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Obsession minceur

Obsession minceur

Obsession minceur

Par Daniel Baril

Vous vous croyez obèse ? Avant de sauter aux conclusions, vous devriez calculer votre indice de masse corporelle. Des chiffres sont implacables : près de 95 % des personnes qui ont perdu du poids à la suite d'un régime amaigrissant reprendront, à plus ou moins long terme, les kilos perdus. Pourquoi ces régimes, parfois très sévères, sont-ils si inefficaces ? – Parce que ces personnes n'ont pas changé leur rapport avec la nourriture et que le régime est la pire chose à faire, déclare Carole Chatelois, diététiste-nutritionniste au Service de santé des Services aux étudiants de l'Université de Montréal.

« Le message véhiculé par les méthodes de restriction alimentaire est qu'il suffit de se priver un peu pour maigrir. Quelle que soit la technique utilisée, cette approche est vouée à l'échec si l'on ne règle pas d'abord le problème de comportement à l'égard de la nourriture. »

En fait, une bonne partie des adeptes des régimes amaigrissants vont reprendre leur poids tout simplement parce qu'ils ont un rapport poids-santé normal et qu'ils n'ont pas besoin de perdre des kilos. Mme Chatelois estime que 50 % des gens qui la consultent, des étudiantes dans 85 % des cas, sont dans cette catégorie.

« La pression sociale en faveur de la minceur est tellement forte que plusieurs deviennent incapables de vivre avec quelques kilos de plus. Le premier réflexe est de manger moins alors que ceci ne fait qu'encourager le cycle privation-gourmandise en augmentant l'attrait pour les aliments défendus. Le rapport avec la nourriture est alors perverti; on ne mange pas quand on a faim et les aliments deviennent des calmants, ou bien on recherche dans la nourriture des compensations aux frustrations et l'on mange quand on n'a pas faim. »

Devant l'échec qui s'ensuit, les gens éprouvent un sentiment de culpabilité et croient manquer de volonté. « Une étudiante me disait qu'elle devrait être assez intelligente pour se contrôler, poursuit Carole Chatelois. Pourtant, le phénomène n'a rien à voir avec l'intelligence. A 20 ans, l'organisme a tout simplement besoin d'un minimum de 2000 calories par jour. Un régime à 800 calories sera efficace et fera inévitablement maigrir, mais il ne pourra être maintenu. Une fois le poids perdu, on recommence à manger normalement et l'organisme reprend les calories dont il a besoin. »

Votre poids vous pèse ?

Au service de l'Université de Montréal, Carole Chatelois a toujours considéré que les régimes minceur constituaient une approche erronée et a plutôt misé sur des solutions de remplacement. C'est dans cette optique qu'elle a conçu le programme Votre poids vous pèse ? qui vise d'abord la prise de conscience des motifs à la base du désir de perdre du poids tout en cherchant à établir une relation positive avec la nourriture.

Avec d'autres collègues diététistes, elle a d'ailleurs participé à la fondation du collectif Action alternative en obésité, qui favorise une approche semblable (voir l'encadré). La présidente du collectif, Line Mongeau, partage l'analyse de Carole Chatelois concernant l'injustifiable obsession de la minceur. Dans une étude menée auprès de jeunes du deuxième cycle du secondaire, elle a constaté qu'entre 55 % et 60 % des adolescentes de 16-17 ans avaient déjà essayé de perdre du poids ou avaient l'intention d'essayer d'en perdre. « C'est triste à dire et c'est aberrant, déclare-t-elle. Chez les jeunes filles de cet âge, seulement 5 % à 10 % ont besoin de surveiller leur poids alors que l'obésité ne représente un problème que pour 1 % d'entre elles. Quand on leur présente différentes images de physionomie auxquelles elles voudraient ressembler, seulement 23 % choisissent une physionomie correspondant à la leur alors que l'immense majorité a un poids normal. »

L'indice de masse corporelle

Pour évaluer ce qui est la normalité, les nutritionnistes utilisent l'indice de masse corporelle (IMC), fondé sur le rapport entre le poids et la taille. Le calcul est fort simple et à la portée de tous : il suffit de diviser son poids (en kilos) par le carré de la taille (en mètres). Ainsi, une personne pesant 70 kg et mesurant 1,75 m aura un indice de masse corporelle de 23. Entre 20 et 25, l'LMC est considère comme normal et se situe dans la zone du poids santé. De 25 à 30, on peut parler de quelques kilos à perdre alors qu'au-delà de 30 on commence à parler d'obésité.

« Même si les femmes et les jeunes filles ont un IMC de 24, elles ne s'aiment pas, observe Mme Mongeau. En ne retenant que les critères actuels d'esthétique, elles se déconnectent du rôle fonctionnel de leur corps. »

Il s'agit là d'un trait spécifiquement féminin. « En 20 ans de carrière, ajoute Carole Chatelois, je n'ai pas vu un seul homme qui voulait perdre du poids alors qu'il se situait dans la zone de poids santé. Contrairement aux femmes, ils étaient toujours au-delà de l'IMC normal. Certains hommes se situant dans la zone de poids santé veulent même prendre du poids ou de la masse musculaire pour répondre au stéréotype de l'homme musclé. »

Paradoxalement, alors que ce sont les femmes qui sont surtout obsédées par la minceur, la véritable obésité affecte plus d'hommes et constitue un risque plus élevé chez eux que chez les femmes. Dans l'ensemble du Canada, 29 % des hommes adultes auraient un problème d'obésité contre 19 % des femmes. Les hommes emmagasinent leur surplus de graisse à l'abdomen où elle est plus facilement remise en circulation, ce qui représente un plus grand risque de troubles cardiaques que pour les femmes, qui l'emmagasinent dans les cuisses et les hanches.

« Mais l'obésité en soi n'est pas une maladie », tient à préciser Line Mongeau. Si elle est préoccupante, c'est qu'elle constitue un facteur de risque pour des maladies comme l'hypertension artérielle, l'insuffisance coronarienne, le diabète sucré, les cancers du côlon, de la prostate, du sein et de l'utérus.

Jeûne et pilule

Par ailleurs, à l'autre bout de l'échelle de masse corporelle, un IMC inférieur à 17 commence à être inquiétant. Le manque de graisse peut entraîner l'anémie et un manque de résistance au stress, aux maladies et aux blessures, augmentant ainsi l'indice de morbidité. Il y a également des risques de fonte musculaire et, chez la jeune fille, un risque d'infertilité et d'ostéoporose à l'âge adulte.

Line Mongeau s'inquiète donc de constater que les mannequins, dont l'IMC n'est parfois que de 15, constituent un modèle pour les jeunes filles. Elle s'inquiète encore plus des moyens que certaines adolescentes envisagent de prendre pour atteindre leur idéal. « Dix sept pour cent de celles interrogées dans mon étude envisageaient le jeûne « total » pour perdre du poids. C'est un moyen draconien qui met en branle les mécanismes de survie du corps», signale-t-elle. À la première entrée de nourriture, le corps retiendra encore plus de graisse pour compenser et pour prévenir une autre perte.

Les autres méthodes d'amaigrissement n'ont pas plus la cote aux yeux de nos deux diététistes. L'ajout de protéines liquides à un régime, comme le prescrivent les cliniques médicales spécialisées dans le traitement de l'obésité, n'est qu'un pis-aller.

« C'est une voie extrême qui ne donne pas plus de résultats et qui conduit au même sentiment d'échec, affirme Carole Chatelois. Les régimes à base de protéines ne doivent pas dépasser quatre semaines consécutives. Tôt ou tard, il faudra que la personne apprenne à manger et à avoir un rapport sain avec la nourriture. »

Même problème avec la « pilule minceur », dont une nouvelle forme était récemment mise sur le marché au Canada. Cette pilule stimule la production de sérotonine, un neurotransmetteur qui règle la sensation de satiété. De concert avec sa collègue, Line Mongeau, qui est également membre du Comité des traitements de l'obésité de l'Ordre des diététistes du Québec, souligne que cette méthode ne fait elle aussi que contourner le problème. « La pilule provoque la satiété sans que la personne ait réglé son problème de manque de satiété. De plus, les prescriptions sont limitées à trois mois parce que l'on ignore les effets secondaires de sa prise au-delà de un an. On sait par contre que cette pilule provoque la somnolence et augmente de 23 à 46 fois le risque d'hypertension pulmonaire primitive. »

Outre la nécessité de travailler sur ses comportements alimentaires, l'échec des régimes minceur met en évidence un facteur génétique dans l'obésité. « Les causes de l'obésité sont multiples, mais la prédisposition génétique a été clairement établie, soutient Mme Mongeau. Cette prédisposition est à la base de 30 % à 40 % des cas d'obésité. C'est aussi ce qui explique que certains grands minces s'empiffrent sans jamais engraisser. »

Le métabolisme de ces derniers consomme tout simplement plus de calories alors que celui des obèses en consomme moins. L'exercice permet d'éliminer une partie des calories en trop mais ne modifiera pas la prédisposition de l'organisme à les emmagasiner trop facilement. L'exercice doit donc être constant et associé à une saine alimentation.

L'augmentation du nombre de cas d'obésité, que les nutritionnistes reconnaissent malgré leur contestation de l'obsession de la minceur, est d'ailleurs due à un manque d'exercice, à l'accroissement de la sédentarisation et à une mauvaise alimentation.

Aux États-Unis, cette hausse de l'obésité, qui touche autant les enfants que les adultes, aurait été de 8 % au cours des cinq dernières années et de 25 % en 30 ans.

«On mange à toutes les heures du jour, on se nourrit de fast-food et l'on ne respecte pas ses besoins physiologiques, signale Line Mongeau. Il y a moins d'obésité en Europe, où l'on prend encore deux heures pour dîner. » Et où l'on mange beaucoup mieux !

Estime de soi

Pour la présidente du collectif Action alternative, la question de l'obésité cache avant tout un problème d'estime de soi. Non seulement les obèses, mais toute personne présentant quelques kilos de trop sont l'objet d'opprobre social, déplore-t-elle.

« Même si tout le monde sait que certaines personnes mangent tant qu'elles veulent sans engraisser et sans faire d'exercice, on continue de croire que les obèses sont responsables de leur état. On leur dit : « Si vous êtes gros, c'est de votre faute » ; alors que la plupart ne mangent pas plus que les autres. L'enfant rondelet est déjà stigmatisé à l'école et le manque d'estime de soi l'enfermera dans un cercle vicieux. »

Les préjugés sociaux à leur endroit sont tellement forts qu'une étude américaine montre que la réussite sociale et personnelle est plus difficile pour les obèses que pour les handicapés. Pour Mme Mongeau, ces personnes doivent livrer la même lutte pour faire leur place dans la société que celle livrée par les homosexuels, qui ont fini par gagner plus de respect.

La meilleure attitude à l'égard de son poids est donc d'apprendre à vivre avec. Une approche peut-être plus exigeante mais qui donne aussi des résultats, comme en fait foi ce témoignage d'une étudiante qui déclarait à Carole Chatelois être « tellement soulagée depuis que je n'ai plus le poids de l'obsession de la minceur ». Ce qui montre que le principal poids à perdre est parfois dans la tête.

Les Diplômés, printemps 1997, #392

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