Bataille d'Austerlitz

Les armées se préparent

Les armées se préparent

Avant Austerlitz : Les armées alliées se préparent à la bataille

Le 28 novembre, Napoléon, qui veut entraîner l’armée ennemie sur le terrain qu’il vient de choisir et d’étudier à fond (puisqu’il l’a occupé quelques jours), fait effectuer à ses troupes un premier mouvement rétrograde, suivi le 30 d’un deuxième où il fait évacuer en particulier le plateau de Pratzen :

Ce premier mouvement rétrogradé fut court. L’Empereur, de sa personne, revint encore ce jour-là coucher à Brünn. Dans cet instant critique, pressé de s’affranchir de tout soin lointain, il embrassa d’un dernier regard l’Allemagne, le Tyrol et l’Italie, et se hâta d’y envoyer ses instructions. Puis, revenant tout entier au grand événement présent qui devait décider de tout, il rappela Murat de Posorsitz devant le Santon, et Soult d’Austerlitz derrière Pratzen, sur le terrain choisi pour la bataille : retrait nocturne de deux lieues qui devait enfler encore l’orgueil russe. D’autres ordres simultanés firent avancer Bernadotte d’Iglau à Brünn, et Davout de Vienne à Nikolsbourg et à Raygern.

Wrede et ses Bavarois, laissés vers la Bohême, furent jugés suffisants pour contenir l’archiduc Ferdinand hors de portée de nos derrières. Alors, soit qu’il le crût possible, soit plutôt pour que chacun autour de lui fût prêt d’avance, il annonça la bataille pour le lendemain, 29 novembre, avis qu’il renouvela plus tard, et plus généralement, pour le 1er et le 2 décembre. En même temps, vivres, munitions, ambulances, tout fut dirigé à portée de ce même terrain, que déjà, sept jours avant, l’Empereur avait désigné à notre attention. Lui-même enfin, dans la matinée du 29 novembre, vint s’y établir.

Cette journée et celle du lendemain 30 novembre se passèrent en revues et reconnaissances. Jamais champ de bataille ne fut mieux exploré et mieux préparé. Le 29, ce qui parut l’occuper le plus fut la défense du Santon. Il se hâta de le faire retrancher, armer et approvisionner comme un fort. Plusieurs fois il m’y envoya ou répéter ses ordres, ou voir s’ils étaient exécutés; et non content il y revint encore lui-même, et en gravit à pied l’escarpement. Il y plaça aussitôt le 17e léger et le général Claparède, leur ordonnant d’y brûler leur dernière cartouche.

Cependant déjà la marche des colonnes russes et des mouvements de cavalerie, au loin et au-delà de notre aile droite, indiquaient à l’Empereur qu’elles tenteraient de cet autre côté de notre ligne leur plus grand effet. Il les observait, et, s’en applaudissant, il les laissait faire, sûr qu’on ne tourne pas un ennemi redoutable et prêt, sans se trouver tourné soi-même, et que le résultat montrerait qui des deux aurait réellement coupé la retraite à l’autre.

Ce fut évidemment dans cette pensée que, le 30 novembre, s’étant arrêté sur le grand plateau de Pratzen qui s’étend vers Austerlitz, il prononça ces paroles que nous entendîmes et que l’événement du surlendemain rendit prophétiques : « Maître de cette belle position, nous dit-il, j’y pourrais arrêter les Russes; mais alors je n’aurais qu’une bataille ordinaire, tandis que, en la leur abandonnant et retirant ma droite, s’ils osent descendre de cet hauteurs pour m’envelopper, ils seront perdus sans ressources! »

En conséquence, déjà ce jour-là et le lendemain 1er décembre, retirée en arrière de ce plateau, notre ligne de bataille oblique, la gauche en avant, avait sa droite refusée et comme dérobée, en arrière des lacs de Melnitz et de Tellnitz ou de Satschau. Notre extrême-gauche au contraire, se présentant forte, était avancée; elle s’appuyait à ce monticule escarpé nommé le Santon, appelé ainsi, disait-on, d’un tombeau que jadis y avaient laissé les Turcs. Ce mamelon est sur le bord et à la gauche de la grande route d’Olmütz : notre ligne marquée, d’un bout à l’autre, par le ruisseau encaissé et marécageux qui coule du Santon jusqu’à Melnitz, en était couverte. Elle était même presque cachée, de droite à gauche, d’abord dans les bas-fonds de ce ruisseau et des deux lacs, puis par quelques bois, et surtout par six villages, ceux de Melnitz, Tellnitz, Sokolnitz, Kobelnitz, Pontowitz et Ghirzikowitz.

Davout, accourant de Vienne avec deux divisions seulement, l’une d’infanterie, l’autre de dragons, devait, à l’extrême-droite, garder Melnitz. Soult, avec trois divisions distendues et une brigade de cavalerie en avant occupait les cinq autres villages. Tout le reste en masse, le corps d’armée du maréchal Lannes, Murat et sa cavalerie, Duroc, Oudinot et leurs grenadiers, la Garde impériale et quarante canons, Bernadotte enfin, appelé de Brünn au dernier moment, étaient ou allaient être rangés, en lignes redoublées, à notre gauche, de Ghirzikowitz par-delà de Santon, et en travers de la grande route.

Cette position oblique ne semblait que défensive, timide même, négligemment gardée au centre et surtout à la droite; elle paraissait exclusivement redoutable à gauche, mais Bernadotte et nos réserves pouvaient, d’un élan, prendre à revers toute attaque contre notre centre et notre droite. L’armée ennemie au contraire, moins forte devant notre gauche sur la route d’Olmütz, et que le ravin de Blazowitz séparait du reste, s’était amoncelée, au centre et à découvert, sur le plateau de Pratzen : elle étendait sa gauche au loin, vers Aujezdm pour la pousser en avant contre notre droite refusée le long des lacs.

Les forces étaient inégales : quatre-vingt-dix mille hommes contre soixante-cinq mille! L’avantage du nombre était aux Alliés : il était de vingt-cinq mille hommes. La disposition des lieux le compensait. Des deux lignes opposées, l’une était en vue, et l’autre masquée, premier avantage. Elles formaient comme deux arcs de cercle, dont le nôtre était le plus resserré, second avantage, qu’augmenta bientôt la manœuvre imprudente d’Alexandre.

Un rideau épais de cosaques d’une part, et de notre côté une ligne claire de vedettes à portée de mousquet, couvraient les deux fronts. Pendant que, derrière leurs grandes gardes, les deux armées, à deux portées de canon l’une de l’autre, et leurs armes en faisceaux, mangeaient et se reposaient paisiblement autour de leurs feux comme par un accord tacite, et se préparaient pour le lendemain, Napoléon, suivi de quelques-uns de nous et de vingt chasseurs de sa Garde, s’était avancé entre les deux lignes, et en parcourait, de droite à gauche, le développement. Il fit cette dernière reconnaissance générale lentement, au pas, et tellement près de l’ennemi, qu, vers Pratzen, le capitaine de ses chasseurs d’escorte, Daumesnil, célèbre depuis par la défense de Vincennes, et moi, nous provoquâmes étourdiment, à porté de pistolet, la ligne ennemie, ce qui nous fit vivement réprimander, nous étant attirés quelques coups de feu dont les balles sifflèrent aux oreilles de l’Empereur.

Je me souviens même que, mal corrigés de cette imprudence et parvenus à l’extrême-gauche, au-delà du Santon, tandis que Napoléon en examinait les approches, une contestation s’éleva entre nous, à props de la distance qui nous séparait, sur ce point, de l’ennemi, et que ce même Daumesnil, fort adroit tireur, voulant m’en prouver la proximité, prit la carabine de l’un des siens, en posa le canon sur l’épaule de ce chasseur, et démonta d’un coup de feu l’officier russe que nous faisait distinguer le mieux l’éclatante de sa monture.

Vers trois heures, cette reconnaissance étant terminée, l’Empereur revint à son bivouac. Il était établi sur la droite et près de la grande route, en arrière à droite du Santon, en avant de Bellowitz, entre le ruisseau de ce village et celui de Ghirzikowitz. C’était, sur un tertre élevé d’où l’on découvrait la plaine, une vaste baraque ronde, hutte de bûcheron, le feu au milieu, éclairée par la faîte, et que ses grenadiers avaient construite. Sa voiture dételée était auprès; il avait couché dedans les nuits précédentes. Il y avait aussi près de là, vers la grande route, une maison isolée de paysan, pauvre chaumière, où nous dînions avec lui dans la seule chambre basse et sur la seule table longue entourée de bancs qui s’y trouvaient. La division de grenadiers de Duroc et d’Oudinot bivouaquait en avant, la Garde autour et en arrière.

Il venait d’y arriver quand, vers quatre heures, sur un avis de notre avant-garde, reparaissant hors de son quartier, une longue-vue à la main, il dirigea ses regards sur le plateau de Pratzen qu’il avait en avant à droite. Un grand mouvement de flanc du centre de l’armée russe s’y dessinait. On apercevait sa première ligne, les colonnes ennemies se prolonger à leur gauche et à découvert vers Aujezd et les deux lacs. A cette vue, tressaillant de joie et frappant des mains, il s’écria : « C’est un mouvement honteux! Ils donnent dans le piège! Ils se livrent! Avant demain au soir cette armée sera à moi! »

En effet il était évident que les Russes, dans leur orgueilleuse inexpérience, nous supposaient frappés de crainte et résignés à une timide défensive, s’imaginant qu’ils n’avaient rien à redouter en face, et ne songeant qu’à se jeter sur notre droite, entre Vienne et nous, pour nous tourner et pour couper toute retraite à notre infaillible déroute du lendemain! Ils osaient donc, sous nos yeux, portant leurs principales forces de ce côté, dégarnir leur centre, et abandonner, à leur aile droite affaiblie, leur ligne d’opérations ou de retraite. On eût dit que déjà vainqueurs, et n’ayant plus d’autre crainte que de nous laisser échapper, ils ne songeaient qu’à nous achever, et nullement à la possibilité qu’ils eussent eux-mêmes à se défendre!

En ce moment l’Empereur, afin d’enfler leurs présomption plus encore, ordonna à Murat de sortir des rangs avec quelques cavalerie, de montrer de l’inquiétude, de l’hésitation, et de se retirer aussitôt, comme effrayé. Cet ordre donné, il revint à son bivouac. Là, dans une proclamation qu’il dicta de sa voiture. Et qu’il fit aussitôt répandre, après avoir montré l’armée russe à ses soldats leurs prêtant le flanc et offrant à leur valeur une gloire assurée, il leur dit que lui-même dirigeait leurs bataillons, leur promettant de ne s’exposer que si la victoire hésitait, et après elle de bons cantonnements et la paix. Alors, entrant avec nous dans la chaumière voisine, il se mit gaiement à table.

(Ségur, général comte de. Histoire et Mémoires).

Chez les Alliés, c’est le général autrichien Franz Von Weyrother qui aura en réalité le commandement de la bataille. En bon sujet russe, Mikhaïlovsky-Danilewski veut décharger complètement Koutouzoff :

Cependant les armées alliées, dispersées sur une vaste étendue, se rapprochaient du principal théâtre de la guerre, et l’on pouvait compter que la Prusse entrerait dans notre alliance. Or, dans la position des affaires, gagner du temps, c’était plus que gagner les batailles.

Napoléon, entouré de tous côtés aurait eu à lutter avec des forces infiniment supérieures aux siennes, et la victoire semblait nous être assurée. Ce fut le contraire qui arriva. Les vivres nous manquèrent dans le camp d’Olmütz; en y restant plus longtemps nous étions menacés par la famine. On assembla un Conseil de Guerre; Koutouzoff proposa la retraite, pour se rapprocher de ses bagages; son avis ne fut point admis, et l’on résolut de marcher en avant, sans considérer que deux ou trois journées de marche en avant nous menaient au combat contre Napoléon, ce qui semblait à Koutouzoff une résolution prématurée.

Cependant les Autrichiens, qui avaient approuvé la conduite de Koutouzoff dans ses opérations depuis Brauneau jusqu’à Brünn, croyaient nécessaire, au moment de leur réunion avec lui à Olmütz, de le seconder dans ses mouvements ultérieurs.

L’empereur Alexandre comptait sur les Autrichiens, qui avaient fait tant de campagnes contre les Français, et devaient connaître à fond la manière de les combattre. Or, ne voulant se montrer que comme l’allié de l’empereur François, qu’il était venu secourir, il laissa les généraux autrichiens maîtres de faire toutes les dispositions que réclamaient les circonstances. Koutouzoff cessa donc de commander comme général en chef, dont il ne conserva que le titre; et pour se soumettre aux circonstances, il se borna à transmettre à son armée les ordres qu’il recevait, et resta simple spectateur des événements.

Le 15 novembre, les armées quittèrent Olmütz pour se porter en avant; et le 19, elles s’établirent dans les environs d’Austerlitz en vue de Napoléon. Nous ne craignions qu’une chose, c’était que ce dernier n’acceptât pas la bataille et qu’il se retirât. C’est pourquoi nous nous hâtames de tout disposer pour l’attaque.

(Mikhaïlovski-Danilewski, Vie de Koutouzoff).

Le commencement de la bataille d'Austerlitz. Gravure de Northrop et Henry Davenport, 1903. Image du domaine public.
Le commencement de la bataille d’Austerlitz. Gravure de Northrop et Henry Davenport, 1903. Image du domaine public.

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