pas de l’est du Canada. Les peaux qu’auraient vues les autres récollets font supposer des échanges sur une certaine distance vers l’ouest ou le sud. (car quelques-uns de nos Religieux y en ont vu des peaux) et plusieurs autres espèces d’animaux que nous avons ici, et d’autres qui nous sont inconnus.

Les chiens

Les Chiens du pays hurlent plutôt qu’ils n’aboient, et ont tous les oreilles droites comme Renards ; mais au reste, tous semblables aux matins de médiocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de Moutons, pour être mangez en festin, ils arrêtent l’élan, et découvrent le gîte de la bête, et sont de fort petite dépense à leur maître : mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Québec quand les Sauvages y arrivent; c’est pourquoi on s’en donne de garde. Je me suis trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j’avoue véritablement que du commencement cela me faisait horreur; mais je n’en eus pas mangé deux fois que j’en trouvai la chair bonne, et de goût un peu approchant à celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des saletés qu’ils trouvent par les rues et par les chemins : ils mettent aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot et la Sagamité des Sauvages; mais ils ne l’en estiment pas moins nette, non plus que pour y mettre le reste du potage des enfants: ce qui est néanmoins fort dégoûtant à ceux qui ne sont accoutumés à ces saletés.

Nôtre Père Joseph le Caron m’a raconté dans le pays, qu’hivernant avec les Montagnais, ils trouvèrent dans le creux d’un très-gros arbre, un ours (on reconnaît, aux caractéristiques qui suivent, l’ours noir – Ursus americanus, qui habite les régions forestières parcourues par les Récollettes) avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches de cèdre, environnes de tous côtés de très-hautes neiges, sans avoir rien à manger, et sans aucune apparence qu’ils fussent sortis de là pour aller chercher de la provision, depuis trois mois et plus, que la terre était par tout couverte de ces hautes neiges : cela m’a fait croire avec lui, ou que la provision de ces animaux était failli depuis peu, ou que Dieu, qui a soin et nourrit les petits corbeaux délaissez, n’abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la nécessité : ils les tuèrent sans difficulté, comme ne pouvant s’échapper ; et en firent festin, et pareillement de plusieurs porc-épics (le porc-épic – erethium dorsatus – chassé par les Montagnais, se trouve dans toutes les forêts de l’est du Canada) qu’ils prirent en cherchant l’élan et le cerf: pour l’élan il est assez commun, comme j’ay dit; mais le cerf y est un peu plus rare, et difficile à prendre, pour la légèreté de ses pieds : néanmoins les neutres avec leurs petites raquettes attachées sous leurs pieds, courent sur les neiges avec la même vitesse des cerfs, et en prennent en quantité, lequel ils font boucaner entiers, après être éventrés, et n’en vident aucunement la fumée des entrailles, lesquelles ils mangent boucanées et cuites, avec le reste de la chair : ce qui faisait un peu étonner nos François, qui n’étaient pas encore accoutumés à ces incivilités ; mais il fallait s’accoutumer à manger de tout, ou bien mourir de faim.

Souris

Il y a au pays de nos Hurons une espèce de grosses souris (La souris sylvestre (Peromyscus maniculatus) est granivore et s’adapte partout; de taille très variée, elle peut peser de douze à trente grammes. (La souris à pattes blanches (Peromyscus leucofnis), légèrement plus petite et également granivore, se trouve bien dans la région décrite par Sagard). On connaît plusieurs sous-espèces., qu’ils appellent Tachro, une fois plus grosses que les Souris communes, et moins grosses que les rats. Je n’en a  point vu ailleurs de pareilles, ils les mangent sans horreur; mais je n’en voulus point manger du tout, bien que j’en visse manger à mes Confrères, de celles que nous prenions la nuit sous des pièges dans nôtre Cabane, nous ne les pouvions néanmoins autrement discerner d’avec les communes qu’à la grosseur: nous en prenions peu souvent, mais jamais des rats, c’est pourquoi je ne sais s’ils en ont, ou bien des Souris communes à milliers.

Puces

S’ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu’ils ont des puces à l’infini (descriptions insuffisantes; plusieurs genres sont communs aux deux continents), qu’ils appellent Touhauc, et particulièrement pendant l’été, desquelles ils sont fort tourmentez : car outre que l’urine qu’ils tombent en leurs cabanes en engendre (croyance populaire), ils ont une quantité de Chiens qui leur en fournissent à bon escient, et n’y a autre remède que la patience et les armes ordinaires. Pour les pouls, qu’ils nomment Tsiuoy, tant ceux qu’ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfants ont à leurs testes : les femmes les mangent, et croquent entre leurs dents comme perles, elles ont l’invention d’avoir ceux qui sont dans leurs peaux et fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux basions de côté et d’autre devant le feu, puis y étendent leurs peaux: le côté qui n’a point de poil est devant le feu, et l’autre en dehors. La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, et se tient à l’extrémité de celui, fuyant la chaleur, et alors les Sauvagesses les prennent sans peine, et puis les mangent, mais ils en ont fort peu en comparaison des puces ; aussi n’en peuvent-ils guère avoir, puis qu’ils ont si peu d’habits, et le corps et les cheveux si souvent peints et huilez d’huile et de graisse.

(Source: Le Grand Voyage au Pays des Hurons situé en Amérique vers la Mer douce, aux derniers confins de la Nouvelle-France, dite Canada par P. Gabriel Sagard Théodat, récollet de Saint-François de la Province de Saint-Denys en France. M. DC. XXXII).

Raton laveur. Photo de GrandQuebec.com.
Raton laveur. Photo de GrandQuebec.com.
Une souris. Photo de GrandQuebec.

1 commentaire

  1. Nicole dit :

    Heureusement, on est arrivé aux temps quand les animaux sont protégés (espérons-le pour de vrai) et pas tués pour leur fourrure. Paix aux âmes!

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