Bataille d'Austerlitz

Dernier Conseil de guerre allié

Dernier Conseil de guerre allié

Dernier Conseil de guerre allié et préparations finales à l’attaque

Tolstoï donne de ce dernier Conseil de guerre allié une relation extrêmement vivante :

À dix heures du soi, Weyrother arriva avec ses plans au logement de Koutouzoff, où était réuni le Conseil supérieure de la Guerre. Tous les chefs de colonnes, sauf, le prince Bagration qui avait refusé de venir, étaient réunis chez le général en chef à l’heure indiquée. Weyrother, qui avait combiné la future bataille, présentait, par son animation et son impatience, un contraste frappant avec Koutouzoff, mécontent et somnolent qui, malgré lui, remplissait les fonctions de président et de directeur du Conseil. Weyrother, on le voyait, se sentait en tête d’un mouvement devenu déjà impossible à arrêter. Il était comme un cheval attelé à une charrette qui court sur une descente. Était-ce lui qui traînait ou quelque chose le poussait-il ? Il ne savait pas, mais il allait à toute vitesse, n’ayant plus déjà le temps de réfléchir où le mènerait ce mouvement. Weyrother, ce soir-là, était allé deux fois inspecter personnellement les lignes ennemies, deux fois chez les empereurs, russe et autrichien, pour les rapports et les explications, et dans sa chancellerie où il avait dicté en allemand les dispositions. Tout à fait épuisé, il arrivait maintenant chez Koutouzoff.

Il était évidemment si préoccupé qu’il oubliat même de se montrer respectueux envers le général en chef. Il l’interrompait et parlait vite, pas très clairement, sans regarder son interlocuteur, sans répondre aux questions qu’on lui posait. Tout couvert de terre, il avait l’air misérable, tourmenté, fatigué, et en même temps, assuré et orgueuilleux.

Koutouzoff occupait un petit château près d’Austerlitz. Dans le grand salon, devenu le cabinet du général en chef, se trouvaient Koutouzoff, Weyrother et les membres du Conseil supérieur de la guerre. Ils buvaient du thé. On n’attendait que le prince Bagration pour ouvrir la séance.

À huit heures, une ordonnance du prince Bagration apporta la nouvelle qu’il ne pouvait venir.

Puisque le prince Bagration ne vient pas, nous pouvons commencer, dit Weyrother en se levant hâtivement de sa place et s’approchant de la table où s’étalait une grande carte des environs de Brünn.

Koutouzoff, en uniforme déboutonné, d’où émergeait un cou gras, était assis dans un voltaire, ses mains potelées de vieillard posées symétriquement sur les bras du fauteuil, et presque endormi. Au son de la voix de Weyrother, avec un effort il ouvrit son œil unique.

Oui, oui, je vous en prie, il est déjà tard, prononçat-il en hochant la tête, la baissant et de nouveau fermant les yeux.

Si au commencement, les membres du Conseil pouvaient penser que Koutouzoff feignait de dormir, alors les sons émis par son nez, durant la lecture suivante, prouvaient qu’en ce moment, pour le général en chef, il s’agissait d’une chose bien plus importante que le désir de montrer du mépris pour la disposition ou pour n’importe quoi. Il s’agissait pour lui de la satisfaction de l’invincible besoin humain de sommeil. En effet, il dormait. Weyrother, avec le mouvement de l’homme trop occupé pour perdre un moment, jeta un regard sur Koutouzoff et, s’étant convaincu qu’il dormait, il prit le papier et d’une voix haute, monotone, se mit à lire la disposition de la bataille future, sous le titre qu’il lut aussi :

« Dispositions des troupes pour l’attaque des positions ennemies derrière Kobelnitz et très difficile. Elle était ainsi conçue :

Puisque l’ennemi s’appuie de son aile gauche sur les montagnes boisées et de l’aile droite s’étend le long de Kobelntitz et de Sokolnitz, derrière les étangs situés là, et que nous, au contraire, avec notre aile gauche, dépassons de beaucoup son aile droite, alors il nous sera avantageux d’attaquer cette aile ennemie surtout si nous occupons les villages Sokolnitz et Kobelnitz, ce qui nous donnera la possibilité d’attaquer l’ennemi de flanc et de l’acculer dans la plaine entre Schlapanitz et la forêt de Thurass, en évitant le défilé entre Schlapanitz et Bielovitz qui couvre le front de l’ennemi. Pour atteindre ce but il faut… la première colonne marche… la deuxième colonne marche… la troisième marche … etc., disait Weyrother. Les généraux semblaient écouter avec ennui cette disposition compliquée. Le général Bouksguevden, blond, grand, était debout, le dos appuyé contre le mur et les yeux fixés sur les bougies allumées ; il paraissait ne pas écouter, et même désirer qu’on s’en aperçût. Juste en face de Weyrother et fixant sur lui ses yeux brillants, grands ouverts, le rouge Miloradowitch, les moustaches et les épaules soulevées, était assi dans une attitude martiale, les coudes appués sur les genoux. Il se taisait obstinément en regardant en regardant le visage de Weyrother et ne le quitta des yeux que quand le chef d » état-major autrichien se tut.. À ce moment, Miloradowitch promena avec importance son regard sur les autres généraux. Mais l’expression de ce regard important ne permettait pas de décider s’il approuvait ou non les dispositions, s’il en était satisfait ou non. Le comte Langeron était assis le plus près de Weyrother ; avec un fin sourire, qui ne quitta pas son visage de méridional français tant que dura la lecture, il regardait ses doigts fins qui tournaient rapidement, en la tenant par un coin, une tabatière d’or à portrait. Au milieu d’une des plus longues périodes, il cessa de tourner sa tabatière, souleva la tête, et, avec une politesse désagréable, du bout de ses lèvres minces, il interrompit Weyrother et voulut dire quelque chose. Mais le général autrichien, sans interrompre sa lecture, fronça sévèrement les sourcils et agita les coudes comme s’il voulait dire : « après, après, vous ferez vos réflexions, maintenant, veuillez regarder la carte et écouter. »

Langeron leva les yeux étonnés, regarda Miloradovitch comme pour avoir une explication, mais en rencontrant le regard important qui ne signifiait rien, il baissa tristement les yeux et, de nouveau, se mit à tourner sa tabatière.

Une leçon de géographie, prononça-il en aparté mais assez haut pour se faire entendre.

Przibyszewski, avec une politesse respectueuse mais digne, rabattait son oreille, avec sa main, dans la direction de Weyrother, et avait l’air d’un homme absorbé d’attention. Le petit Doctouroff était assis juste en face de Weyrother, avec un air très attentif et modeste ; penché sur la carte étalée, il étudiait de bonne foi la disposition et le pays inconnu. Plusieurs fois, il demanda à Weyrother de répéter des mots qu’il n’avait pas bien entendus et les noms difficiles des villages. Weyrother accédait à son désir et Doctouroff prenait des notes.

Quand la lecture, qui dura plus d’une heure, fut terminée, Langeron, arrêtant le mouvement de sa tabatière, sans regarder Weyrother ni personne en particulier, se mit à dire combien il serait difficile c’exécuter une telle disposition, qui supposée connue la situation de l’ennemi, alors que cette situation pouvait être tout à fait quelconque puisque l’ennemi était en mouvement. Les observations de Langeron étaient fondées, mais on voyait que leur but était surtout de faire sentir au général Weyrother, qui avait lu cette disposition avec autant d’assurance que s’il avait eu en sa présence des écoliers, qu’il avait affaire non pas à des sots, mais à des hommes qui pouvaient lui en remonter dans les questions militaires. Quand le son monotone de la voix de Weyrother s’arrêta, Koutouzoff ouvrit les yeux, comme un meunier qui s’éveille à l’interruption du bruit endormant des roues du moulin. Il écouta ce que disait Langeron et sembla dire : « Ah! Vous en êtes toujours aux même bêtises! » Et il renferma hâtivement les yeux et baissa la tête encore davantage.

En s’efforçant de blesser le plus fortement possible Weyrother dans son amour-propre militaire d’auteur, Langeron prouvait que Bonaparte pouvait facilement attaquer au lieu d’être attaqué et rendre ainsi toutes ces dispositions inutiles. À toutes ces objections, Weyrother répondait par un sourire ferme et méprisant, évidemment préparé à l’avance pour chaque objection, quelle qu’elle pût être.

– S’il pouvait nous attaquer, il l’aurait fait aujourd’hui, dit-il.

– Alors, vous pensez qu’il est sans forces? Demanda Langeron.

– S’il a quarante mille hommes c’est beaucoup, répondit Weyrother avec le sourire afin d’un docteur à qui une bonne femme de campagne veut indiquer un remède.

Dans ce cas, il marche à sa perte en attendant notre attaque, dit Langeron avec un sourire ironique, en regardant de nouveau, pour obtenir son appui, Miloradowitch qui était le plus près de lui. Mais évidemment, à ce moment Miloradowitch ne pensait guère à ce que discutaient les généraux.

– Ma fois – dit-il – demain nous verrons tout au champ de bataille.

Weyrother sourit de nouveau de ce sourire qui voulait expirmer qu’il trouvait ridicule et étrange de rencontrer des objections de la part des généraux russes, et de prouver ce dont non seulement lui-même, mais les deux empereurs, étaient absolument convaincus.

L’ennemi a éteint les feux et on entend un bruit ininterrompu dans son camp, dit-il. Que signifie cela ? Ou il s’en va, et c’est la seule chose que nous devions craindre, ou il change de position (il sourit). Mais même s’il occupait Thuruss, in nous éviterait seulement beaucoup de peine, et toutes les dispositions, jusqu’aux moindres détails, resteraient les mêmes.

– Comment cela ? Dit le prince André qui attendait depuis longtemps l’occasion d’exprimer ses doutes.

Koutouzoff s’éveilla, toussota et regarda les généraux.

Messieurs, la disposition prise ne peut être changée ni demain, ni même aujourd’hui (parce qu’il est déjà plus de minuit). Vous l’avez entendue, et nous tous nous accomplirons notre devoir. Et, avant la bataille, il n’y a rien de plus important… (il se tut un moment) que de bien dormir.

Koutouzoff fit le mouvement de se lever ; les généraux saluèrent et s’éloignèrent. Il était déjà minuit passé. Le prince André sortit.

Le Conseil supérieur de la Guerre lui laissait une impression vague et troublée. Qui avait raison, Dolgorouki et Weyrother, ou Koutouzoff, Langeron et ceux qui n’approuvaient pas le plan d’attaque ?

Il ne le savait. « Mais, est-ce que Koutouzoff n’aurait pas pu exprimer directement à l’Empereur ses idées ! Ne peut-on pas agir autrement ? À cause de considérations personnelles de courtisans, doit-on risquer des milliers e’existences et la mienne ? » pensait-il.

(Tolstoï, La Guerre et la Paix).

Préparations finales à l’attaque

Le comte de Langeron, cet émigré français qui commanda un corps d’armée russe à la bataille d’Austerlitz, donne dans son journal une toute autre version sur les préparations à l’attaque :

Pendant le séjour de l’armée à Olschan, on forma plusieurs projets pour continuer la guerre, réparer nos désastres et obtenir des succès qui pussent au moins conduire à une paix avantageuse dans les circonstances où l’on se trouvait, c’est-à-dire moins fâcheuse qu’on ne devait s’y attendre après la perte totale d’une grande armée, celle de la capitale et du tiers de la monarchie autrichienne.

Le général Koutouzoff voulait que l’on fit cantonner les troupes dans les villages aux environs d’Olmütz, de manière cependant à pouvoir les rassembler en vingt-quatre heures dans la position d’Olschan.

Le général Soutelen, Hollandais, quartier-maître général de l’armée russe, dont les talents dans cette partie égalaient ceux qu’il possédait dans celle du génie et des fortifications, proposa de marcher en Hongre pour se rejoindre par la gauche à l’archiduc Charles qui, avec une armée excellente et redoutable dès qu’il la commandait, s’approchait de Vienne. Il était déjà à Körmend, ayant été forcé de quitter l’Italie après avoir remporté une victoire sur Masséna et lui avoir dérobé quelques marches ; il amenait 70 000 hommes au secours de son frère. L’Insurrection hongroise, forte de plus de 100 000 hommes, commençait à s’organiser et devait se joindre à lui.

Je présentai aussi mon projet, qui était de marcher par la droite, de se réunir en Bohème aux généraux Essen et Benningsen et à l’archiduc Ferdinand, qui commandait près d’Iglau un corps de 20 000 hommes échappés au désastre d’Ulm, et avec une masse de plus de 120 000 hommes, de se porter en avant sur le flanc gauche et même sur les derrières de la ligne de communications des Français ; on avait encore, en suivant ce projet, l’espoir d’être secondé par les Prussiens…

Tous ces projets étaient bons, ou au moins spécieux ; on ne sait pas si l’on eût retiré de celui qui eût prévalu tout l’avantage que son auteur en espérait ; mais il est certain que le parti que l’on prit était évidemment le plus mauvais…

Em narchant à la rencontre des Français et en risquait une bataille dont le succès était au moins douteux, avec Napoléon qui n’était pas accoutumé à en perdre, on compromettait toutes les ressources qui nous restaient ; on gagnaient peu en battant l’ennemi sur le front et sur le centre de sa ligne, et l’on n’avait plus d’espoir si l’on était battu, ce qui devait être et ce qui fut. Mais l’empereur Alexandre voulait voir et gagner une bataille ; il paraissait assuré d’un succès qui l’eût placé sur-le-champ au dessus de celui qui n’avait pas encore d’émule ni même de rival sur le champ de bataille,

(Comte de Langeron. Journal manuscrit, Archives de Vienne).

Quant à Weyrother, il fut carrément soupçonné de trahison par certains ; mais Langeron le défend :

Lorsqu’il fut soupçonné de trahison par toutes notre armée et que personne ne doutait que notre marche à Olschan, qui nous perdit, ne fût l’effet de son infernal projet, je l’entendis, après notre retraite en Hongrie, répondre au prince Pierre Wolkonsky, qui lui reprochait cette marche : Mon Prince, vous êtes témoin que je m’y suis constamment refusé ; mais votre Empereur l’a positivement ordonnée.

Dans son journal, Weyrother explique son plan :

On prendrait une position qui menacerait leur communication avec Vienne, et on les obligerait à abandonner Brünn sans combat pour se retirer derrière la Thaya ; ou bien, si ce mouvement stratégique menaçant la ligne d’opérations de l’ennemi n’avait pas le résultat désiré, on profiterait de l’avantage de la situation et du nombre pour le déloger en l’attaquant dans son flanc, droit et le rejeter sur la route de Znaïm. On pousserait alors très vivement de forts détachements par la gauche, lesquels, joints au corps de l’archiduc Ferdinand, qui se trouvait devant Iglau, et avec qui on serait en liaison, forceraient l’ennemi à se retirer dans les montagnes impraticables qui s’étendent du côté de Krems.

La guerre et la paix. Photo de Megan Jorgensen.
La guerre et la paix. Photo de Megan Jorgensen.

Modification du plan de campagne initial

Les coalisés vont modifier leur plan de campagne initial pour venir se jeter dans le piège que leur a tendu Napoléon :

Les Alliés se flattèrent que l’armée ennemie ne risquerait pas le sort d’une bataille devant Brünn. Après la journée du 28, cet espoir devint l’opinion d’une grande partie du quartier général. Alors, au lieu de précipiter les mouvements, on voulut manoeuvrer, à une époque où cependant, on s’était trop aventuré pour éviter un combat décisif, si contre l’avis de ceux qui doutaient que les Français s’engageraient, ils persistaient à ne pas se retirer. On a vu que jusqu’ici M. de Koutouzoff s’était avancé avec sa droite et avait refusé sa gauche, qu’il voulait tourner l’ennemi par les montagnes, et avait porté à cet effet la plus grande partie de son infanterie sur son flanc droit. On changea à Wischau cette disposition; on voulut manoeuvrer sur la droite de l’ennemi. On fit une marche par la gauche, qui fit perdre du temps, et le terrain qu’on aurait pu gagner en avant.

Le 29 novembre, l’armée combinée se porta de Lultsch et de la hauteur de Noska sur celles de Huluboschan et de Kutscherau. Ce ne fut que le 1er décembre que les maréchaux Bernadotte et Davout joignirent l’empereur Napoléon, et le 29, M. de Koutouzoff aurait pu être à Austerlitz. Après avoir dépassé Wischau, l’armée alliée ne pouvais plus manoeuvrer impunémentè le temps qu’elle perdait alors à faire des mouvements qui ne la conduisaient pas droit à l’ennemi, en dévoilent à celui-ci ses projets, donnait aux Français les moyens de recevoir les renforts qui étaient à leur portée. Une petite marche de flanc ne pouvait pas remplir le but qu’on se proposait; une plus longue aurait offert à l’ennemi le moyen d’attaquer les colonnes dans le prolongement de leur marche.

Le corps du maréchal Sault avait évacué Austerltiz à 3 heures du matin. Il était en position, à sept heures, derrière Pantowitz et Schlapanitz.

Pendant les mouvements de l’armée sur les hauteurs de Kutscherau, le général Bagration poussa ses avant-postes sur Posorsitz; le général Kienmeyer marcha sur Austerlitz, que l’ennemi venait de quitter le 29, à dix heures du matin, et le général Stutterheim arriva à Butchowitz, où il entretenait sur Stanitz la communication avec un détachement sous le lieutenant-colonel Scheither, qui avait repoussé de Gaka les partis ennemis.

L’armée française concentra ce même jour ses forces entre Thurass et Brünn; elle occupa les villages de Meitz, Tellnitz, Sokolnitz, Kobelnitz, Schlapanitz, qui couvraient son front, et plaça ses avant-postes à Aujerz, sur les hauteurs de Pratzen, de Ghirzikowitz et près de Krug. Le 30 novembre, l’armée combinée, par suite de son nouveau plan, marcha encore sur sa gauche.

(Sttuterheim, La Bataille d’Austerlitz).

Danilewski dit la même chose :

L’armée prit position en avant de Wischau, où se trouvait notre quartier général. Nous nous trouvions à trente kilomètres de Brünn. La rencontre avec l’ennemi devenait inévitable; les avis étaient partagés relativement aux opérations futures. On voulut d’abord continuer le mouvement offensif par la route de poste, et attaquer les Français à Brünn. Mais ensuite on prit la résolution de quitter la route d’Olmütz pour prendre une autre base d’opérations, en se dirigeant vers la Hongrie par une marche de flanc à gauche, et de couper à Napoléon la route de Vienne, tout en se rapprochant de l’archiduc Charles.

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