Bataille d'Austerlitz

Retraite des Russes

Retraite des Russes

Retraite des Russes. Plusieurs d’entre eux se noient

Au début de l’après-midi, le général Buxhoewden, qui commande la gauche russe, essaie de rallier ses troupes pour la retraite. Son artillerie réussit à tenir en échec, pendant une heure, la division Vandamme qui descendait de Pratzen vers le sud après avoir enfoncé le centre russe :

L’ennemi, dit le maréchal Soult, mit en batterie le restant de son artillerie, consistant en 50 pièces de canon du plus gros calibre ; il fit avancer sa cavalerie et ce qui lui restait d’infanterie. Par cette réunion de forces, il montra encore à peu près 12 000 hommes. Pendant une heure, il fit un feu prodigieux et, s’il l’eût soutenu, le général Vandamme eût eu beaucoup plus de peine à se former.

(Soult, Mémoires).

En attendant des forces suffisantes pour reprendre l’offensive, le maréchal Soult fait charger la 3e division de dragons du général Boyé, pour couper de Sokolnitz la gauche des alliés. L’opération est racontée dans le journal de cette division :

Arrivés sur les dernières hauteurs, nous découvrîmes dans la plaine une ligne d’infanterie russe soutenue par du canon et de la cavalerie. D’après les ordres de M. le maréchal Soult, le général Boyé fit ses dispositions pour descendre dans la plaine et faire mine de vouloir lui couper la retraite. Il partit au trot et se porta sur la gauche de l’ennemi qui se replia précipitamment dans le village de Tellnitz où il fut chargé jusqu’aux portes. Tandis que nos dragons forçaient cette colonne à se réfugier dans le village, la cavalerie ennemie fit un mouvement sur nos derrières, ce qui força le général à prendre une position en regagnant les hauteurs qu’il venait de quitter.

L’Empereur, qui assiste à cette charge, la trouve assez pitoyable et envoie le général Gardanne la renouveler avec plus de vigueur.

Quand toutes les hauteurs que les Russes avaient couronnés au commencement de la bataille furent emportées, et que leurs troupes acculées dans les fonds retraite, que des lacs ou des marais à moitié gelés, L’Empereur rejoignit le maréchal Soult qui avait mis pied à terre près d’un petit bâtiment qu’on appelait, je crois, la Chapelle de Pratzen ou de Saint-Antoine. Le maréchal était entièrement occupé à examiner les mouvements des Russes qui se retiraient en désordre, et envoyait des aides de camp pour diriger les colonnes destinées à leur couper la retraite, sur les points où elles devaient se porter.

L’Empereur mit aussi pied à terre, et s’approchant du maréchal qui venait au-devant de lui, il l’embrassa ; le maréchal lui montra la position où se trouvait l’armée russe en retraite, et lui demanda ses ordres. « Continuez, continuez, monsieur le maréchal, lui dit l’Empereur, vous savez aussi bien que moi ce qu’il y a à faire. »

Ce fut dans cet instant qu’on amena prisonnier à l’Empereur le comte de Wimpfen, Français, lieutenant général au service de Russie ; il avait été un peu houspillé par nos soldats quand ils l’avaient pris ; ses cheveux étaient dénoués et épars, ses habits étaient aussi en désordre. Il était pâle et paraissait très fatigué : l’Empereur, tout en causant avec lui, lui fit apporter un verre de vin de Bourgogne. « Buvez, buvez, monsieur le général, lui dit Napoléon ; c’est du vin de France ; c’est le seul bon, celui-là. » Il appuya sur ces derniers mots, comme voulant reprocher à ce général d’avoir abandonné son pays et de battre contre ses compatriotes.

Il remarqua, au même moment qu’une division de dragons français, qui avait l’ordre de pousser vigoureusement l’arrière-garde russe, composée de cosaques et d’artillerie légère, ne s’engageait pas franchement ; elle entama plusieurs charges qui ne furent pas poussées à fond ; cela donna de l’humeur à l’Empereur. Il aperçut un officier d’état-major qui revenait de cette division. « – Retournez-y, lui dit l’Empereur, et vous direz de ma part au général qui la commande qu’il n’est qu’un j… f… » Belle mission d’aide de camp.

(Mémoires du général comte de Saint-Chamans).

Soldats russes se noient dans l’étang

Mais le combat de Sokolnitz a tourné aussi à l’avantage des Français. L’infanterie de Vandamme descend sur Aujezd pour couper la retraite de Buxhoewden, rejoignant l’artillerie de la Garde et les tirailleurs corses :

L’ennemi prononçant alors son mouvement par le flanc droit, dit le Journal de la division Vandamme, le général réunit à la Chapelle tous les bataillons de la division qu’il put, et quelques autres, et descendit dans la vallée.

Une batterie française, placée sur une hauteur au-dessus d’Aujezd, nous canonnait vigoureusement, dit Langeron, et tuait beaucoup de monde. Une colonne française descendait au pas de charge dans le village d’Aujezd. La cavalerie, repoussée par le comte Sievers, s’est ralliée et se préparait de nouveau à nous charger.

Il y eut sur ce point du désordre, dit Stutterheim, et 4 000 hommes furent pris dans et autour d’Aujezd. Ils perdirent leurs canons. Beaucoup d’entre eux, qui étaient en déroute, se jetèrent dans le lac, qui était gelé, mais pas assez cependant pour que quelqu’une n’y périssent.

Et c’est la fameuse retraite sur les étangs, où, suivant les témoins, quelques uns, beaucoup… ou des milliers se noient :

La retraite par Aujezd et Zbeichow nous était coupé, dit Langeron. Il y avait près d’Aujezd un mauvais pont sur un canal profond et assez large. Le comte Buxhoewden, avec toute sa suite, le passa un des premiers, et s’est éloigna sans chercher à rallier les troupes ni à les disposer le long des canaux pour y arrêter les Français. Une pièce de canon autrichienne, qui suivait M. le comte Buxhoewden, enfonça le pont, et nos canons n’eurent plus de retraite. Dans ce moment, les troupes, ne voyant pas de modèle à suivre, et leur général donnant lui-même l’exemple de la retraite la moins pardonnable, la confusion se mit dans nos colonnes ; on se précipita dans les canaux, on les passa dans le plus grand désordre, et l’on abandonna dans la plaine plus de 60 canons et tous les chevaux.

Les deux escadrons des dragons de Saint-Pétersbourg et les 100 cosaques d’Isaïeff, perdirent leurs chevaux dans les étangs de Tillnitz, dans lesquels beaucoup de fuyards se noyèrent; ces étangs étaient gelés, mais la glace s’enfonça. J’étais du nombre des infortunés qui cherchaient à échapper aux vainqueurs, et j’étais à pied. Étant resté longtemps près d’Aujezd, et le pont ayant été enfoncé avant que j’aie pu le passer, j’abandonnai mon cheval. Je me joignis aux fuyards.

(Comte de Langeron, Journal manuscrit, Archives de Vienne).

Voici comment Danilewski décrit la fuite de Buxhaewden et de Langeron :

Le comte de Buxhoewden et le comte Langeron, impatients d’atteindre Aujezd, placé sur le chemin de leur retraite, ne purent traverser ce village qu’avec deux bataillons, qui se trouvaient en tête de la colonne ; car l’ennemi s’approchait déjà, descendait des hauteurs de Pratzen, et coupait l’entrée aux autres bataillons. Doctouroff, ayant rassemblé ses troupes, revint sur ses pas, foudroyé par l’artillerie de la Garde française, que Napoléon lui-même avait placée sur les hauteurs d’Aujezd. Abandonné à ses propres forces, il ordonna au général Loewis de former l’arrière-garde à Tellniz, et d’arrêter, autant qu’il le pourrait, les Français, pour les empêcher de le charger en queue ; puis se dirigeant vers le village de Satschau, il fit marcher ses troupes par le pont de la Littau, entre Aujezd et le lac de Satschau, et par la digue entre les deux lacs. Le pont s’enfonça sous le poids des canons. Les troupes se jetèrent sur le lac qui était gelé. D’un autre côté, la digue se trouvait tellement étroite que deux hommes de front pouvaient seulement la traverser. Quelques officiers, en la voyant encombrée, conduisirent leurs soldats et leurs canons sur les lacs. Alors la glace, qui n’était pas assez forte pour les porter, se rompit : les hommes, les chevaux, les canons s’enfonçaient dans l’eau glacée, et le feu meurtrier des batteries de Napoléon faisait pleuvait sur tant de malheureux les boulets et les obus : aucun cependant ne pensait à quitter ses armes ; tous cherchaient mutuellement à s’entraider ; ils essayaient même de sauver les canons. Les efforts de cette foule de braves gens furent impuissants pour vaincre de tels obstacles ; leurs tentatives, dans cette cruelle situation, étaient au-dessus des forces humaines.

À mesure que nos troupes traversaient les lacs et la digue, Doctouroff les formait en colonne. Craignant que l’ennemi, après avoir passé la Littau, près d’Aujezd, ne lui barrât le chemin qu’il avait à prendre, il ordonna à Kienmeyer d’aller faire le tour du lac avec la cavalerie autrichienne et les cosaques, afin de se placer devant Aujezd ; quelques bataillons d’infanterie y furent également envoyés. C’étaient ceux qui les premiers parvinrent à passer le lac.

Doctouroff, avec un inaltérable sang-froid, fit sortir les troupes des défilés de la digue et du lac, et, pendant la nuit, il atteignit Neudorff, où il fut rejoint par Loewis, qui, pas à pas, s’était retiré avec l’arrière-garde.

(Mikhaïlowski-Danilewski. Campagne de 1805).

Passons maintenant aux témoins oculaires du côté français et tout d’abord le maréchal Soult :

Trente-huit pièces de canons, beaucoup de caissons, des canonniers et 2000 à 3000 hommes d’infanterie voulurent pénétrer par la tête des marais sur Satschau, mais à moitié chemin, la glace, qui jusque-là avait porté, manqua, et une partie de ce qui était engagé s’engloutit. Le restant, pressé par la 2e division qui avait débouché d’Aujezd, voulut encore échapper en traversant le premier étang ; mais la glace lui manqua également, et la totalité des chevaux et presque tous les hommes périrent.

(Soult. Mémoires).

Le colonel Poitevin, dans son Journal, dit seulement :

Le parc d’artillerie, se voyant pris, a fait plusieurs marches et contremarches, et lorsqu’il a vu la 2e division se porter sur lui par Aujezd, la division étant suivie de la cavalerie légère de la Garde, il a cherché à s’échapper par les marais, et toute cette artillerie s’est noyée ou embourbée.

L’Empereur était arrivé sur la hauteur d’Aujezd, au moment où la 2e division se portait sur Aujezd (vers 4 heures). Après la noyade du parc d’artillerie, de beaucoup de canonniers et de chevaux, la 2e division s’est portée sur Tellnitz.

(Casimir Poitevin de Maureillan. Témoignage).

Le général Thiard décrit longuement la scène :

L’Empereur, pour en finir également avec la colonne du général Doctouroff, se porta par Aujezd vers la droite avec le corps du maréchal Soult. Un peu après Tellnitz, un gros de troupes autrichiennes, qui était placé à la chapelle Saint-Antoine, nous lança quelques boulets qui tombèrent non loin de nous : « Retirons-nous, dit l’Empereur ; cette journée est trop belle pour que nous nous exposions inutilement. » On amena à l’instant quelques prisonniers ; j’en reconnus des chevaux légers d’O’Reilly, un des plus beaux régiments de l’armée autrichienne, ainsi que des Croates avec leurs pantalons bleus et leurs schakos de feutre. Je les interrogeai par ordre de l’Empereur ; je leur demandai quel général les commandait : « Kienmeyer », me dirent-ils. Il est des noms que les soldats retiennent facilement quand ils considéraient comme chose heureuse d’être commandés par les généraux qui les portent.

Nous apprîmes par là que la colonne du général Doctouroff ne devait pas être éloignée. En continuant dans cette direction, nous arrivâmes enfin à la pointe de ce prétendu lac qui n’est autre chose qu’un étang à peu près de l’étendue de celui de Saint-Gratien (plus connu sous le nom de lac d’Enghien). La surface en était encore couverte de glace ; les Russes, trompés par la différence du climat, avaient cru pouvoir hasarder sur cette glace, qui paraissait assez solide, un train d’artillerie avec une escorte d’à peu près 2000 hommes. La colonne tenait presque toute la largeur de l’étang.

L’Empereur fit avancer sur-le-champ une batterie de la Garde, qui joua non sur les troupes mais sur la glace. Au vingtième coup, celle-ci s’ouvrit avec un fracas terrible. En un instant, comme par le jeu d’un décor d’opéra, tout fut englouti. J’ai encore présent à ma vue, et je l’y aurai jusqu’à ma dernière heure, la spectacle horrible qui frappa nos regards : des centaines d’hommes cherchant à échapper au naufrage en se laissant sur les corps des chevaux qui périssaient comme eux ou sur les canons qui s’élevaient à peine à quelques pieds au-dessous de la surface de l’eau, suivant la profondeur. Je vois surtout un malheureux officier, s’appuyant sur son expansion, s’en en servant comme d’un point d’appui pour surnager au-dessus de l’eau glacée et implorant notre assistance. Inutile de dire que le train d’artillerie, qui se trouva être de 65 canons, ayant sombré dans l’étang, l’Empereur fit cesser le feu, et on parvint à sauver les hommes qui étaient sur les rives.

À l’instant même, l’Empereur sur la chaussée de l’étant, à la distance d’une demi-lieue ou à peu près, le reste de la colonne qui cherchait son salut par cette issue. À l’époque, il y avait déjà au quartier général bon nombre de sabres inutiles et par conséquent d’ordonnances. L’Empereur envoya Philippe de Ségur les réunir et le lança à la poursuite de ce corps, sur lequel il fit un bon nombre de prisonniers.

Tel fut le dernier acte de cette mémorable journée, ou plutôt son épilogue, car son véritable dénouement avait eu lieu par la prise du coteau de Pratzen. Depuis lors, nulle inquiétude, nulle possibilité de revers. La question n’était que dans le plus ou le moins de butin.

Dès cet instant, l’Empereur ne s’occupa plus que de secourir les blessés, et il le fit avec une affection, une activité vraiment paternelles, Il traversa lentement toute la ligne, donnant des ordres pour le transport de ceux qui étaient encore sur le champ de bataille, entrant dans les ambulances provisoires, faisant distribuer de l’eau-de-vie et même des vivres qu’il avait fait arriver en toute diligence, remettant de l’argent aux soldats comme aux officiers. Ce n’est que très tard que nous arrivâmes à une mauvaise hôtellerie située sur la route d’Olmütz et appelée Noska.

(Général Thiard. Souvenirs diplomatiques et militaires).

Tous les témoins oculaires ont eu l’impression qu’un nombre important de soldats alliés ont péri noyés dans les fameux étangs. Mais le 30e Bulletin de la Grande Armée renchérit sur ce chapitre :

La canonnade ne se soutenait plus qu’à notre droite. Le corps de l’ennemi, qui avait été cerné et chassé de toutes ses hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et acculé à un lac. L’Empereur s’y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l’on vit un spectacle horrible, tel qu’on l’avait vu à Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l’eau et se noyant dans les lacs.

Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes et se rendent prisonnières ; tout le parc de l’ennemi est pris. Les résultats de cette journée sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les étendards de la Garde impériale ; un nombre considérable de prisonniers.

C’est un bel exemple d’exagération d’un Bulletin de l’Empereur. Le général Suchet eut la charge, 4 jours après la bataille de draguer l’étang de Satschau pour récupérer les canons russes. Tous les rapports civils et militaires, autrichiens et français, confirment qu’on en retira 3 cadavres humains et environ 130 chevaux.

Ces étangs étaient très vaseux et boueux, mais on avait pied partout. Le soir du 2 décembre, les Russes de sont aidés mutuellement à en sortir, repêchés aussi les François. Ils ont sûrement aussi extrait de l’eau quelques-uns de leurs camarades morts, sans doute déjà blessés lorsqu’ils ont été surpris par la glace. Mais les historiens ne pensent pas que leur nombre excède 200.

La bataille d'Austerlitz. Peinture ancienne. Image libre de droits.
La bataille d’Austerlitz. Peinture ancienne. Image libre de droits.

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