Bataille d'Austerlitz

La route vers la paix

La route vers la paix

Les jalons de la paix sont jetés

Le 4 décembre 1805, deux jours après la bataille d’Austerlitz, qui avait vu la victoire complète des troupes françaises, les jalons de la paix furent jetés au cours d’une entrevue entre l’empereur d’Autriche François II et Napoléon :

Le moulin avait été saccagé ; l’Empereur ne s’y plut pas. Le temps était superbe ; il préféra que la conférence se tint en plein air, dans une espèce d’anse formée soit par le caprice de la nature, soit par l’exploitation d’une gravière. À cet endroit, la côte est extrêmement escarpée : deux vedettes des chasseurs à cheval y furent placées, qui paraissaient en quelque sorte être au-dessus de nos têtes. Les sapeurs de la Garde allumèrent un grand feu et, comme il dégelait un peu, nous enlevâmes nous-mêmes tout ce qu’il y avait de paille dans le moulin pour en entourer le bivouac et en tapisser une voie depuis le feu jusqu’à l’endroit de la chaussée où l’empereur François II devait descendre de voiture.

J’ai dit que du côté de la Hongrie la pente est beaucoup plus douce ; l’on en découvre la route de très loin. C’est par là que devait arriver l’empereur d’Autriche. Il se fit attendre assez longtemps ; cela commençait même à impatienter Napoléon, qui craignait qu’il n’y eût encore quelque malentendu. Enfin, nous vîmes arriver plusieurs voitures et un gros détachement de cavalerie ; c’était François II, escorté par une division des hussards de Kienmeyer et une des uhlans de Schwarzensberg, accompagné de plusieurs généraux, entre autres du prince Jean de Liechtenstein. Au même instant, la Garde battit aux champs ; les trompettes sonnèrent la marche. Le spectacle était magnifique : ce qui allait se passer lui donnait un air de gravité qui faisait naître dans tous les esprits un sentiment de respect et de recueillement difficile à exprimer.

Napoléon s’avança sur la chaussée, aida François II à descendre de sa voiture, et l’embrassa en lui adressant quelques paroles que je ne saisis pas ; mais il lui parla très certainement des Anglais, car j’entendis l’empereur d’Autriche prononcer très distinctement ces mots : « Les Anglais, ce sont des marchands de chair humaine. » L’Empereur le conduisit alors près du feu, où il resta seul avec lui, et sans le maréchal Berthier, contrairement à ce que disent quelques relations. Son intention d’être seul avec François II était si visible que, par un geste convenable, il engagea le prince Jean à se retirer. Mais il paraît que l’empereur d’Autriche, autant du moins que nous pûmes en juger par la pantomime, insista pour que le prince restât, et effectivement la conférence eut lieu presque exclusivement entre l’Empereur et lui. Quand elle fut terminée, l’Empereur reconduisait François II à sa voiture et prit congé de lui. Puis, comme il montait à cheval, il nous dit : « Messieurs, nous retournons à Paris ; la paix est faites. » Et alors, au galop arabe, il reprit le chemin d’Austerlitz.

Les musiques jouèrent aussitôt nos airs nationaux. La Garde, qui jusque-là avait conservé le plus grand silence et, pendant l’entrevue, une parfaite immobilité, l’arme au pied, rangs maintenus, fit retenir les airs des cris mille fois répétés, et que François II put facilement entendre, de Vive l’Empereur !

(Général Thiard. Souvenirs diplomatiques et militaires).

Autre témoignage, cette fois sur les rapports entre les Autrichiens et les Russes :

Le prince de Liechtenstein alla aussitôt trouver Napoléon pour le guider vers le point où on l’attendait l’empereur d’Autriche, qui déjà était à ses avant-postes.

L’empereur se rendit aussitôt au moulin de Spalenymuhl, où étaient les nôtres et où l’empereur d’Autriche arriva bientôt après en calèche, accompagné du prince de Liechtenstein et de quelques autres seigneurs autrichiens. Il descendit de voiture et s’avança vers Napoléon qui allait à sa rencontre ; quand ils furent l’un près de l’autre, ils se saluèrent et se couvrirent ensuite ; ils se tinrent debout près de deux heures, causant ensemble, en plein air, et près d’un grand feu de bivouac ; le prince de Liechtenstein était seul présent à la conversation, et à cinq pas de deux souverains se tenaient les maréchaux Soult et Bernadotte ; les autres témoins de cette entrevue si intéressante étaient éloignés de l’Empereur de trente à quarante pas ; ces derniers détestaient les Russes, dont la hauteur et l’insolence les révoltaient ; l’un d’eux nous disait, en se frottant les mains, et d’un ton joyeux : « Quelle bataille, messieurs ! Vous avez tué 30 000 Russes, 30 000 Russes! »

Quand l’entretien des deux souverains fut terminé, l’empereur d’Autriche remonta dans sa calèche et fut escorté jusqu’à ses avant-postes par le maréchal Berthier, qui venait de rejoindre l’Empereur, le général Savary, et M. de Caulaincourt.

La paix étant assurée, les différents corps de l’armée françaises eurent ordre de prendre les cantonnements ; le corps du maréchal Soult fut envoyé à Vienne et aux environs ; l’Empereur resta encore quelques jours à Brünn.

(Général comte de Saint-Chamans. Mémoires).

Puis le comte de Saint-Chamans rend hommage à la discipline de l’armée d’Austerlitz :

Je ne restai que deux jours à Brünn, et j’en vis partir 22 000 prisonniers russes que l’on conduisait en France, non compris les officiers ; le plus grand ordre régnait dans les convois de prisonniers ; les hommes étaient bien vêtus, et ils recevaient exactement les vivres ; si le bon ordre, établi pendant toute cette campagne, avait toujours régné par la suite dans l’armée françaises, nous serions encore les maîtres du monde ; mais des guerres continuelles, des fatigues, et des privations au-dessus des forces humaines, et une administration militaire composée de gens peu considérés et sans doute peu faits pour l’être, détruisirent bientôt dans nos armées cet ordre et cette discipline sans lesquels la bravoure n’est plus rien.

(Général comte de Saint-Chamans, Mémoires).

Talleyrand essaye de convaincre l’Empereur de signer la paix

Talleyrand va pousser de toutes ses forces l’Empereur à faire la paix :

On s’est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison l’Empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la paix après cette bataille, car cette raison donnée dans le Moniteur, de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le vrai motif de sa réserve.

Faut-il conclure que la journée d’Austerlitz lui coûta assez pour lui inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l’armée russe n’était pas si complètement défaite qu’il voulut le faire croire ? Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même lorsqu’on lui demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors du traité de Leoben : « C’est que je jouais au vingt et un, et je me suis tenu à vingt » ? Faut-il penser que Bonaparte, Empereur depuis un an seulement, comme il l’a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en M. de Talleyrand, il cédait plus volontaires à la politique modérée de son ministre ? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus affaibli qu’il ne le fit réellement la puissance autrichienne ; car il lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich ; « J’ai encore laissé trop de sujets à l’empereur François. »

Quels qu’aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de modération qu’il sut conserver au milieu d’une armée échauffée par la victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l’Empereur, s’efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les embarras qu’il avait prévus.

Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition de l’Armée. Seul, il soutint qu’il fallait conclure la paix, que la puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l’Europe ; et, dès cette époque, il disait : « Quand vous aurez affaibli les forces du centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes par exemple, de se ruer sur elles ? » À cela on lui répondait par des intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l’Empereur, disaient : « Si nous ne terminons pas cette affaire sur le champ, vous nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne. » Quant à lui, agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu’il avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu’il n’eût quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu’il ne lui sacrifiât les intérêts de la France. M. Talleyrand répondait avec cette fermeté qu’il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a pris un parti : « Vous vous trompez. C’est à l’intérêt de la France que je veux sacrifier l’intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez assez pour n’être pas seulement militaire. »

(Madame de Rémusat. Mémoires).

Par la suite, Napoléon reprochera à Talleyrand de l’avoir mal conseillé :

Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à déterminer au traité, fut abandonné par l’empereur François au roi de Bavière. Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la seconde campagne d’Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore trop puissant.

(Madame de Rémusat. Mémoires).

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord,  portrait par Pierre-Paul Prud'hon, 1809 (Château de Valençay).
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, portrait par Pierre-Paul Prud’hon, 1809 (Château de Valençay).

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