Théâtres du Québec

Nouvelle pièce de Sardou

Nouvelle pièce de Sardou

Une nouvelle pièce de Sardou

C’était il y a peu de temps, à Londres, au cabaret, à l’heure aimable où les cœurs s’ouvrent et où les langues se délient. M. Lawrence Irving, fils de sir Henry Irving, l’acteur bien connu, achevait de dîner avec quelques amis. Au dessert, on parla théâtre. Et l’on interrogea Lawrence Irving sur la pièce qu’on répète en ce moment sur la scène paternelle et qui doit être le « clou » de la saison londonienne, sur ce « Dante » dont M. Sardou a réservé la primeur au directeur du Lyceum.

En temps ordinaire, nul doute que Lawrence Irving eût refusé de parler. Mais je l’ai dit, on était au dessert.

L’âme attendue du jeune fils du grand comédien éprouvait un besoin ardent de s’épancher. Lawrence Irving résuma donc comme suit le drame de M. Sardou : « C’est un chef-d-oeuvre. Jamais le grand dramaturge parisien n’a été plus heureusement inspiré. Dante forme la figure centrale de son œuvre; mais à ces côtés évoluent d’autres personnages non moins héroïques, nom moins intéressants. Ah! La magnifique reconstitution de la Florence médiévale! Vous verrez ces fêtes, ces ballets! Dans le drame de M. Sardou, Dante a sept fils, qui tous sont d’un caractère attachant et singulier. Et puis, il y a aussi le personnage de Pia di Tolomei, la maîtresse du poète, qui arrachera des larmes aux spectateurs ensibles. Ah! Oui, ce sera un beau spectacle! Papa est très content. Il compte sur un très grand succès. »

Sir Henry Irving continue peut-être de nager dans le contentement; mais en attendant, il y a tout un peuple qui montre aujourd’hui une satisfaction moindre. Ce sont les compatriotes de Dante, nos excellents voisins d’outre-monts. Le correspondant d’une gazette de Trieste se trouvait comme par hasard parmi les commensaux de Lawrence Irving. Il n’eut rien de plus pressé (ces journalistes n’en font jamais d’autres) que de raconter dans sa feuille la trame de la pièce nouvelle de M. Sardou. Ce fut alors dans toute la péninsule un log cri d’indignation rageuse. Les journaux de tous les partis se mirent à voir l’injure à flots contre notre célèbre dramaturge. L’un d’eux le traita de « vieillard libidineux, possédé de la manie de la profanation »; un autre l’appela « historien lamentable, victime de la nymphomanie de l’absurde ». Ah ! Les chroniqueurs de Florence et de Rome ont la bouche fraîche et la plume lourde! Il ne fait pas bon attirer leur colère!

Ce déchaînement d’injures est d’ailleurs assez ridicule; en tout cas prématuré. Il est absurde de partir en guerre contre un ouvrage dramatique avant qu’il ait été représenté. Ce sont surtout les libertés que M. Sardou a prises avec l’histoire qui ont irrité les critiques italiens. Tout particulièrement, ils reprochent à l’auteur français d’avoir fait de Pia di Tolomei, dont Dante parle en termes si respectueux, la maîtresse du poète. Mais n’est-il pas bien téméraire de juger de l’esprit qui anime la pièce de M. Sardou par une analyse incomplète et peut-être inexacte? Est-il bien certain que M. Sardou ait offensé la mémoire de Pia di Tolomei autant qu’on prétend? Il y a plusieurs façons d’être la maîtresse d’un poète. Ce mot n’a pas nécessairement un sens « mal-honnête ». Pia di Tolomei est peut-être dans la pièce de M. Sardou un modèle de chasteté, telle Laure de Noves ou Béatrice elle-même.

Les grandes colères, dit-on, sont les plus courtes. J’espère qu’il en sera de même cette fois encore. Dans une interview publiée par la « Tribuna », M. Sardou a, d’ailleurs, répondu aux accusations dont il est l’objet. Il se montre tout marri. Il se défend, il s’excuse et il proteste de la pureté de ses intentions. « Comment, a-t-il déclaré, pourrais-je parler mal de l’Italie? » J’ai moi-même du sang italien dans les veines. » Et M. Sardou a congédié son visiteur sur cette phrase qui sonne comme un mauvais calembour : « Les Sardou sont d’origine sarde. »

Sarde ou non, M. Sardou n’a commis aucun crime, et voilà, en vérité, beaucoup de bruits pour rien. Si la critique française voulait prendre le mors aux dents toutes les fois qu’on représente sous un jour équivoque sur un théâtre d’Italie, d’Angleterre ou d’Allemagne un personnage historique du temps de la Révolution ou de l’Empire, elle ne désagerait pas. Nul ne saurait contester à M. Sardou le droit de mettre à la scène Dante, sa famille et même sa bien-aimée. Il n’est coupable que s’il est montré inférieur à son dessein. Et là-dessus nous serons bientôt fixés.

(Par Maurice Muret, Le Canada, 4 avril 1903).

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Photo : GrandQuebec.com

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