Bestiaire du Québec

Un chevreuil se suicide

Un chevreuil se suicide

Le « suicide » d’un chevreuil à l’usine de St-Paul-l’Ermite

Histoire de chasse bien vécue – La protection du peuple et la bête qui voulait enfoncer les clôtures. – Agent de la paix acquitté haut la main

20 janvier 1944 : Certains naturalistes et de nombreux chasseurs affirment que le si gentil hôte de nos bois, le chevreuil, lorsqu’il est blessé à mort, laisse deux larmes parler à ses grands yeux bruns, avant d’aller rejoindre ses ancêtres au pays des tendres bourgeons et des mousses toujours vertes. Mais nous pouvons dire, sans crainte de faire erreur, que le chevreuil tué à Cherrier, près des clôtures en fil de fer de l’usine de S.-Paul-l’Ermite, le 12 juin 1943, vers six heures du soir, n’a jamais eu le temps de pleurer avant d’aller ad patres.

Au cours du plus délicieux procès de l’an neuf, hier, devant le juge Édouard Tallier, le policier Alfred Walker, rue Henri-Julien, 5165, était accusé, par le ministère de la chasse et des pêcheries, d’avoir tué et chassé le chevreuil en temps prohibé. Après une longue preuve soumise par Me Raymond Noël, avocat de la poursuite, le tribunal donna raison à Maître Brendan O’Connor, avocat de la compagnie Canadian Car Munitions, qui emploie l’agent Walker à ses barrières de Cherrier, et acquitait l’inculpé en soulignant :

On accuse Walker d’avoir chassé et tué un chevreuil. Il n’y a pas de preuve à cet effet. Je dirais plutôt que c’est le chevreuil qui s’est « suicidé ». Il peut y avoir délit en vertu de la section 26 de la loi de chasse laquelle oblige toute personne à remettre un chevreuil, tué pour protéger la propriété, à Sa Majesté, mais le prévenu n’est pas devant moi sous cette accusation et je le libère.

Un gardien de l’usine de Cherrier, le premier témoin, dit :

J’étais à mon poste, un samedi, le 12 juin 1943. J’ai vu des gens courir de l’autre côté des tentes. J’ai « enquéri » moi-même et j’ai vu le chevreuil mort tout près de Walker…

Que faisait Walker? Demanda la poursuite.

Il a saigné l’animal avec le couteau d’un compagnon nommé Paquette. Après on l’a transporté en avant de la station de police, et c’est tout ce que j’en sais.

Avez-vous constaté comment le chevreuil avait été tué ? Demande le juge.

Non, et je n’ai pas vu Walker courir après.

M.Lionel Dumoulin, boucher de St-Paul-l’Ermite, dit que Walker lui a demandé d’aller ouvrir et vider un chevreuil, mais le témoin lui a répondu qu’il n’avait pas le droit de « toucher à ça ».

Vous en a-t-il offert un morceau? Demande la poursuite.

Peu importe pour la cause … Je n’en ai pas eu, moi, de souligner le tribunal amusé.

Dumoulin dit que le chevreuil semblait avoir une patte cassée.

Le fusil change d’épaule :

Maître O’Connor fait entendre un autre gardien de Cherrier, M. Henri Perrault, qui explique :

  • Il était question de chevreu. Je regarde et je le vois qui s’en vient et se lutte en trois fois dans la clôture. Il avait la patte gauche d’arrière cassée. Il a voulu foncer dans la barrière, mais je l’ai fermée avant parce que des femmes criaient. Il a endommagé la clôture et ma cabane de nuit. J’ai fermé la barrière pour le chevreuil et les affaires étrangères. On ne prend pas de chance, le soir.

L’attendiez-vous, ce chevreuil ? Demande Maître Noël.

Ben non. Il venait vers moi. Après, je l’ai vu mort, entouré de soixante-quinze personnes, des curieux, et surtout des curieuses.

L’agent blessé…

M.Charles Beaupré, autre policier de l’usine Cherrier, déclare, avec une franchise admirable :

Il est passé vite, la gueule pleine de sang. Il m’a frappé et m’a sierre la main sur notre cabane. Je l’aurai abattu moi-même avec mon revolver pour protéger le public de l’usine. S’il avait frappé une femme avec sa vitesse, il la tuait. Il venait avec une vraie raideur et ne voyait plus clair. Qui je l’aurais abattu, par rapport au peuple (Bravo, Charles !)

En avez-vous mangé ? Demande le tribunal.

J’en mange pas, de ça.

Avez-vous entendu un coup de feu ?

Non.

L’inculpé J.Paquette, accusé d’avoir aidé à tuer et chasser le chevreuil en temps prohibi, subira son procès le 26 janvier.

Chevreuil

À vrai dire, c’est pas un chevreuil, mais quand même… Photo : GrandQuebec.com.

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