Bataille d'Austerlitz

La dernière nuit

La dernière nuit

La dernière nuit avant la bataille d’Austerlitz

Dernières heures avant la bataille

À 1 heure du matin, dit Langeron, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le général Weyrother arriva, déploya sur une grande table une immense carte très exacte et très détaillée des environs de Brünn et d’Austerlitz (les troupes autrichiennes avaient fait récemment de grandes manœuvres dans cette région) et nous lut ses dispositions d’un ton élevé et avec un air de jactance qui annonçait en lui la persuasion intime de son mérite. Il ressemblait à un régent de collège qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions peut-être effectivement des écoliers, mais il était loin d’être un bon professeur. Koutouzoff, assis, à moitié endormi, lorsque nous arrivâmes chez lui, finit par s’endormir tout à fait avant notre départ. Buxhoewdn, debout, écoutait et sûrement ne comprenait rien. Miloradowitch se taisait, Przibyszewski se tenait en arrière, et Doctouroff seul examinait la carte avec attention.

Le projet rédigé par Weyrother consistait à déborder la droite française en franchissant le Goldbach entre Tellnitz et Kobelnitz, pour converser ensuite et attaquer sur le front Thurass, Puntowitz, où l’on supposait que l’armée française aurait fait face en arrière pour recevoir le choc.

Le corps de Bagration et la cavalerie de Liechtenstein devaient se saisir de la hauteur de Twarosna (le Santon) ; puis du mamelon situé en avant, entre les deux ruisseaux (le bivouac de Napoléon), et, de là, attaquer la gauche des Français…

Lorsque Weyrother eut fini de pérorer, je fus le seul qui prit la parole. Je lui dis : « Mon général, tout cela est fort bien ; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près de Pratzen, que ferons-nous ? Le cas n’est pas prévu. »

Il me répondit : « Vous connaissez l’audace de Bonaparte ; s’il eût pu nous attaquer, il l’eût fait aujourd’hui. – Vous ne le croyez donc pas fort, lui dis-je. – C’est beaucoup s’il a 40 000 hommes. – Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre attaque ; mais je le crois trop habile pour être si imprudent ; car si, comme vous le voulez ou le croyez, nous le coupons de Vienne, il n’a d’autre retraite que les montagnes de la Bohême. Mais je lui suppose un autre projet ; il a éteint ses feux et on entend beaucoup de bruit dans son camp. – C’est qu’il se retire ou même qu’il change de position ; et même, en supposant qu’il prenne celle de Thurass, il nous épargne beaucoup de peine, et les dispositions restent les mêmes. »

Koutouzoff, alors, s’étant réveillé, nous congédia, en nous ordonnant de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le lieutenant-colonel Toll, de l’état-major, allait traduire de l’allemand en russe. Il était alors près de 3 heures du matin, et nous ne reçumes les copies de ces fameuses dispositions qu’à prés de 8 heures, et lorsque déjà nous étions en marche.

(Comte de Langeron, Journal manuscrit, Archives de Vienne).

Le général de Saint-Chamans raconte pour sa part :

L’Empereur monta à cheval un moment après pour visiter les avant-postes ; le maréchal Soult fut de cette tournée, et je les accompagnai.

M. Yvan, chirurgien de l’Empereur, qui le suivait en ce moment, fut emporté par son cheval et passa rapidement près de Sa Majesté ; l’obscurité était grande, et nous crûmes un instant que c’était une patrouille de cosaques qui nous chargeait ; il n’y eut cependant aucun désordre, excepté pour le pauvre chirurgien, qui fut jeté dans un ruisseau bourbeux à moitié gelé, d’où on eut bien de la peine à le retirer.

L’Empereur questionna lui-même les commandants des gardes avancées ; ils s’accordèrent tous à dire que l’armée ennemie faisait un grand mouvement par sa gauche, pour se porter sur notre droite ; nous entendions effectivement le bruit des voitures d’artillerie et des chevaux en marche dans cette direction. « À vous la balle, maréchal Soult, dit l’Empereur en se tournant vers lui. – Sire, je m’en félicite », répondit le maréchal en saluant Sa Majesté.

(Mémoires du général comte de Saint-Chamans).

Veillée d’armes dans les bivouacs français

C’est la veillée d’armes dans les bivouacs français :

Le 1er décembre 1805, on attendit l’ennemi, qui ne tarda pas à paraître et à s’arrêter lorsqu’il nous vit si bien disposés à le recevoir.

Dans cette même matinée, j’allai communiquer un ordre du major-général au maréchal Bernadotte, et je le trouvai sur la hauteur de Sokolnitz, au pied d’une croix en bois, sur laquelle était le Christ de grandeur naturelle et peint en rouge. Le maréchal y avait fait établir son feu, devant lequel il donnait à ses bras un exercice de gymnatique, ayant le corps aussi nu que celui du Christ, de la tête à la ceinture. Je lui demandai ce qui pouvait l’engager à demeurer ainsi par le froid en plein air, et il me répondit : « Mon cher ami, je me fortifie, et je prends un bain d’air.» Et pourtant, il ne savait pas encore, en s’acclimatant au froid, qu’il deviendrait un jour l’un des rois du Nord.

La journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête, et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eux et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’état-major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.

Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec chalumeux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au combe de la joie. Cependant le sommeil vint petit à petit prendre son tour, les chants cessèrent.

(Mémoires du général Lejeune).

L’Empereur veille à tout

L’Empereur, jusqu’au dernier moment, veille à tout :

Il fit apporter sur le terrain en abondance toute espèce de subsistances et de munitions de guerre, tirées des magasins de Brünn.

Nous étions au dernier jour de novembre 1805 ; le lendemain, 1er décembre, il plaça lui-même toutes les divisions de son armée ; il connaissait son terrain aussi bien que les environs de Paris. En faisant ses dispositions : « Que n’ai-je mon Ney, nous dit-il, pour en donner à ces b… -là! » Le maréchal Ney se trouvait alors en Tyrol.

Le maréchal Davout était à l’extrême-droite, en échelons, sur la communication de Brünn à Vienne, par Nikolsourg. Sa division était commandée par le général Friant ; c’était celle-là qui agissait avec nous.

Le maréchal Davout était séparé du corps du maréchal Soult par les étangs qui présentaient de longs défilés étroits, et d’une difficile communication.

Le maréchal Soult avait ainsi la droite de la partie de l’armée qui était opposée à l’armée russe.

L’Empereur passa sa journée entière à cheval, à voir lui-même son armée régiment par régiment. Il parla à la troupe ; il vit tous les parcs, toutes les batteries légères ; donna les instructions à tous les officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les moyens de transport pour les blessés.

Il revint dîner à son bivouac, et y fit appeler tous ses maréchaux : il les entretint de tout ce qu’ils devaient faire le lendemain, et de tout ce qu’il était possible que les ennemis entreprissent.

On aurait pu écrire un volume de tout ce qui sortit de son esprit dans ces vingt-quatre heures.

(Général Savary, duc de Rovigo, Mémoires).

L’Aigle impérial, la nuit du mois de décembre. La dernière nuit avant la bataille. Photo de Megan Jorgensen.

La veille de la bataille dans le camp allié

L’instruction destinée à diriger les mouvements de chaque général ne leur parvint, je crois, que le matin même du 2 décembre. Au soir du 1er , sous un ciel brumeux et par une température froide, l’Empereur, entouré de ceux qui étaient plus spécialement attachés à sa personne, cheminait au pas dans la direction où devait, le lendemain, s’entamer le mouvement.

Nous rencontrâmes un détachement de Grenzers croates; ils entonnèrent un de leurs chants, qui ont tous un caractère traînant et mélancolique :

Ce chant, la température et le ciel brumeux nous impressionnèrent tristement; quelqu’un dit que le lendemain était un lundi, jour réputé néfaste en Russie. En ce moment, l’Empereur passant sur une monticule de gazon, son cheval glissa et tomba; lui-même fut désarçonné. Bien que cet accident n’eût aucune gravité, il fut regardé par quelques-uns comme du mauvais augure.

(Prince Adam Czhartoryski, Mémoires).

Pour commencer, les Alliés ignorent la position exacte des armées de Napoléon et leur importance numérique. Leurs suppositions sont fausses. Stutterheim, général autrichien qui commandera une colonne alliée au combat, l’avoue sans ambages dans sa relation de la bataille d’Austerlitz :

Les avis alors étaient très partagés. Les avant-postes russes n’avaient aucun genre de renseignements sur la position et la force de l’ennemi; pendant un moment même le prince Bagration ignorait où se trouvait l’avant-garde française. Les Autrichiens également, malgré la facilité qu’ils auraient dû avoir à se procurer des intelligences dans le pays, n’avaient à cet égard que des données très vagues.

Cependant, il paraissait, d’après ces nouvelles, que les forces françaises n’étaient concentrées qu’en petit nombre près de Brünn.

(Stutterheim, La Bataille d’Austerlitz).

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