Une bien dure tâche : mater le cartel international du verre
Cartel international du verre. OTTAWA, 27 décembre 1949. — Le gouvernement Saint-Laurent a une autre affaire de combines sur les bras. Et elle est plutôt compliquée.
En plus de l’opposer à une assez modeste coalition commerciale au pays même (il ne s’agit ici que d’une agence de distribution), elle le ferait se heurter de front à l’imposant cartel ipternational des glaceras (les producteurs), contre lequel il ne peut à peu près rien.
S’il faut en croire, en effet, M. F.-A. McGregor, commissaire démissionnaire sous la loi d ’enquête sur les coalitions, l’une des plus diffeiles à administrer qui soient, nous souffririons, depuis une vingtaine d’années déjà, les méfaits d’un monopole illégal de la vitrerie, et qui s’apprêterait à si bien consolider scs positions chez nous que nous serions bientôt à son entière merci.
Combine anglo-américaine
Dans un volumineux document, près de deux cents pages se lisant comme roman-feuilleton, et qu’il a fallu miméographicr pour pouvoir le publier dans le délai prescrit de quinze jours, M. McGregor prétend que deux des plus puissants fabricants de verre du Royaume-Uni et des États-Unis, travaillant de concert avec des compagnies qui seraient une combine dans l’Ontario et le Québec, s’occupent fort activement, de ce temps-ci, de s’emparer, pour eux seuls, du marché canadien des glaces et de la vitre.
La bataille serait, il faut s’attendre, impitoyable.
Elle a au moins ceci d ’intéressant qu’elle nous donnerait, à des prix qui continueraient évidemment, a moins qu’on ne puisse mettre bon ordre, de défier la loi de la libre concurrence( une industrie canadienne plus considérable du verre plat.
Nous dépendons de l’étranger
Jusqu’à la dernière guerre, nous dépendions entièrement dans ce domaine de l’importation de l’étran ger. Nous allions chercher notre verre aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique et en Tchécoslovaquie.
Le cartel International fonctionnait à plein dans chacun de ces pays et nous n’avions pas d’autres ressources que de nous passer de verre ou de nous plier à ses conditions. Et cela valait pour nos commerçants, qui n ’ont toujours été que des distributeurs de ce produit ou qui volent, dans certains cas, a son installation ou à son exploitation sous forme de miroirs, etc.
Pendant les hostilités, il nous fallut nous rabattre sur les seuls fabricants anglais et américains qui maintinrent les prix imposés par le cartel international mais qui suspendisent l’accord selon lequel ce même cartel se chargeait aussi de répartir entre les divers producteurs les marchés mondiaux.
Velléité d’indépendance
Nous eûmes, en ce temps-là, la velléité de nous libérer un peu de cette domination économique.
L’Industrial Glass Works Ltd. construisit à Ville-St-Laurent, dans la banlieue de Montréal, la seule usine où l’on fabriquait et où l’on fabrique encore du verre plut au pays.
La paix revenue, il semble que les producteurs anglais et américains aient décidé de se conserver le marché canadien et d’en éliminer les Belges et les Tchèques qui tenteraient d ’y revenir avec un succès relatif.
Les vitriers américains et britanniques adoptent pour cela une ligne d’attaque qu’on ne peut pas condamner en bloc parce qu ’elle aura aussi pour résultat de donner du travail à des Canadiens.
La bataille engagée
Voici comment ils procédent :
La Pittsburgh Plate Glass, Co., des Etats-Unis, et la maison Pilkington, d’Angleterre, qui s’entendraient comme larrons en foire sur
le sujet des prix à exiger de leurs produits, comme sur celui d’éliminer toute concurrence embarrassante, se chargent de l’offensive.
Elles la mènent sur deux fronts à la fols.
La première aurait déjà placé sous son contrôle l’industrial Glass de Ville-St-Laurent. La seconde se proposerait de construire une fabrique de verre au pays.
La compagnie de Pittsburgh et Pilkington d’Angleterre qui, dans la sphère internationale, marchent la main dans la main, s’efforceraient d’acheter aussi ou de contrôler les principaux distributeurs de verre au Canada, qui sont les maisons Hobbs et Pilkington, deux compagnies qui s’entendraient déjà très bien chez nous.
Dans un cas comme dans l’autre, ce serait chose faite ou sur le point de se faire.
Et il arriverait que nous ne serions pas plus maîtres chez nous du commerce du verre que nous ne le sommes actuellement, même si nous en fabriquions davantage.
Un avertissement
M. McGregor donne à la fin de son rapport, qui dénonce une combine dont feraient partie dix de nos plus Importants distributeurs de verre, dont Hobbs Glass Limited et Pilkington Glass Limited déjà nommés, ainsi que J. P. O’Shea and Company Limited, de Montréal, un avertissement à ce sujet.
« Il ne faudrait pas, dit-il, que nos distributeurs indépendants de verre, et il en reste qui ont pu se tirer d’affaires en obtenant de faibles approvisionnements de sources étrangères semi-indépendantes du cartel international, se voient privés de ces sources. »
Le gouvernement pourra peut-être tenter quelque chose de ce côté-là.
Tâche peu facile
Quant à la prétendue combine de nos vitriers grossistes qui, selon M. McGregor, ont formé dans l’Ontario et le Québec une association pour limiter, d’une façon indue, la concurrence au moyen d’accords sur les prix, les conditions de vente, au moyen aussi d’un système d’inscriptions qui permet aux soumissionnaires de coter des prix identiques, au moyen d’ un catalogue préparé par l’association pour l’usage des membres, etc., il est possible qu’on parvienne à la briser.
On s’y essaiera peut-être
L’hon. Stuart S. Garson, ministre de la justice, qui a publié aujourd’hui le rapport McGregor, a annoncé qu ’il l’étudiait et qu ’il consultait à ce sujet des conseillers juridiques.
Il a ajouté que, s’il y avait lieu d’intenter des poursuites, on le fera.
Au cours de la dernière session, à la suite d’un débat particulièrement orageux, on a réussi a amender la loi d ’enquête sur les coalitions industrielles. Elle est encore loin d ’être parfaite. On tentera peut-être encore, dans un avenir rapproché, de la faire plus rigoureuse.
Il n’en reste pas moins que si sévère qu ’on rende la lot canadienne elle ne pourra jamais rien, toute seule, contre les cartels Internationnaux ou même contre le cartel anglo-américain du verre qui chercherait a dominer notre marché.
Et que les Canadiens, quoi que fasse leur gouvernement, devront probablement encore longtemps payer leur verre ce que l’industrie voudra bien qu’ils le paient.
9 grosses compagnies contrôlent l’industrie du verre au Canada
Ottawa. 27 décembre (C.P.) — Un cartel existe depuis 20 ans dans l’industrie multi-milllonnnlre du verre à vitre et des glaces. Il y fixe les prix et restreint la concurrence.
Voilà ce que déclare M. F. A. McGregor dans un rapport rendu public hier. M. McGregor est commissaire-enquêteur de la loi fédérale contre les cartels.
Il nomme neuf compagnies faisant partie du cartel. Ce sont : Consolidated Glass, Ltd., Toronto; Hobbs Glass, Ltd., London, Ont.; Pilklngton Brothers (Canada), Ltd., Toronto; Advance Glass and Mirror Company, Ltd., Toronto; Canadian Pinte and Window Glass,
Ltd., Toronto; Excelsior Plate Glass Company, Ltd., Toronto; Lloyd’s Glass Company, Hamilton; J. P. O’Shea and Company, Ltd., Montréal. et Queen City Glass, Ltd., Toronto.
Le rapport de M. McGregor ditque les compagnies Pilklngton et Hobbs ont en mains plus de 70 pour cent de l’industrie canadien ne de la vitrerie.
Rapport rendu public par M. Garson
Le rapport contient 40,000 mots. Il a été rendu public par l’hon. Stuart Garson, ministre de la Justice. M. Garson a déclaré qu’aussitôt qu’il l’aura étudié et qui aura reçu l’opinion de conseillers légaux, il fera savoir si oui ou non des poursuites Judiciaires seront prises contre les compagnies membres du cartel.
5e rapport
Le rapport rendu public hier est le cinquième fait par M. McGregor depuis la fin de la guerre sur ce qu’il appelle les cartels dans les Industries canadiennes. M. McGregor a déjà déclaré avoir trouvé des cartels dans les industries des produits dentaires, de l’optique et de la meunerie et dans l’industrie de boulangerie en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie britannique.
Une poursuite Judiciaire a été prise contre l’industrie des produits dentaires, mais le gouvernement a perdu sa cause devant les tribunaux. Le gouvernement se prépare actuellement à poursuivre les boulangeries dans les trois provinces de l’Ouest. Il n’est pas allé devant les tribunaux dans l’affaire de l’industrie de l’optique.
Il a rejeté le rapport de M. McGregor nu sujet des meuneries. À la suite de ce rejet, M. McGregor a annoncé sa démission, qui entrera en vigueur le 1er Janvier.
M. McGregor a encore un autre rapport à soumettre. C’est celui d’une enquête dans l’industrie du caoutchouc.
Monopole
Selon le dernier rapport de M. McGregor, les neuf compagnies qu’il nomme contrôlent complètement l’industrie de la vitrerie nu Canada. Selon ce rapport, elles font partie d’un cartel international de la vitrerie.
C’est particulièrement en ce qui concerne les prix que le cartel a été effectif, dit M. McGregor, qui ajoute : Le cartel a réussi à établir un contrôle rigoureux dans le domaine des prix, au moyen de l’en registrement des industries membres de l’Association des vitriers.
Avant de signer un contrat avec un client, dit le rapport, une entreprise doit fournir tous les renseignements à l’Association des
vitriers concernant les prix demandés. SI deux entreprises, intéressées avec le même client, demandent des prix différents, elles reçoivent ordre de l’Association d’établir les mêmes prix.
L’industrie du verre s’étonne du rapport de M. F. A. McGregor
Toronto, 27. (C.P.) — Les représentants légaux des neuf vitreries canadiennes nommées aujourd’hui dans un rapport du commisaire F. A. McGregor, chargé de faire enquête sur les cartels, se sont dits étonnés que ce rapport ait été publié alors qu’une action pour déterminer les droits des compagnies est pendante en Cour.
Dans ce rapport, on déclare qu’une combine existe dans l’industrie du verre dans l’Ontario et le Québec et on y énumère nommément neuf compagnies, pour la plupart sises à Toronto.
Les représentants de la compagnie ont fait une déclaration dans laquelle ils disent attendre une décision de la Cour Suprême de l’Ontario qui leur permettra de connaître la preuve recueillie par le commissaire afin de pouvoir ré pondre à toute accusation relevant de cette enquête. L’action a été en registrée et est prête à être jugée au mérite depuis plusieurs mois continue la déclaration.
Nous sommes étonnés que le Commissaire ait publié un rapport à ce temps, a dit Me J. P. Pratt, un des conseillers légaux. « Nos clients ont été trouvés coupables par le Commissaire chargé d’enquêter sur les cartels sans avoir l’occasion de connaître les témoignages portés contre eux et de pouvoir se défendre. »
(Texte de Maurice Nantel, publié en décembre 1949.)