Bataille d'Austerlitz

Soldat : l’âme d’enfant

Soldat : l’âme d’enfant


Le soldat garde l’âme d’enfant

Au milieu de tous ces combats, le soldat français garde une âme d’enfant, si l’on en croit Coignet :

Nous continuâmes d’avancer, en tournant à droite jusque sur le revers du plateau qui s’abaisse vers les étangs. De là, nous aperçûmes notre aile droite qui se battait depuis le matin dans les bas-fonds, et en face d’elle toute l’aile gauche de l’armée russe.

L’Empereur descendit de ce côté avec les grenadiers Oudinot et presque toute sa garde, notamment l’artillerie. Alors les Russes se trouvèrent acculés à des montagnes inaccessibles, formant une espèce de rond-point, et dominées par un clocher que nous apercevions dans le lointain. Ils n’avaient pour s’échapper que les étangs et la chaussée que les sépare. Or, cette chaussée était encombrée de chariots et de caissons. Ils furent obligés de se précipiter sur la glace des étangs. Malheureusement pour eux, les boulets et les obus brisèrent bientôt cette glace, et ils prirent un horrible bain.

Notre premier régiment de grenadiers à pied était resté sur les hauteurs de Pratzen, rangé derrière des mûriers de pierres qui se prolongent sur presque toute la crête. Nous étions là aux premières loges, regardant, à nos pieds, la défaite de l’armée russe et battant des mains de toutes nos forces.

Au milieu de ces circonstances solennelles, nous trouvâmes moyen de rire comme des enfants. Un lièvre, qui se sauvait tout affolé de peur, arriva droit à nous. Mon capitaine Renard l’apercevant s’élance pour le sabrer au passage, mais le lièvre fait un crochet. Mon capitaine persiste à le poursuivre, et le pauvre animal n’a que le temps de se réfugier, comme un lapin, dans un trou au milieu des mûriers. Nous, qui assistions à cette chasse, nous criions tous à qui mieux mieux : « Le renard n’attrapera pas le lièvre ! Le renard n’attrapera pas le lièvre ! »

(Coignet. Vingt Ans de Gloire avec l’Empereur).

Bons tours des soldats de Napoléon

Certains soldats de Napoléon aiment jouer de bons tours :

Quand on rompit les rangs, je m’acheminai vers mon gîte. J’étais seul, ne sachant pas lire, je présentais à chaque pas mon billet de logement. Arrivé dans la rue basse qui conduit à la route de Paris, je m’adressai à un gros monsieur, qui s’écria : « Vous êtes logé chez une dame bien riche, mais c’est une vieille avare, qui vous enverra à l’auberge. » Et, du doigt, il m’indiqua une maison au bas de laquelle s’ouvrait une boutique de serrurier. Celui-ce me donna les mêmes renseignements sur mon hôtesse. – Soyez tranquille, lui répondis-je, j’espère convenir à cette dame; dans une heure, venez me voir, je serai installé chez elle.

Je monte sans bruit au premier étage. Je salue la vieille dame; elle me déclare qu’elle ne loge pas les militaires. – Je le sais, lui dis-je, mais je suis bien fatigué. Permettez-moi de me reposer un peu. Si madame voulait avoir la bonté de me procurer une bouteille de vin. Voilà quinze sous, je partirai après l’avoir bue.

Elle prend mes quinze sous, et sort un instant pour aller elle-même chercher la bouteille. Vite je mets habit bas, je m’entoure la tête d’un mouchoir, je me fourre dans son lit, et je me mets à trembler de toutes mes forces.

La dame revient. En me voyant installé dans sa couche, elle pousse les hauts cris, et va chercher les locataires. Ceux-ci avaient le mot. Ils s’approchent, prétendent que je suis malade, que j’ai un frisson épouvantable, qu’il faut me faire chauffer du vin sucré, mettre le pot au feu, me donner un bouillon, et bien couvrir. Les malins s’amusèrent aux dépens de l’avare et firent tant que, bon gré mal gré, elle finit par céder à leurs exhortations. J’en profitai largément, et tout le monde fut enchanté de la farce que je lui avais jouée.

(Coignet. Vingt Ans de Gloire avec l’Empereur).

Mémoires du soldat Brun-Lavaine

Le soldat Brun-Lavaine, musicien du 46e régiment de ligne, décrit l’ordinaire de la troupe :

Je ne puis m’empêcher de reconnaître que le soldat du camp de Bologne avait grand tort de se plaindre, car il se plaignait, ou plutôt il grognait. On a souvent appliqué l’épithète de grognards aux grenadiers de la Vieille Garde; mais elle convenait tout aussi bien au reste de l’armée et même plus justement aux jeunes soldats qu’aux anciens. Notre régiment se recrutait dans le département de l’Orne, d’où il nous arrivait fréquemment de nombreux détachements de conscrits. Eh bien! Ces diables de Normands trouvaient à redire à tout, et ils démoralisaient ceux qui, par bonté de caractère, savaient se contenter, d’un mauvais logement, d’un mauvais coucher et d’une mauvaise nourriture.

La nourriture, voici en quoi elle consistait : la portion réglementaire de pain de munition pesant trois quarts de kilogramme. C’était peu pour moi, attendu que sur la hauteur où le camp était assis, l’air était fort fiv et me donnait un appétit dévorant. Le matin, nous avions la ration d’eau-de-vie pour arroser notre pain sec. A dix heures, le dîner composé d’une soupe de limousin et d’un imperceptible morceau de viande dure auquel se trouvaient joints des muscles, des cartilages et autres agréments culinaires que les bouchers, dans leur langage facétieux, appellent la réjouissance. Tel était notre régal de tous les jours ou plutôt celui de nos chiens qui en avaient la meilleure part. Tout le monde murmurait, mais les chefs ne s’en inquiétaient guère, et l’opinion générale était qu’ils s’entendaient avec les fournisseurs. Le fait est que non seulement les officiers, comme de raison, étaient beaucoup mieux nourris, mais que les sergents-majors et les fourriers avaient toujours en abondance des morceaux de viande choisis, tandis que, pour apaiser notre faim, nous étions souvent réduits à aller ramasser de mauvais coquillages au bord de la mer ou des salades de pissenlits dans les champs. La seule exception que je puisse citer à ce triste régime eut lieu dans une circonstance fort mémorable : c’était le jour du couronnement de l’Empereur. Chaque homme de l’armée reçut pour son souper une ration double de viande de mouton et une bouteille de vin. Aussi quel enthousiasme! Quelles acclamations partant du cœur.

Au fond, il était assez indifférent à la plupart d’entre nous que l’Empereur fût sacré ou qu’il ne le fût pas. A nos yeux, il avait déjà reçu la plus belle consécration, celle de la victoire; mais, dans un jour si solennel, il s’était souvenu de ses soldats, il avait voulu leur donner un peu de bien-être, ne fût-ce que pour une soirée, voilà ce qui excitait notre reconnaissance. J’ai, depuis lors, assisté à beaucoup de repas splendides où régnaient à la fois l’abondance et la délicatesse des mets; eh bien! Sincèrement, je n’ai jamais rien trouvé d’aussi bon que notre fameuse ratatouille de mouton aux pommes de terre du dimanche 2 décembre 1804.

Quant au logement, tout le monde sait aujourd’hui ce que c’est qu’un camp baraqué; trois rangées de toits en chaume descendant jusqu’au sol et recouvrant une fosse creusée en terre, voilà pour les soldats placés dans leur ordre de bataille; une quatrième rangée pour les cuisines et les salles de police; une cinquième pour les sous-officiers, les musiciens et les cantines; plus loin, les officiers derrière leurs compagnies; plus loin encore, les chefs de bataillon, et enfin derrière tout le reste, les colonels. Telle était du moins l’ordonnance du camp de gauche, où était fixé mon domicile, et qui s’étendait, en avant du village d’Outreau, face à la mer, depuis le haut de la rampe assez raide qui descend vers Boulogne jusqu’à un ravin, au fond duquel est encore blotti un nid de pêcheurs nommé le Portet.

Nous étions là cinq beaux régiments : les 24e léger, 4e, 28e, 46e et 57e de ligne. Le général Vendamme commandait notre division. Le corps d’armée était sous les ordres du maréchal Soult. Nous n’avions pas un grand amour pour ces deux chefs qui se montraient ordinairement fort durs envers leurs subordonnés.

Pour revenir à nos barques, leur structure n’était pas belle, mais on s’y trouvait commodément pendant l’été. Ce fut tout autre chose quand la saison des pluies eut détrempé la terre et que les eaux, trouvant un passage tout frayé dans les mille petits canaux creusés par les taupes, les souris et autres habitants de ces demeures souterraines, vinrent envahir nos appartements. Un jour, en revenant de la parade sous une pluie diluvienne, nous trouvâmes l’une des deux baraques affectées au logement des musiciens du 46e – précisément celle où je couchais – convertie en un étang où l’on voyait flotter, en guise de canards et de cygnes, du linge, du papier de musique, de la paille, des lettres d’amour et des bonnets de police. Nous nous mîmes aussitôt à l’oeuvre avec nos bidons et nos gamelles pour dessécher cette pièce d’eau si mal venue; mais pendant que nous nous occupions de ce travail, le toit, n’étant plus soutenu des côtés, s’effondra sur nous et remplit de ses débris notre humide habitation. Nous en sortîmes, ma foi, je ne sais trop comment; et force nous fut d’aller nous réfugier dans la seconde baraque où nos camarades se serrèrent pour nous faire place.

(Brun Lavaine. Mes Souvenirs).

Napoléon et les états d’âme des soldats

Napoléon a toujours surveillé dans les moindres détails l’organisation de son armée et les états d’âme de ses soldats.

Tous les jours, j’allais à l’exercice pour apprendre les mouvements et les manoeuvres de la Garde. Je continuai de fréquenter la salle d’armes, quoique je fusse déjà très fort. Je coupai ma barbe, et fus équipé assez promptement.

Au bout d’un mois, je fus quitte de tout noviciat et l’on me mit au bataillon. La discipline n’était pas sévère. On descendait par l’appel du matin en caleçon et en sarreau de toile, sans bas aux jambes. On répondait, puis on courait se remettre au lit. Mais il nous arriva un colonel nommé Dorsennes, qui venait d’Égypte, tout couvert de blessures. C’était l’homme qu’il fallait pour donner à la Garde une discipline sévère et une tenue irréprochable. Il faisait trembler le plus terrible soldats. Pas ses soins tous les abus furent réformés; au bout d’un un, nous pouvions servir de modèle à toute l’Europe.

Du reste, on ne pouvait pas désirer un plus beau guerrier sur le champ de bataille que ce colonel Dorsennes ; je l’ai vu renversé et couvert de terre par des éclats d’obus, se relever en disant :

Ce n’est rien, grenadiers ! Votre général est encore près de vous. – J’ajouterai qu’il était aussi juste que brave. De tels hommes sont bien à regretter.

Un jour, la nouvelle se répandit que le premier consul viendrait visiter notre caserne et qu’il fallait nous tenir sur nos gardes. In nous était arrivé des malheurs. Plusieurs grenadiers s’étaient suicidés. C’était là, sans doute, ce qui avait déterminé le premier consul à nous visiter. Il trompa tout son mode, et vint si matin qu’il nous prit au lit. Il était accompagné du général Lannes, son favori. Tous deux parcoururent les chambres à coucher. Quand ils furent arrivés dans la nôtre, voilà mon camarade qui s’allonge en voyant le consul. Comme il avait six pieds quatre pouces, ses jambes dépassaient le bout de la couchette de plus d’un demi-pied. Bonaparte croit qu’il y a là deux grenadiers au bout l’un de l’autre. Il vient à la tête de notre lit pour s’assurer du fait, passe la main tout le long de mon camarade et reconnaît la vérité. Mais, dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, Lannes, il faut réformer tout le coucher de ma Garde, prends cela en note. Cette literie servira pour la ligne et on la remplacera par quelque chose de plus convenable. – En effet, nous reçûmes quelque temps après des lits neufs de sept pieds de long, et, ainsi, mon camarade fut la cause d’une énorme dépense pour l’État.

Le consul, en continuant sa visite, fit une morale sévère à nos chefs, il voulut tout voir. Quand on lui présenta le pain : « Ce n’est pas cela qu’il faut, dit-il, je paie pour du pain blanc, je veux en avoir. Tu entends, Lannes, tu enverras ton aide de camp chez le fournisseur afin qu’il vienne me parler. »

En quittant la caserne, il nous dit qu’il nous passerait en revue le dimanche suivant. J’ai besoin de vous voir, ajouta-t-il, il y a des mécontents parmi vous, je recevrai leurs réclamations.

(Coignet. Vingt Ans de Gloire avec l’Empereur).

 

Heureux celui qui profite de l'exemple d'autrui. Soldats de la Grande armée. Image libre de droits.
Heureux celui qui profite de l’exemple d’autrui. Soldats de la Grande armée. Image libre de droits.

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