Bataille d'Austerlitz

La vie militaire

La vie militaire

Les soldats de la Grande Armée et la vie militaire

La vie militaire semble rude aux nouvelles recrues. Voici les mémoires du colonel Gonnerville :

J’étais le dernier d’une compagnie qui comptait cent vingt soldats, dont la plupart avaient fait la guerre; plusieurs d’entre eux possédaient des armes d’honneur. Sur la carabine, garnie en argent, d’un nommé Robin, une inscription fantastique disait que, à lui seul, il avait délivré quatre cents prisonniers conduits par deux cents Autrichiens. Ce Robin était un vrai brigand et en avait bien la figure; il avait pillé, violé, assassiné, et ce, à la connaissance de tout le régiment.

La compagnie d’élite était du reste riche en gens de cette trempe, et les horreurs qu’ils racontaient les uns des autres, aux veillées de la chambrée, faisaient dresser les cheveux sur la tête. Mais, au milieu de cela, on trouvait d’admirables traits de bravoure dont ils se vantaient infiniment moins que de leurs méfaits. J’étais devenu leur camarade, leur inférieur même, puisque je n’avais jamais vu le feu, et lorsque le soir de la première journée je me trouvai avec eux dans une grande chambre, ancien corridor du couvent, où trente lits, dont la moitié d’un m’était réservé, se trouvaient rangés sur une seule ligne, et qu’une seule chandelle, fichée dans ybe pomme de terre en guise de chandelier, éclairait lugubrement, la famille, la maison paternelle, les soins et tous les chers souvenirs de ma jeunesse m’apparurent pour former un contraste cruel avec que qui m’entourait et devait m’entourer tous les jours pendant un temps illimité. Je parvis à maîtriser ce moment de découragement et de dégoût ainsi que les sentiments analogues qui firent naître successivement d’autres circonstances. Henneson, mon camarade de lit, était un excellent homme, très propre pour un paysan.

Après l’avoir perdu de vue pendant vingt-quatre ans, je l’ai retrouvé à Verdun, capitaine en retraite; j’étais alors lieutenant-colonel du 12e régiment de chasseurs et j’éprouvai une vraie jouissance à le revoir. Il était marié et avait repris sa vie de cultivateur; il habitait la campagne à quelques lieues de Verdun. Dès mon arrivée au régiment, je me livrai avec ardeur à tous les exercices qui devaient me mettre au niveau de mes camarades; j’étudiai en outre la théorie, et comme je savais à peu près monter à cheval, je pus promptement figurer dans les rangs.

On nous préparait alors pour une descente en Angleterre, et dans la prévision de toutes les éventualités, on nous avait envoyé des instructeurs de l’artillerie, et, une fois par semaine, nous faisions l’exercice du canon et de la bombe.

(Colonel Gonnerville, Souvenirs militaires).

Première distribution de la Légion d’honneur au camp de Boulogne, le 16 août 1804 », par Victor-Jean Adam. Lithographie en couleur de C. Motte (1829) sur un dessin original de Victor-Jean Adam. Au milieu de 50 000 militaires, dont 2000 décorés, Napoléon se tient sur l’estrade devant le trône de Dagobert et les armures mythiques de du Guesclin et Bayard. Une colonne commémorative est érigée sur les lieux dans le vallon de Terlincthun, dont le maréchal Soult pose la première pierre le 9 novembre 1804.

Les maraudeurs de la Grande Armée

Le soldat est maraudeur de nature et, en campagne, les officiers ont bien du mal à faire respecter la discipline, si l’on en croit ce que raconte le général Thiébault :

La nuit qui suivit notre départ de Memmingen porta un coup sérieux à la discipline, et nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve. Les troupes du corps d’armée, qui par leur sagesse s’étaient montrées jusqu’alors si dignes d’avoir fait partie du camp de Boulogne, devinrent pillardes, et même, d’après leur adage « L’ennemi est comme la gerbe de blé : plus on le bat, plus il rend. », ils prirent l’habitude de frapper le paysan pour se faire livrer son argent.

On ne saurait croire à quel degré ils poussèrent la tactique du pillage. En visitant la maison, ils se faisaient accompagner par le maître, guettaient ses regards les plus furtifs et brisaient ou démolissaient tous les endroits sur lesquels ses regards s’arrêtaient. Ils démolissaient de même tous les murs intérieurs nouvellement construits; ils arrosaient d’eau les caves, et, partout où cette eau se buvait plus vite d’ailleurs, ils creusaient à l’instant; ils fouillaient pareillement les terres nouvellement remuées dans les cours et dans les jardins.

Sans vouloir inculper aucun des autres corps, je dirai que ma brigade fut une de celles qui furent maintenues dans le meilleur ordre. Pendant les marches, je plaçais derrière chaque régiment un peloton de sous-officiers commandés par un officier actif et ferme, qui ne laissait personne en arrière et visitait dans ce but toutes les maisons, granges et resserres près desquelles nous passions,; ainsi que mes aides de camp, dont l’un était toujours à l’un des bouts de la colonne quand je me trouvais à l’autre, j’étais sans cesse sur ses flancs, courant en avant et en arrière pour porter la surveillance partout, et j’avais dressé à ce manèges mes colonels, par qui j’avais fini par être secondé. Je faisais des haltes fréquentes, et aucun homme ne quittait les rangs sans être accompagné par un caporal et sans laisser son fusil à son camarade. Enfin, dans les bivouacs, non seulement on n’allait aux distributions, au bois, à l’eau, qui par détachements, mais je faisais entourer ma brigade par un cercle de factionnaires, que ni mes soldats ni des soldats étrangers ne dépassaient, et je restais sur le front de bandière jusqu’à la nuit.

Je me rappelle ce fait. Des soldats d’une autre division vinrent un soir pour entraîner des soldats de ma brigade à la maraude. J’avais été informé du complot, j’étais donc présent à leur arrivée, et, comme ma ligne de factionnaires les arrêtait avec peine, je fus obligé d’intervenir pour les écarter. Je m’en croyais quitte; mais une heure après, le jour baissant, ils revinrent en plus grand nombre, ayant eu la malice de se fractionner par petites troupes et de se présenter sur plusieurs côtés à la fois. Ils franchirent en courant la ligne de mes factionnaires, et ils allaient se mêler à mes soldats, lorsque je fis prendre les armes au piquet et fis tirer à balles sur les plus avancés. La leçon fut doublement fructueuse. Ces gaillards se sauvèrent à toutes jambes et ne revinrent pas; mes soldats en devinrent plus dociles et leurs officiers plus forts : « Eh quoi! Me de ce bon général Saint-Hilaire, lorsque je lui fis mon rapport, vous avez osé faire tirer sur les soldats de l’Empereur? – Je n’admets pas de soldats sans discipline, lui répondis-je; les lois qui condamnent les pillards sont les mêmes pour les soldats de l’Empereur et pour les autres; d’ailleurs, du jour où ma brigade cessera d’être disciplinée, je cesserai de la commander. Au reste, ajoutai-je en rian, tant tués que blessés, il n’y a eu personne de touché. » Mais eût-il dû y en avoir, j’aurais agi de même; et ce mot du général Saint-Hilaire exprime mieux que tout ce que je pourrais ajouter à quel degré d’indépendance certaines troupes avaient pu en arriver; grâce à cette espèce de vernis que leur donnait leur tire de « soldats de l’Empereur », ils acquéraient vis-à-vis de chefs pusillanimes une sorte de force inviolable dont ils profitaient pour commettre les plus graves désordres.

Ce que j’ai donné de coups dans cette campagne n’est pas croyable, et il faut bien admettre que je n’y allais pas de main morte, car j’ai cassé deux cannes. Le fait qui me coûta la seconde se rapporte à une anecdote que j’ai souvent contée, parce qu’elle peint le mieux notre soldat français et, dans un sens, lui fait le plus d’honneur. J’avais laissé filer ma brigade, je crois, pour m’arrêter à déjeuner; quelques autres corps m’avaient dépassé, et je trottais pour la rejoindre, lorsque des cris effrayants partirent d’une maison isolée devant laquelle j’arrivais, et qui sur ma gauche se trouvait à quelques toises de la route. A l’instant je suis à bas de cheval; je cours à la maison; je la trouve pleine de soldats fouillant dans les armoires, dans les tiroirs même, pour voir, comme l’un d’eux eut un jour l’effronterie de me le dire, s’il n’y avait pas de Autrichiens cachés. D’autres tenaient fort serrée la fille ou la femme de la maison; à grand coups de canne, je les fais déguerpir par la porte et par la fenêtre.

J’apprends alors que la cave est remplie de soldats, et que le vin y coule à grands flots. Je me précipite par l’escalier; mais à peine suis-je dans la cave que tous ces coquins soufflent leurs lumières, se sauvent pendant que je casse ma canne sur le dos de je ne sais qui et que je me le sabre à la main pour continuer de plus belle. Cependant, le dernier est parti en fermant la porte sur lui, et, dans une obscurité profonde, je trébuche sur des baquets, contre des tonneaux, et je ne sors de là qu’après des cris de sourd qui sont enfin entendus. Je visite la maison et la cour pour m’assurer que tous mes pillards sont partis, et je les vois achevant de franchir une clôture de bois qui entoure le jardin. Ils m’envoient mille menaces et sottises; l’un d’eux a même l’audace de me crier que je ne mourrais que de sa main; je recommande de fermer portes et voltes, de n’ouvrir à personne, et me voilà remonté à cheval. Or, en reprenant la route, je vois qu’elle monte par un long circuit autour d’un tertre, et désirant couper au court pour rejoindre plus tôt ma brigade, j’avise à l’un des côtés du tertre un terrain plan, qui va rejoindre en ligne droite la route vers la fin de son circuit. Je pousse aussitôt mon cheval; mais il n’a pas fait quelques pas que ses sabots s’enfoncent; il veut reculer; je l’éperonne; alors il se jette en avant et fait, comme en barbotant, je ne sais combien de bonds; finalement, il est en pleine bourbe et comme flottant sur son ventre. Je me trouvais dans un de ces infâmes marais assez fréquents en Allemagne, beaucoup plus communs en Pologne, que rien n’annonce à la superficie, qui souvent embrassent d’immenses espaces et dont plusieurs sont sans fond.

J’essaye de sonder avec le pied, je reconnais que je n’ai à espérer d’appui que de ma monture; mais insensiblement elle s’enfonce, et le moindre effort qu’elle fera pour se dégager l’engagera davantage. Richebourg et mon ordonnance se désolent, n’imaginant pas quel secours me porter, et nous commencions à être fort inquiets de mon salut, lorsque ces mêmes soldats que je venais d’assommer, qui juraient de me tuer, mais qui au fond savaient bien que j’avais fait mon devoir et qui, dans ce cas, ne méconnaissaient pas le leur, parvenus au point de la route qui domine le tertre, m’aperçoivent et jugent mon danger. Par un mouvement spontané, ils dégringolent presque à pic, jettent leurs sacs et leurs armes, courent démolir la clôture en planches entourant le jardin de la maison d’où je venais de les chasser, arrivent chacun avec sa charge de planches au bord de ce marais mouvant, y font flotter un plancher, parviennent jusqu’à moi, me sauvent et, non contents de ce premier exploit, étendent leurs planches tout autour de mon cheval. À l’aide de cordes, de leviers et de sangles, ils le soulèvent., et par la tête et par la queue le tirent de toutes leurs forces hors de cette bourbe infernale et me le ramènent. « Alors, leur dis-je, en frappant sur l’épaule de l’un d’eux, vous êtes quelquefois diaboliques, mais vous n’en êtes pas moins de braves gens. Tenez, ajoutai-je en leur présentant deux napoléons, voilà pour boire à la santé de l’Empereur. – Nous y avons assez bu », me réplique l’un d’eux. A ce moment, ils partent tous en riant, mais sans rien accepter. (…)

Un soir, cependant, arrivé plus tard que de coutume, c’est-à-dire bien après la nuit fermée, à la position où mes troupes devaient bivouaquer, ayant une demi-lieue à faire pour gagner le château qui m’avait été assigné, très fatigué d’ailleurs, n’ayant pas faim et devant me remettre en marche avant le jour, je m’emparai d’une maison abandonnée qui bordait la route.

Précédemment occupée par je ne sais combien d’officiers ou de soldats qui s’y étaient succédé, le poêle de la principale chambre brûlait encore. Cette chambre était donc chaude; elle était en outre pleine de paille, et, sans plus d’examen, je m’y couchai entre le poêle et un homme qui notre arrivée n’avait pas fait bouger.

Au jour, je me lève, je secoue mon manteau, et j’allais partir, lorsque mes yeux se reportent sur mon voisin, et fais cette réflexion que plus il y a le sommeil dur, moins je dois l’abandonner dans un gîte qui, après le départ des troupes, peut n’être plus très sûr. Je l’appelle sans obtenir de réponse et je lui saisis un bras que je trouve raide et froid; alors je le pousse du pied, il roule sur le nez et y reste.

Bien entendu, personne ne s’occupa de le reconnaître, et c’est ainsi que des hommes par centaines de mille ont disparu dans nos armées, sans qu’on ait songé à justifier leur décès vis-à-vis de leurs familles, tandis qu’on nous obligeait à faire dresser un procès-verbal en règle pour constater la mort d’un cheval, dont on devait tenir un compte rigoureux, alors qu’on ne devait compte d’aucun homme.

(Thiébault. Mémoires).

 

Le maraudeur. Par Gnutel.
Le maraudeur. Par Gnutel.

L’Empereur fait réparer les dommages

Pour essayer de ne pas se mettre à dos les habitants des régions traversées, l’Empereur fait de temps à autre un exemple.il fait réparer les dommages causés par des soldats de la Grande Armée. Voici un autre bel extrait des mémoires de Coignet :

Nous n’avions pas pris part à cette bataille et nous n’étions pas las. Mais, en revanche, nous étions trempés jusqu’aux os. Pour nous sécher, nous fîmes des feux gigantesques, si bien qu’une jolie petite maison bourgeoise en fut incendie. Malgré nos efforts, il ne fut pas possible de réparer le mal et de la sauver. Quand l’Empereur l’apprit, il se mit dans une grande colère :

« Vous la paierez, nous dit-il; je vais donner six cents francs, et vous, vous donnerez chacun un jour de votre paie; je veux que toute la somme soit versée de suite au propriétaire. » Les officiers faisaient la grimace, mais il fallut s’exécuter, et le propriétaire reçut bien plus qu’il n’avait perdu par notre fait.

(Coignet, Vingt Ans de Gloire avec l’Empereur).

7e bis Régiment de Hussards, 1801 - 1803
7e bis Régiment de Hussards, 1801 – 1803.

Traînards dans la Grande Armée

Les traînards existent aussi dans la Grande Armée. On ne peut se dissimuler non plus que les marches forcées, bien plus que le feu de l’ennemi et même les maladies, avaient réduit nos bataillons.

Un grand nombre de nos soldats n’avaient pu suivre, et il arrivait souvent dans les guerres d’Allemagne et d’Italie que les traînards, étant accueills favorablement par les habitants des campagnes, ne rejoignaient leurs corps que lorsque quelque événment leur faisait craindre l’approche de l’ennemi.

Les ordres du jour, pour faire cesser ce désordre, se multipliaient. En France, on se donnait garde d’en parler, et quoique, en Autriche, en Bavière, en Souabe, on leur ait donné le plus de publicité possible, ils produisaient très peu d’effet. Des colonnes mobiles de Wurtembergeois et de Badois parcouraient les campagnes pour les ramener aux dépôts; mais les bons paysans de ces contrées les aidaient eux-mêmes à se soustraire aux recherches, et ils n’étaient pas dans leurs ménages ceux qui se montraient les plus ardents à les protéger.

Quand, après la paix, nous retournâmes en France, nous trouvâmes plusieurs milliers d’hommes qui, non seulement n’avaient pas dépassé l’Ens, l’Inn ou l’Iller, mais qui même étaient restés bien en deça du Lech. Il a paru en Allemagne un ouvrage très recherché qui a pout titre : L’Electorat d’Hanovre sous les Français pendant les années 1803, 1804 et 1805, avec quelques observations sur le caractère des militaires français, par un témoin oculaire.

L’auteur a gardé l’anonymat. Il se plaint des Français mais sans amertume et seulement sous le rapport de leur excessive légèreté avec les femmes. L’auteur prétend qu’ils ont laissé dans le pays une prodigieuse quantité de rejetons, dont on ne sait plus que faire. Du reste, ul décerne les plus grands éloges aux militaires de cette nation et principalement à l’homme extraordinare qui les a presque tous formés et les a menés si lestement à la victoire. « Tant que ces hommes existeront, dit-il, la puissance française ira en augmentant. » (Note du général).

(Le général Thiard. Souvenirs diplomatiques et militaires).

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