Bataille d'Austerlitz

Le soleil d’Austerlitz

Le soleil d’Austerlitz

Le soleil d’Austerlitz : La bataille vue par ses acteurs

Le général Thiébault rend hommage à l’aile droite française :

Le soleil levant du 2 novembre 1805, le « soleil d’Austerlitz » qui, pendant tout le temps que le canon tira, joua lui-même un rôle historique dans cette journée, ce soleil, dis-je, fut salué par l’attaque de Tellnitz et de Sokolnitz, où nos troupes firent des prodiges contre les trois premières colonnes russes, que la quatrième même devait suivre ; il éclaira le mouvement rétrograde des généraux Legrand et Friant, qui, ne pouvant résister aux masses des assaillants, se retirèrent, mais de manière à attirer les Russes le plus loin possible du point où le sort des armes devait se décider, et à remplir cette tâche de la manière la plus complète. Ce même soleil éclaira la marche offensive des divisions Saint-Hilaire et Vandamme gravissant les hauteurs de Pratzen, savoir : l’avant garde Morand pour l’attaque du plateau qui domine la partie sud de ces hauteurs, la brigade Varé, ainsi que toute la division Vandamme, pour l’attaque de la partie est, et ma brigade pour enlever le village.

Les Russes attaqués alors qu’ils attaquaient eux-mêmes et qu’ils nous croyaient décidés à ne pas engager la lutte, menacés à leur centre alors qu’ils n’agissaient que sur l’insignifiante extrémité d’une de nos ailes, perdant les hauteurs qui étaient la clef de toutes leurs positions, et les ayant abandonnées pour égarer près de la moitié de leur armée dans une direction où bientôt elle ne trouverait plus un ennemi à combattre et où elle allait être coupée du reste de l’armée ; les Russes sentirent enfin la gravité de leur situation et firent les plus grands efforts pour nous reprendre ces hauteurs de Pratzen. Quatre combats, soutenus ou renouvelés avec acharnement pendant plus de trois heures, furent livrés sur ce point ; mais encore, et quoique, malgré leur assertion, ils eussent l’entier avantage du nombre, quoique leurs troupes combatissent avec un grand courage, ils ne purent réparer la faute d’avoir osé dégarnir, en présence de Napoléon, les positions dont la possession donnait la victoire, et ils payèrent leur témérité par un effroyable désordre.

(Mémoires de Thiébault).

 

Général Paul-Charles-François-Adrien-Henri-Dieudonné Thiébault. Portrait de l'époque.
Général Paul-Charles-François-Adrien-Henri-Dieudonné Thiébault. Portrait de l’époque.

Version française du combat

Le général Thiard donne un « précis » de la version française du combat :

L’affaire était engagée sur toute la ligne : le Santon tirait par intervalles, mais cependant avec assez de vivacité, quand l’Empereur me dit : « Allez voir ce qui se passe au Santon. Dites à Claparède de ne tirer qu’au cas de pressante indispensabilité. Qu’il fasse taire son feu : il pourrait inquiéter l’armée. »

Je partis pour le Santon, j’y vis Claparède ; le feu n’avait en effet pour but que de chasser de Twarozna quelques bataillons russes qui s’avançaient jusqu’auprès des coupures que la 17e avait faites au bas du mamelon. On connaît les artilleurs; on sait que dans leur impatience, ils tirent souvent sans nécessité. C’était le cas, et l’Empereur l’avait parfaitement deviné. Claparède fit cesser le feu et descendre quelques compagnies qui délogèrent les Russes du village. Cela fait, je repris mon cheval et partis rejoindre l’Empereur.

Alors venaient d’avoir lieu les belles charges de cavalerie que nous voyions parfaitement du Santon, qui à la gauche de l’armée, non seulement repoussèrent l’attaque de l’ennemi, mais le mirent en pleine déroute et ne permirent pas à cette aile de faire un mouvement en avant sur le flanc de Pratzen.

Le maréchal Lannes, avec la division Suchet, et surtout avec celle de Caffarelli soutenue par les dragons de Walther et de Beaumont, avait repoussé toutes les attaques du prince Bagration, l’avait complètement battu et s’était porté en avant par la chaussée d’Olmütz.

Kellermann, avec sa bravoure et son impétuosité ordinaires, mais un peu inconsidérément, avait, à la tête de ses Hanovriens, chargé la cavalerie du prince Jean de Liechtenstein qui, secourue par les uhlans de la Garde (régiment du grand-duc Constantin), l’avait forcé à une retraite légèrement précipitée. Alors on put voir combien l’habitude de la guerre et l’instruction des corps ont d’influence sur le sort d’une bataille. La division Caffarelli, celle de gauche du général Bernadotte, élargirent leurs intervalles avec le même sang-froid qu’elles l’auraient fait dans un champ de Mars.

(Général Thiard. Souvenirs diplomatiques et militaires).

Thiébault rend de son côté hommage à Lannes

Pendant ces combats le feu s’était engagé sur toute la ligne, et plus de deux cents pièces de canon avaient successivement mêlé leur tonnerre à la fusillade de 150 000 hommes. À notre extrême-gauche, et en avant de Santon, le maréchal Lannes avait brillamment combattu le corps du prince Bagration ; il l’avait chassé de Posorsits et forcé de se rejeter vers Holubitz, ainsi que Koutouzoff en convient lui-même dans son rapport. À la droite du maréchal Lannes, notre cavalerie, commandée par Murat, avait enlevé plusieurs batteries à l’ennemi, et, malgré cet avantage, ne fit cependant que lutter de succès et de revers avec l’immense cavalerie des Alliés, jusqu’au moment où le général Kellermann décida la victoire par une heureuse et destructive embuscade.

(Général baron Thiébault. Mémoires).

La cavalerie

C’est la cavalerie qui, de part et d’autre, en vient la première aux mains. Les charges se succèdent :

Le général Kellermann, ayant réuni sa division, ordonna une quatrième charge, qui fut faite avec la plus grande impétuosité ; nous nous emparâmes de plusieurs pièces de canon. Nous ne pûmes pousser la charge plus avant, par rapport à l’infanterie russe, qui fit un feu tellement nourri que nous fûmes obligés de faire retraite derrière notre infanterie, et d’abandonner les canons pris.

Le général Kellermann, avec tout son état-majeur, à la tête de sa division, avait donné des preuves de la plus grande bravoure. Son aide de camp Chouard avait déjà été blessé à ses côtés, ainsi que le capitaine du génie Valazé, lorsque lui-même reçut une balle à la jambe, qui la lui cassa. Il serait tombé de cheval, s’il n’eût été soutenu par son chef d’état-majeur et un hussard.

La division s’est ralliée de suite. La cinquième charge fournie par elle avec celle de dragons commandée par le général Walher a eu un succès complet. L’ennemi a beaucoup souffert, et perdit le champ de bataille. Le général Walther fut blessé.

(Rapport de la Division Kellermann).

Version de Langeron

Cependant Langeron, qui, rappelons-le, se bat pour les Russes, n’est pas très admiratif des hauts faits de la cavalerie française :

La cavalerie française se battit avec ordre, mais avec peu d’impétuosité ; on la vit attendre notre cavalerie en présentant la pointe du sabre, disposition insuffisante pour une cavalerie dont les chevaux eussent été en meilleur état que ne l’étaient alors ceux de la cavalerie alliée. Elle fit aussi elle-même quelques charges, mais contribua moins, à ce que l’on m’a assuré, à la retraite de la nôtre, que l’artillerie qui la foudroya, et l’infanterie, dont les masses la tournèrent par sa gauche, après la défaite des gardes russes.

Quant aux charges de la cavalerie alliée, Langeron nous dit :

Il y eut beaucoup de charges isolées, et peu décisives, exécutées avec plus de valeur que l’ordre. Les généraux en chef ne les ordonnaient pas, mais les chefs subalternes les faisaient d’eux-mêmes pour se distinguer et obtenir des récompenses.

La bataille d’Austerluitz selon Danilewski

À la gauche française, Lannes et Bagration sont aux prises. Danilewski décrit la bataille :

Le second acte du drame d’Austerlitz s’ouvrit par l’attaque de nos flancs. Il était une heure après midi, aucune liaison n’existait entre nos différentes masses de troupes ; la bataille ne présentait que l’aspect de combats isolés, comme cela arrive toujours quand le centre de l’armée est enfoncé et séparé des ailes.

Napoléon, maître du terrain entre Blasowitz, Pratzen et Aujezd, après avoir chassé nos troupes des hauteurs qui se trouvaient en avant de ces villages, suspendit son mouvement contre notre centre ; mais il fit diriger ses batteries, commença un feu terrible, poussa des tirailleurs, en avant, ordonna à Lannes d’attaquer le prince Bagration, à Davout de se porter contre nos trois premières colonnes, et détacha sur les derrières de ces colonnes une partie du corps de Soult, sa Garde et les grenadiers d’Oudinot.

Le prince Bagration, en lisant le matin la disposition de la bataille qu’on venait de lui communiquer, dit aux officiers qui se trouvaient près de lui : Nous perdrons la bataille. Il plaça ses troupes au centre, en travers de la grande route : l’infanterie sur deux lignes.

L’affaire s’engagea bientôt. Le maréchal Lannes avait l’ordre de se tenir d’abord sur la défensive. Il fit cependant avancer ses troupes, à mesure que Napoléon gagnait du terrain à Pratzen, et il prit vigoureusement l’offensive quand il eut appris les succès obtenus par Napoléon.

Ouvaroff attaqua deux fois la cavalerie française placée en flanc droit, et par cette attaque arrêta l’ennemi. Le prince Bagration faisait la même attaque sur le centre et au flanc droit. La division d’infanterie de Caffarelli et celle de dragons de Kellermann, séparés d’abord du corps de Lannes, étaient revenues sous ses ordres après leur combat contre la Garde. Le maréchal, profitant de ce renfort, redoubla de vigueur dans ses attaques.

Ouvaroff, avec ses trois régiments, fit une charge générale ; il fut culbuté et refoulé derrière le ravin, en perdant son artillerie à cheval. Lannes tourna alors une partie de ses forces contre le flanc gauche du prince Bagration, affaibli par la retraite d’Ouvaroff, ce qui força le 6e de chasseurs à pied d’évacuer Hollubitz et Krug.

Le prince Bagration envoya sur ce point le régiment d’Archangel, sous le commandement du comte Kamenski Iie, le héros de la guerre de Finlande. La résistance de Kamenski fut très vigoureuse, mais de peu de durée ; la cavalerie ennemie l’enveloppa plus d’une fois en l’attaquant de tous les côtés ; et, dans l’intervalle des attaques de la cavalerie, il se trouvait foudroyé par le feu de l’artillerie.

Dans l’espace d’une heure plus de 1600 hommes du régiment d’Archangel furent mis hors de combat. Ce régiment se retira en désordre ; Kamensi, le brillant espoir de la Russie, fut sur le point de périr dans la bagarre : il tomba de son cheval, qu’un boulet de canon avait traversé ; l’aide de camp de bataillon Zakrewski, aujourd’hui général d’infanterie, s’étant empressé de lui donner son cheval, le comte lui dut son salut et le moyen de retirer les débris de son régiment de ce feu meurtrier.

Le prince Bagration, voyant alors la malheureuse issue des affaires à notre centre, commença son mouvement de retraite en conservant ce sang-froid admirable qui, jusqu’à ce moment encore, fait l’admiration des Autrichiens. IL fit successivement halte sur trois positions jusqu’à Rausnitz. Lannes le suivait de près et s’apprêtait à attaquer la position de Rausnitz, lorsqu’il reçut de Napoléon l’ordre de s’arrêter et de se tenir à la hauteur de l’armée, jusqu’à ce que notre flanc gauche fût écrasé.

(Mikhaïlovski-Danilewski. Campagne de 1805).

Récit du général Ségur

Le général comte de Ségur raconte pour sa part :

Le moment venu, les divisions Vandamme et Saint-Hilaire, s’élançant hors du brouillard qui les enveloppait, apparurent soudainement. Il était huit heures. Le plateau, attaqué de front, et à revers de gauche à droite, fut escaladé au pas de course. Le premier coup de canon, sur ce point-là, fut russe. L’ennemi se trouva surpris ; les uns marchaient toujours vers leurs gauche, les autres nous faisaient face sur trois lignes ; elles tinrent mal. On méprisa leurs premiers feux ; on les attaqua à l’arme blanche, et ces lignes tournèrent successivement le dos. Elles abandonnèrent leurs sacs déposés à terre devant elles, leur artiller même, et s’enfuirent devant nos baïonnettes. À neuf heures, et de notre côté, la bataille péniblement sur la défensive en arrière à droite, déjà victorieuse en avant au centre, et menaçante à notre gauche, était engagée sur tout notre front.

(Ségur, général, comte de. Histoire et Mémoires).

Drouet, comte d’Erlon, commande une division à Austerlitz. Il va s’illustrer au centre de la bataille :

Le marchéchal Soult demanda des renforts. Ma division fut désignée pour aller le rejoindre ; mais pendant la durée de ma marche, l’Empereur apprit que la réserve russe, composée de la Garde à pied et à cheval, faisait un effort sur le centre, et avait culbuté une brigade d’infanterie de la division Vandamme, et fortement ébranlé les chausseurs de la Garde impériale dont le colonel venait d’être tué.

Cette circonstance changea les dispositions prises par l’Empereur. Il rappela ma division pour soutenir le centre. Pour arriver plus tôt sur le point menacé, je fis traverser un marais, et je formai (toujours en marchant en avant) ma division en colonne par demi-bataillon. J’attaque les Russes. Leur cavalerie prit une grande résolution et se décida à passer dans les intervalles de mes troupes, pour charger de nouveau les chasseurs de la Garde impériale, qui se ralliaient derrière ma division.

Malgré cette manœuvre très hardie, je n’arrêtai pas la marche de ma division, qui aborda avec impétuosité et franchement l’infanterie russe à la baïonnette, sans tirer un seul coup de fusil, et la rejeta sur le village de Krenowitz. Ce succès obtenu, je fis arrêter mes troupes sur la hauteur du village, espérant recevoir, d’une belle et bonne manière, la cavalerie de la garde russe, qui avait osé se porter sur mes derrières, comme on vient de le voir.

Les grenadiers de la Garde à cheval furent envoyés par l’Empereur pour se réunir aux chasseurs de sa Garde et attaquer la cavalerie russe, qui ne tarda pas à vouloir repasser dans les colonnes de ma division. Ayant aperçu ce mouvement, je donnai ordre aux colonels de mes régiments de se préparer à bien les recevoir. Quand la cavalerie russe repassa dans les intervalles, elle reçut à brûle-pourpoint un feu des plus nourris ; dans ce mouvement rétrograde, elle fit de grandes pertes, et fut mise complètement en déroute.

Je fis occuper le village pour assurer ma position, et empêcher l’ennemi de renouveler ses attaques. Douze pièces de canon furent prises dans ce village : l’ennemi se retira en désordre, et ne se rallia que sur les hauteurs d’Austerlitz.

Dès ce moment, la bataille pouvait être considérée comme gagnée ; néanmoins les Russes faisaient de grands efforts contre les corps des maréchaux Soult et Davout qui s’étaient réunis.

(Drouet, maréchal, comte d’Erlon. Vie militaire).

Manoeuvres réussies de deux divisions françaises

La portion de l’armée ennemie qui avait commencé son mouvement sur le général Legrand voulut rétrograder et remonter le Pratzer ; le général Legrand la suivit de si près, appuyé de la division Friant (du maréchal Davout), qu’elle fut forcée de combattre comme elle se trouvait placée sans oser reculer ni avancer.

Le général Vandamme, dirigé par le maréchal Soult, et appuyé d’une division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc droit pour attaquer, en les débordant, toutes les troupes qui étaient devant la division Saint-Hilaire.

Ce mouvement réussit pleinement, et les deux divisions Saint-Hilaire et Vadamme, réunies sur le Pratzer même par ce mouvement, n’eurent plus besoin des secours de la division Bernadotte ; elles firent un deuxième changement de direction par leur flanc droit, et descendèrent du Pratzer pour attaquer en queue toutes les troupes quittèrent, pour attaquer les Russes, la position d’où ceux-ci étaient descendus pendant la nuit précédente pour attaquer le général Legrand ; elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet.

L’Empereur fit appuyer ce mouvement par les grenadiers réunis et la division de la Garde à pied ; il eut un plein succès et décida la bataille.

Le général Vandamme, en commençant son premier changement de direction à droite, eut un échec. Le 4e régiment de ligne perdit une de ses aigles dans une charge de cavalerie exécutée sur lui par la Garde russe ; mais les chasseurs de la Garde et les grenadiers de service près de l’Empereur chargèrent si à propos, que cet accident n’eut pas de suites.

(Général Savary, duc de Rovigo. Mémoires).

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