Bataille d'Austerlitz

Récit de Savary

Récit de Savary

Le général Savary, porteur de message de Napoléon à l’empereur russe

Napoléon commence par envoyer auprès de l’empereur Alexandre, Savary, un de ses aides de camp, porteur de messages de paix. Il est malgré tout difficile d’évaluer, dans l’attitude de l’Empereur, la part de sincérité et celle de la mise en scène. Après coup, bien sûr, il dira avoir voulu duper ses adversaires. Mais que ce soit velléité de paix ou ruse de guerre, cette démarche pacifiste ne peut que servir ses intérêts. Il joue gagnant sur les deux tableaux. Cela lui permet, en outre, de sonder l’état d’esprit de ses adversaires.

Dans ses Mémories, Savary raconte longuement sa mission :

Il y avait déjà plusieurs jours que l’Empereur était à Brünn, lorsqu’il fit rapprocher le corps de Bernadotte. Il avait, pour sentir l’approche d’un événement, un tact qui le rendait le maître de le faire tourner comme il lui convenait.

Il me fit appeler à la pointe du jour; il venait de passer la nuit sur ses cartes; ses bougies étaient brûlées jusqu’aux flambeaux; il tenait à la main une lettre; il fut quelques moments sans me parler, puis tout à coup il me dit : Allez-vous-en à Olmütz, vous remettrez cette lettre à l’empereur de Russie, et vous lui direz qu’ayant appris qu’il était arrivé à son armée, je vous ai envoyé le saluer de ma part.

Il ajouta : S’il vous questionne , vous savez qu’on doit répondre en pareille circonstance (L’Empereur avait reçu la nouvelle du désastreux combat naval de Trafalgar).

Je quittai l’Empereur pour gagner nos avant-postes, à Wischau, où je pris un trompette, pour me rendre à ceux des Russes, sur la route d’Olmütz; ils n’étaient qu’à environ une lieue des nôtres.

Je trouvai que nous étions bien avancés à Wischau, et hors de notre ligne naturelle; mais les officiers qui y étaient, devaient le voir et se tenir sur leurs gardes. Je continuai ma route.

Je fus retenu au premier poste de cosaques, jusqu’à ce que l’on eût fait prévenir le prince Bagration, qui commandait l’avant-garde russe, lequel envoya, pour me recevoir, le prince Trubetskoï, par que je fus conduit près de lui. De l’avant-garde, on me mena à Olmütz, chez le général en chef Koutouzoff ; ce petit voyage se fit la nuit, à travers toute l’armée russe, que je vis se rassembler, et prendre les armes à la pointe du jour (Une circonstance m’étonna, c’est que ces Russe dormaient pour la plupart déshabillés, et même sans chemise, auprès du feu. Je n’avais jamais vu semblable bivouac. Nous étions à la fin de novembre).

J’arrivai chez le général Koutouzoff à huit heures du matin; il logeait au faubourg d’Olmütz; on ployait tout chez lui. Je vis bien qu’il se disposait à suivre le mouvement de son armée. Il me demanda la dépêche dont j’étais porteur pour l’empereur Alexandre, en me faisant observer qu’il était couché dans la forteresse, et qu’on ne pouvait pas m’en ouvrir les portes. Je lui répondis que j’avais ordre de la remettre en main propre, que je n’étais pas pressé, et que j’attendrais l’heure la plus commode pour l’Empereur : que s’il devait en être autrement, je le priais de me faire reconduire à nos avant-postes, et que l’empereur Napoléon enverrait ensuite sa lettre par la voie d’un trompette. Le général Koutouzoff n’insista pas et partit, me laissant avec un officier de son état-major.

Je vis là une foule de jeunes Russes attachés aux différentes branches ministérielles de leur pays, qui parlaient à tort et à travers de l’ambition de la France et qui, dans leurs projets de la réduire à l’état de ne pouvoir plus nuire, faisaient tous le calcul de Perrette et du pot au lait.

J’étais dans une position à devoir souffrir toutes ces balivernes, et n’y répondis pas. Il était six heures du matin, lorsqu’un mouvement eut lieu dans la rue. Je demandai ce que c’était; on me répondit : L’Empereur lui-même. Il s’arrêta devant la maison dans laquelle j’étais, mit pied à terre, et entra; je n’eus que le temps de jeter mon manteau, et de tirer de mon portefeuille ma dépêche, avant qu’il fût dans la pièce où l’on me tenait.

D’un geste il fit sortir tout le monde, et nous restâmes seuls. Je ne pus me défendre d’un sentiment de crainte et de timidité en me trouvant en face d’un aussi magnifique souverain; il imposait par son air de grandeur et de noblesse. La nature avait beaucoup fait pour lui, et il aurait été difficile de trouver un modèle aussi parfait et aussi gracieux; il avait alors vingt-six ans. J’ai éprouvé du regret de le voir engagé personnellement dans d’aussi mauvaises affaires que l’étaient alors celles de l’Autriche; mais aussi je compris toutes les facilités qu’avait eues l’intrigue pour obtenir des succès sur un esprit qui ne pouvait pas encore avoir assez d’expérience pour bien comprendre toutes les difficultés qui existaient pour conduire à bonne fin tout ce qui était à l’horizon politique de l’Europe dans l’hiver de cette année 1805. Je lui remis ma lettre en lui disant « que l’Empereur, mon maître, ayant appris son arrivée à son armée, m’avait chargé de lui porter cette dépêche, et de venir le saluer de sa part. » L’empereur Alexandre avait déjà l’ouïe un peu dure dure du côté gauche : il approchait l’oreille droite pour entendre ce qu’on lui disait.

Il parlait par phrases entrecoupées ; il articulait assez fortement ses syllabes, de sorte que son discours n’était jamais long. Au reste, il parlait la langue française dans toute sa pureté, sans accent étranger, et employait toujours ses belles expressions académiques. Comme il n’y avait point d’affectation dans son langage, on jugeait aisément que c’était un des résultats d’une éducation soignée.

L’Empereur, prenant la lettre, me dit : « Je suis sensible à la démarche de votre maître; c’est à regret que je suis armé contre lui, et je saisirai avec beaucoup de plaisir l’occasion de le lui témoigner. Depuis longtemps, il est l’objet de mon admiration. »

Puis, changeant de sujet, il me dit : « Je vais prendre connaissance du contenu de sa lettre, et vous en remettrai la réponse. »

Après quelques échanges de paroles banales et de lieux communs (Alexandre n’a pas voulu se compromettre), Savary est congédié :

Il me donna congé : je fus conduit plus tard par la route de Brünn à quatre ou cinq lieues de là, dans un bourg d’où l’empereur de Russie venait de partir, mais où toute sa chancellerie était encore. On m’y garda le reste de la journée; pendant ce temps, je vis passer les gardes russes qui arrivaient de Saint-Pétersbourg à l’armée. C’était une troupe magnifique, composée d’hommes énormes, et qui ne paraissaient pas trop fatigués d’un aussi long voyage.

Vers le soir, M. de Nowosilsow, attaché aux Relations extérieures de Russie, vint me faire connaître que l’empereur de Russie était parti pour l’armée, et qu’il avait donné ordre au prince Adam Czartorinski, son ministre des Relations extérieures, de me faire reconduire à nos avant-postes; que d’après ce que j’avais dit à l’Empereur, il avait jugé à propos de me faire accompagner par lui (M. de Nowosilsow) afin de connaître les intentions de notre Empereur; que, dans tous les cas, il fallait que lui, M. de Nowosilsow, s’abouchât avec M. de Haugwitz, ministre du roi de Prusse, qui devait être à Brünn ou sur le point d’y arriver, et que la mission de M. de Haugwitz près de l’Empereur exigeait préalablement que lui, M. de Nowosilsow, eût une conférence avec ce ministre prussien.

Cette étrange communication ne pouvait m’entrer dans l’esprit. Il aurait fallu que je me prêtasse à des facilités de rapports entre les ministres de Prusse et de Russie; je ne pus m’empêcher d’en rire.

(Savary, général, duc de Rovigo, Mémoires).

Celui qui verse à boire, boit le dernier. Paris, pavillon de la reine. Photo de Megan Jorgensen.
Celui qui verse à boire, boit le dernier. Paris, pavillon de la reine. Photo de Megan Jorgensen.

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