Bataille d'Austerlitz

Retraite de l’armée russe

Retraite de l’armée russe

Napoléon ménage les restes de l’armée russe et la retraite russe

Napoléon va ménager, en quelque sorte, les restes de l’armée russe. Est-ci calcul politique ou magnanimité ? Le fait est qu’il n’exploite pas à fond sa victoire. Il dira plus tard : « C’est que je jouais au vingt et un et je me suis tenu à vingt. » :

Les divisions Vandamme et Saint-Hilaire achevaient de quitter les hauteurs de Pratzen, pour suivre les Russes sur Tellnitz et Sokolntiz ; les trois colonnes qui, le matin, avaient fait un mouvement analogue pour nous envelopper, se trouvèrent attaquées et forcées par nous dans ces dernières positions ; elles perdirent toute leur artillerie et furent abîmées au point de ne sauver que des lambeaux. Séparé de la route d’Olmütz, tout ce qui restait de ces colonnes fut contraint de se retirer vers la Hongrie ; suivis avec acharnement, prêts à être pris en flanc, coupés même par le corps du maréchal Davout et par celui du maréchal Mortier qui arrivait à marches forcées, ces débris eux-mêmes étaient perdus sans cette prétendue magnanimité que Napoléon put donner pour de la politique et de la grandeur d’âme, dans laquelle d’autres ne virent qu’orgueil et vanité, si vraiment il n’eut d’autre but que de faire dire qu’il avait fait grâce à Alexandre de plus de 15 000 hommes. C’est dans le même esprit qu’il lui renvoya, le lendemain, avec le prince Repnine, tous les prisonniers de la Garde impériale russe (Un précédent, néanmoins, peut expliquer cette conduite de Napoléon. Il avait gagné l’amitié de Paul Ier en lui renvoyant, habillés à neuf, tous les prisonniers russes qu’il avait ; mais sous ce rapport Alexandre se montra peu digne de son père).

Tant de générosité, de gloriole ou de duperie exaspéra quelques hommes, en tête desquels il faut placer le général Vandamme, qui en apprenant ce fait s’écria : « Leur faire grâce aujourd’hui, c’est vouloir qu’ils soient dans six ans à Paris… » Ils y furent huit ans après ; et cette journée qui, de plusieurs années, aurait dû mettre les Russes hors d’état de jouer un rôle militaire en Europe, et qui leur avait coûté 8000 morts, 23 000 prisonniers, 270 officiers, 10 colonels, 8 généraux, 180 pièces de canon qui avaient tiré, 150 caissons et un parc de cent pièces, presque tous les équipages de l’armée, tous ceux de l’empereur. Alexandre, 50 drapeaux, n’empêcha pas que, deux années à peine révolues, l’Empereur ne fût aux prises avec les Russes, auxiliaires des Prussiens, et bien que ceux-ci eussent eu leur Ulm à Iéna. Ce fut dans les champs de la Pologne, et malheureusement pour lui et pour la gloire de nos armes, Napoléon ne retrouva là ni un Mack, ni un Koutouzoff, ni la souricière d’Ulm, ni les coteaux d’Austerlitz, ni l’enthousiasme des soldats de la première Grande Armée, ni les Russes de 1805.

(Mémoires de Thiébault).

Stutterheim et Langeron confirment cette impression. Les troupes autrichiennes et russes essaient de se rallier dans la soirée du 2 et ne sont guère poursuivies :

On tâcha de remettre de l’ordre dans les bataillons russes, qui formaient un corps d’environ 8000 hommes. À la nuit, la marche fut reprise dans la direction de Boschowitz. Les troupes marchèrent toute la nuit par une forte pluie, dit Stutterheim ; elle acheva d’abîmer les chemins et d’embourber les canons ; ils furent abandonnés. La cavalerie autrichienne fit l’arrière-garde, sans être poursuivie par les Français, qui s’étaient arrêtés sur la digue. Le régiment d’O’Reilly sauva ses canons.

On attendit longtemps Doctouroff, ainsi que les troupes de la colonne de Langeron et celles de Przibyszewski. Quoique le chef principal de ces troupes, le comte Buxhoewden, se trouvât à Czeitsch, il ne put faire son rapport à Koutouzoff sur le nombre des combattants qu’il parvenait à réunir, car il n’avait avec lui que deux bataillons, sur les 44 qui avaient été sous ses ordres. Enfin, vers le milieu de la journée, Doctouroff ramena avec lui les débris des colonnes de Langeron et de Przibyszewski, encore disséminées par leur marche durant une nuit obscure ; beaucoup de soldats s’étaient égarés ; d’autres, épuisés de fatigue, étaient restés sur la grande route.

(Stutterheim. La bataille d’Austerlitz).

Près d’Aujez, dit Langeron, les Français ne nous poursuivirent pas ; ils s’arrêtèrent aux canaux, et se contentèrent de nous canonner. Près de Tellnitz, ils s’avancèrent davantage, mais le général Doctouroff avec son régiment de Moscou qu’il conserva en ordre, après s’être retiré de Tellnitz, protégea la retraite avec le sang-froid, la valeur et l’intelligence dont il donna des preuves dans toutes les occasions… :

Je me joignis aux fuyards ; nous marchâmes, ou plutôt nous courûmes toute la nuit.

Le reste des troupes, excepté l’arrière-garde du prince Bagration, était dans le même état ; tout fuyait… Personne n’était à sa place ; les corps, les divisions, les régiments, tout était pêle-mêle, et personne n’avait de quoi manger. On ne se nourrissait que de ce qu’on pillait sur le chemin ou dans les villages voisins. On laissa beaucoup de traîneurs, de blessés fatigués ou exténués d’inanition. On ne s’arrêta nulle part ; on fit 8 milles (60 kilomètres) en quarante heures et, dans cet espace de temps, beaucoup de généraux, d’officiers, de soldats, ne prirent aucune nourriture. Si les ennemis nous eussent poursuivis, et je ne conçois pas pourquoi ils ne l’ont pas fait, ils eussent sabré ou pris encore plus de 20 000 hommes.

(Comte de Langeron. Journal manuscrit. Archives de Vienne).

Et pourtant, jamais un vainqueur ne s’est trouvé dans des conditions plus favorables pour poursuivre l’ennemi. Napoléon conservait encore à sa disposition une armée peu éprouvée.

La retraite russe

La retraite russe s’organise tant bien que mal :

L’Empereur Alexandre se trouvait alors en Avant d’Austerlitz, près du détachement de Miloradowitch, attendant impatiemment Koutouzoff, avec lequel il désirait se concentrer au sujet des dispositions qu’il y avait à prendre. Après avoir attendu assez longtemps, l’Empereur, ne le voyant point arriver, ordonna aux troupes de prendre le chemin de la Hongrie, vers Hodiegitz, que la veille avait été désigné comme point de réunion, dans le cas où la bataille serait perdue. Miloradowitch devait rester en avant d’Austerlitz jusqu’à ce que le prince Bagration, qui avait reçu l’ordre de se rendre en toute hâte de Rausnitz à Austerlitz pour former l’arrière-garde, fût arrivé pour le relever. Le prince Bagration, ayant confié au comte Witgenstein la sûreté de la marche de la troupe, arriva très tard dans la nuit pour prendre la place de Miloradowitch, fit ses dispositions pour se garantir contre une attaque nocturne ; mais la nuit se passa sans qu’on troublât sa tranquillité.

Très vite, les Autrichiens parleront d’armistice. Cependant, le contact se perd dans la nuit du 2 au 3, et il n’est donné aucun ordre pour la poursuite. L’Empereur ne paraît pas y avoir songé à ce moment :

Il parcouru le champ de bataille pendant une partie de la nuit, dit Mathieu-Dumas… Il s’arrêta après minuit à la maison de poste de Porsorsirtz.

Vers 4 heures du matin, le prince Jean de Liechtenstein, envoyé dès le soir par l’empereur d’Autriche, arriva, conduit par un aide de camp du maréchal Bernadotte, aux avant-postes duquel il s’était présenté en parlementaire ; il avait passé presque toute cette nuit obscure et pluvieuse à chercher vainement le quartier général français. Sa maison était pressée : il venait au nom de son souverain, qui commandait l’armée combinée, demander un armistice et proposer une entrevue afin d’en régler plus promptement les conditions, en attendant qu’on pût négocier une paix séparée. Napoléon accueillit le prince de Liechtenstein ; il voyait avec plaisir que l’Empereur d’Autriche sentait la nécessité de se séparer de la coalition.

Il ne pouvait cependant arrêter à l’instant le mouvement de ses colonnes, en ne pas recueillir les premiers fruits de sa victoire ; il accepta seulement pour le lendemain 4 décembre l’entrevue avec l’empereur François II, et promit de se rendre sur la route d’Austerlitz à Goeding, au point où se trouveraient les avant-postes de l’armée française.

(Souvenirs de Mathieu-Dumas).

Napoléon essaie d’organiser la poursuite

Le 3 décembre, Napoléon essaie malgré tout d’organiser un peu la poursuite :

« Ordre au prince Murat de poursuivre l’ennemi.

Ordre à la division de grenadiers de prendre position à Rausnitz.

Ordre au maréchal Lannes de suivre le mouvement de la cavalerie avec le reste de son corps.

Ordre au maréchal Bernadotte de poursuivre l’ennemi sur la route d’Austerlitz à Goeding.

Ordre au maréchal Soult et au maréchal Davout de poursuivre l’ennemi.

Même ordre aux généraux Klein et Bourcier.

(Ordres enregistrés sous le #514).

Faussement informé de la direction suivie par l’ennemi qui a réussi à prendre quelques marches d’avance aux Français, Napoléon a d’abord lancé ses troupes sur Olmütz :

En plaçant son quartier général sur la route d’Olmütz, l’Empereur prouvée, que dans sa pensée, l’armée russe dirigeait sa retraite sur cette forteresse : nouvelle erreur de ceux qui auraient dû l’instruire des mouvements de l’ennemi. Savary, dans ses Mémoires, en rejette la faute sur Murat et dit que c’est un aide de camp de ce prince qui, le 3 décembre du matin donna un faux avis. J’ai de fortes raisons de croire que la nouvelle fut apportée par un aide de camp ou un officier d’état-major du maréchal Berthier. Quoi qu’il en soit, l’Empereur commença par faire marcher son aile gauche et sa Garde sur Olmütz ; nous allâmes même environ une lieue dans cette direction, mais il ne tarda pas à juger qu’il avait été induit en erreur ; il se rabattait sur sa droite à travers champs et vint à Austerlitz où il apprit que les deux empereurs avaient couché et n’en étaient partis que le matin. Après avoir considéré un instant, du centre de la ville, avec sa longue vue, la route de la Hongrie qui y aboutit en ligne droite, il me dit : « Prenez le commandement de mon escorte ; faites-nous joindre par tout ce que vous trouverez de cavalerie ; suivez cette route jusqu’à ce que vous avez rencontré d’ennemi, et de moment en moment, faites-moi savoir ce que vous avez reconnu. »

Je n’avais pas fait quelque cent toises que je me convaincus que toute l’armée fuyait par cette route, car cette dernière était jonchée de ses débris. À peu de distance, sur la droite, on voyait quelques pièces d’artillerie sans chevaux, embourbées et abandonnées. C’étaient les canons que le général Gardanne trouva le soir ou même le lendemain et qui figurent sous son nom dans le Bulletin.

À ce point, la route traverse un bois de sapins de peu de largeur, mais qui se prolonge pendant plus d’un quart de lieue. Il était facile de juger de qu’un train considérable d’artillerie et de bagage avait filé par la chaussée, que l’espace qui de droite et de gauche était entre cette chaussée et le bois avait servi de passage à la cavalerie, et que l’infanterie l’avait traversé à l’aventure.

(Général Thiard, Souvenirs diplomatiques et militaires).

Il y a cependant des temps morts dans la poursuite des armées ennemies :

Le lendemain matin 3 décembre, à la pointe du jour, nous visitâmes le champ de bataille. Il faisait un temps affreux ; nous trouvâmes à un quart de lieue du grand lac un parc d’artillerie russe abandonné dans les marais. Il était composé de plus de cent pièces, avec leurs caissons ; un soldat du train russe, la cuisse fracassée d’un boulet, était encore sur son cheval ; il dit à un Polonais qui nous servait d’interprète qu’il y avait plus de quinze heures qu’il était dans la même position ! Nous le fîmes transporter à une de nos ambulances afin qu’on l’amputât.

Nous nous reposâmes un jour à Moenitz après cette belle bataille, en nous nous remîmes en mouvement le 13 frimaire an XIV (4 décembre 1805) pour attaquer les débris de l’armée austro-russe ; nous ramassions à chaque instant des Russes blessés ou isolés qui ne savaient plus où aller ; l’abandon de l’artillerie et des bagages de leur armée nous révélait leur triste position et nous permettait une victoire facile : quand nous tirailleurs furent en présence de ceux des Autrichiens, le prince de Liechtenstein vint en parlementaires en prétendant qu’il y avait un armistice de conclu ; nous l’ignorions, mais on ordonna de cesser le feu pendant une demi-heure, afin d’avoir le temps de recevoir des ordres de l’Empereur.

(Général comte de Saint-Chamans. Mémoires.)

L'Empereur Napoléon le Ier.
L’Empereur Napoléon le Ier. Portrait de François Gérard, réalisé en 1805. Image libre de droits.

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