Réflexions

Le peuple hyène

Le peuple hyène

Le peuple hyène

par E.T.

Jeudi 14 juin 2007, 11h30, 4ème étage, Grande Bibliothèque, à Montréal.

On m’avait informée qu’une étrange cérémonie se déroulait au 4ème étage de notre Grande Bibliothèque. Serait-elle vraiment au sens propre un temple… du savoir ?

On m’avait prévenue que ce rite avait lieu régulièrement, sans horaire précis, l’appel de la foi n’est-il pas imprévisible ? Aussi m’installé-je confortablement dans un fauteuil noir, en face de la section DRA-MUS armée d'un livre de Pierre Schaeffer Traité des objets musicaux.

Dans l’attente de l’événement, je m’apprête à déguster ma lecture, lorsqu’un groupe de touristes exubérants arrive sous la houlette d’une bibliothécaire non moins exubérante, elle leur explique d'une voix tonitruante : "oui, là, on peut s’asseoir et écouter de la musique sur les postes d’écoute, on appuie ici pour avancer, on appuie là pour reculer". Elle ne leur épargne aucun détail. En montrant les CD de jazz à l’écoute, elle ajoute : “C’est bientôt le festival de jazz”.

Dès leur départ, je me replonge dans mon traité. Petit à petit, je commence à distinguer un battement régulier, entendrai-je dans le silence enfin revenu les battements de mon propre cœur ? Non, il semble que c’est l’appel à la prière qui résonne… Plap Plap Plap… quelques fidèles commencent à se rassembler dans les allées, juste devant moi. Ils se préparent à accomplir un rite sacré, ancestral, à respecter une ancienne tradition païenne : ils vont choisir des DVD !

Au début, leurs corps sont assez figés, seules leurs mains descendent systématiquement chaque colonne de produits, puis, ils se mettent à tourner, en suivant les allées. La cérémonie commence.

Ambiance sonore : Plap, Plap, Plap, clink ! … Plap, Plap, Plap, clink !

Un adepte arrive, muni d’une casquette à visière, il semble être le Maître de la cérémonie. Il déplace-replace les DVD en mettant sa sélection vedette sur la tablette la plus haute (c’est lui, le clink ! plus énergique de temps à autre). Les autres se suivent en produisant des Plap Plap Plap réguliers au gré de leur progression.

Petit à petit, on sent monter la transe au son de ce rythme primal… les corps se penchent davantage en avant, les doigts fouillent de plus en plus frénétiquement.

Un peu plus tard, au paroxysme du cérémonial, un nouveau groupe de touristes arrive. La bibliothécaire leur parle par signes, n’osant cette fois interrompre la transe des adeptes en vibration. Elle montre du doigt les casques, puis elle montre les CD, elle termine toutefois la visite verbalement en disant tout doucement “c’est fini”.

Et pourtant, cela n'a pas l'air fini…

fchchfch zinezinezine fchfch zinezinezine fchfch zinezinezine, fait le gazouillis lancinant du casque du voisin. En regardant mes derviches tourneurs, je constate qu’il y a des lois dans cette cérémonie, qu’il faut impérativement respecter.

D’abord, le DVD de derrière est toujours plus intéressant que celui de devant, aussi tous les adeptes doivent-ils vite “plapper” le premier, d’un doigt alerte pour s’attarder à la lecture de celui de derrière, celui qui est caché, qui détient le secret.

La notion de territoire de danse est vitale. Dans une allée, on peut doubler un derviche et accomplir le rite sur la colonne suivante mais pas officier sur une colonne déjà occupée par un autre derviche.

Au cours de la cérémonie, des moments de réflexion, de retraite sont prévus. Aussi un danseur quitte-t-il régulièrement la ronde avec sa boîte de reliques pour se diriger vers un fauteuil de méditation.

12h30 : Deux biblio-vicaires de notre Grande Bibliothèque arrivent… “Fiiiiiiiizzzzzzzzzzzzz… Excusez-nous, nous allons fermer la section s’il vous plaît”. Ils tirent vigoureusement sur deux élastiques. Le lieu saint est clos.

Une étrange métamorphose s’opère alors… un peu comme dans Cat People, les adeptes chassés de leur lieu de culte restent sur le seuil (au sens sénécalien du terme). Et là… peu à peu… ils se transforment… en hyènes !!

Une hyène surgit de l’allée voisine, narines en avant, humant l’air alléchant du DVD tout frais, elle ne voit pas l’élastique et manque de se prendre les pieds dedans. L’un des biblio-vicaires dit : “on est en train de mettre d’aut’choix, patienter quelques instants, s’il vous plaît”. Une autre hyène attend son heure. En frétillant nerveusement sur ses jambes, elle passe une patte sous l’élastique dans l’espoir de réduire de quelques centimètres la distance qui la sépare de sa proie, mais frustrée par cet effort inutile, son frétillement s’accentue.

La tension monte, les biblio-vicaires se hâtent. D’abord, on entend les hyènes soupirer… puis elles commencent à grogner…

Fouzzzzzzzzzzzzz… la section est réouverte, les hyènes se jettent en avant, l’œil avide, la griffe acérée. On peut distinguer trois types de hyène :

La hyène alpha : celle qui se jette tout de suite sur sa proie.

La hyène bêta : elle a déjà deux proies dans la patte droite, sa patte gauche est dans sa poche. Sa technique repose sur le regard, elle analyse d’abord, que dis-je, elle scanne les DVD et quand sa patte griffue sort de sa poche, c’est l’attaque froide, calculée, qui fait mouche à tout coup.

Les hyènes gamma : elles attaquent en couple. Deux hyènes s’approchent, il s’agit là d’un duo organisé, de type Bonnie and Clyde, l’une attrape les proies possibles et les donne à l’autre. Parfois, dans un même geste, elle attrape et replace ce qui doit être du trop menu fretin. L’autre accepte ou recrache ses choix.

Une jeune hyène folle avec des écouteurs agite ses lèvres en rythme. L’œil hagard, enivrée par sa chasse : elle a 12 DVD ! Avec 7 DVD et 3 coffrets, une femelle rejoint son mâle sur un fauteuil, ils trient ensemble leur butin. Selon le verset 4 du Règlement de la bibliothèque, la loi de la Sainte Trinité doit être respectée, en conséquence, un usager, fut-il une hyène pieuse, ne peut emprunter que trois boîtes de reliques sacrées.

C’est le calme après la tempête, les hyènes sont repues. Des reliquats du festin gisent sur les fauteuils, les tables, un peu partout. Le festin achevé, les hyènes reprennent peu à peu forme humaine.

La transe est finie… pour l’instant, mais déjà, on commence à entendre au loin de nouveaux Plap… Plap… Plap…

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