Réflexions

Histoire et ordinateurs

Histoire et ordinateurs

Quand les ordinateurs tuent l’histoire

La révolution informatique a son revers et certains épisodes de l’histoire des États-Unis sont aujourd’hui à peu près aussi indéchiffrables que les hiéroglyphes égyptiens avant la découverte de la pierre de Rosette.

La plupart des informations de ces 30 dernières années ont en effet été enregistrées sur des systèmes primitifs ou devenus périmés. C’est-à-dire, inintelligibles ou sur le point de l’être.

En conséquence, des centaines de milliers d’Américains ne pourront bientôt plus trouver trace de leurs ancêtres dans les archives nationales. Pis encore : la perte de ces données inestimables pourrait provoquer d’importants retards dans la détection d’une maladie, d’une menace pour l’environnement ou encore de modifications dans une classe sociale.

« La complexité des ordinateurs modernes constitue une menace pour la consultation des archives historiques de notre nation », a récemment souligné le président de la sous-commission parlementaire, à Washington, chargée de l’information.

D’ores et déjà, certaines données archivées sont devenues indéchiffrables par ceux qui sont chargés par Washington de connaître les effets de l’Agent orange sur les soldats vietnamiens. Ces chercheurs n’ont pu utiliser les bandes informatiques sur lesquelles avaient été enregistrées la date, le lieu et l’ampleur de chaque bombardement de ce dangereux produit défoliant.

De même, le fichier le plus complet sur les Américains qui ont servi dans les forces armées durant la Seconde guerre mondiale n’existe que sur 1600 cartes perforées. Et rien ni personne ne peut plus transcrire ces données sur un ordinateur de technologie récente.

Troisième exemple : le recensement des années 1960 et les premières observations du système solaire par le NASA sont consignés sur un millier de vieilles bandes qui ne supporteraient plus d’être lues par les ordinateurs de l’époque. « Nous ne voyons encore que la partie émergée de l’iceberg », constate Kenneth Thibodeau, directeur des fichiers électroniques des Archives nationales, à Washington. Fort d’une vingtaine de personnes, son service est responsable de tous les fichiers gouvernementaux archivés sur ordinateurs.

« Si les organismes qui nous ont confié des données au cours des 20 dernières années nous les fournissaient aujourd’hui, il nous faudrait 25 ans pour les traiter », explique-t-il.

Les archives sont actuellement à pied d’œuvre pour décrypter les fichiers du département d’État sur la guerre du Vietnam et pour concevoir des programmes de transcription. Et ce n’est qu’un début.

Pourquoi n’a-t-on pas conservé un ordinateur avec ces logiciels d’origine? Réponse de M. Thibodeau : « C’est ce dont nous avons besoin en théorie. ». Mais, ajoute-t-il, « pourrait-on encore trouver des pièces détachées pour un ordinateur des années 1960? Et pourrait-on faire appel à des opérateurs capables de le faire fonctionner? »

À la NASA, on reconnaît volontiers que plusieurs centaines de milliers de bandes sur les quelque 1,2 million qu’a accumulées l’agence depuis 1958, sont stockées « dans des conditions déplorables ».

Bien qu’un coûteux programme soit actuellement à l’étude pour les remettre en état, le laboratoire de propulsion aéronautique de la NASA à Pasadena, en Californie, a déjà perdu 225 images informatisées des planètes Mars, Vénus, Jupiter et Saturne. Certaines photographies de la face cachée de la Lune prises en 1960 pourraient connaître le même sort, une perte d’autant plus grave que ces documents pourraient être utiles à l’élaboration d’une mission entre la Lune et Mars.

(Une réflexion parue dans la presse le 4 janvier 1991).

Bureau et ordinateurs

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