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L’Inde d’aujourd’hui

L’Inde d’aujourd’hui

L’Inde d’aujourd’hui

(impressions d’un voyage en Inde en 1902).

M. Albert Métin, boursier de l’Université de Paris, a fait à ce titre un voyage dans l’Inde dont il rend compte en un volume très intéressant au point de vue pittoresque et au point de vue documentaire. Le pittoresque n’est à dédaigner dans ces sortes d’ouvrages : l’auteur, selon la mode, a donné à celui-ci le sous-titre d’étude sociale »; mais, grâce sans doute à la collaboration de Mme Métin qui l’accompagnait, il n’a pas négligé de jeter sur le papier des notes, rapidement mais fortement crayonnées sur la vie extérieure du peuple qui grouillait ou lazzaronnait autour des temples, dans les rues, aux endroits où se donnaient des fêtes publiques qui, par la splendeur des costumes maharajesques, es hautes masses des éléphants caparaçonnés d’or, les fines silhouettes des hayadères aux gestes menus et lents, évoquent les vieux contes classiques.

Telles sont, notamment, les pages amusantes et qu’on sent vraies, consacrées aux exploits surprenants et inexpliqués d’une vierge indue qui rendait la parole à de furieux dévots auxquels la langue avait été coupée; telle encore une étude sur les Parsis de Bombay, cette colonie de disciples émigrés de Zoroastre qui font le haut commerce, qui sont très riches et s’européanisent à ce point qu’ils ne refusent pas de fumer, malgré leur culte du feu, parce que le tabac n’était point inventé sous leur prophète; tels enfin des récits, même, de chasses chez les radjahs qui montrent que rien de ce qu’ils ont pu voir, chemin faisant, n’a laissé les voyageurs indifférents. On leur saura gré d’avoir pratiqué ces sortes d’oasis, au cours de leur grave enquête.

Ce qui, d’autre part, a davantage retenu notre attention, dans cette enquête, portant sur cent et cent sujets sociaux, c’est l’étude du régime que les Anglais ont appliqué à cette foule indienne dont les mœurs, les religions, le caractère sont extrêmement divers. Il y a là un phénomène d’agglomération de races très curieux, une juxtaposition de croyances, de traditions et de façons de vivre qui arrêteront longtemps, peut-être toujours, toute grande évolution politique en dehors d’une participation plus large de certaines classes, enfin européanistes, au gouvernement du pays.

Cette notation de la diversité du peuple indien, étendue en deux cents pages, est la partie la plus neuve du livre de M. Albert Métin. L’auteur y a condensé force renseignements officiels, mais en les contrôlant autant qu’il est possible par lui-même et sans trop substituer aux faits qu’il a constatés un jugement préconçu.

M. Albert Métin rappelle d’abord que l’Inde, grande comme six fois la France, a 284 millions d’habitants, qui vivent pour la plupart avec une parcimonie extraordinaire : le revenu moyen de chaque Indou serait de deux tiers d’anna, soit 7 centimes par jour; compte plus de cent langues ou idiomes (l’anglais n’est parlé que par 300,000 autochtones ou sujets d’origine britannique)l la religion crée, dans ces populations déjà si séparées, des divisions plus profondes encore : bouddhisme a plus de 200 millions d’adhérents,, mais il y a 50 millions de mahométans, 2 millions et demi de chrétiens, 100,000 parsis, 17,000 juifs et chacun des adeptes de ces sectes, à ce point de vue, méprise et déteste les autres, les non-croyants. Le sentiment religieux s’est conservé très vif, sinon très pur : en ce qui concerne au moins les manifestations extérieures du culte, il est toujours tout-puissant. M. Albert Métin rapporte – et nous avons pu le constater nous-même sur des Indiens d’une nature très raffinée, qui furent nos hôtes – qu’un bouddhiste qui a subi le contact d’un Européen doit, de retour au pays, se purifier par l’eau ou même par le feu ou un simulacre de feu.
Par dessus tout cela viennent les distinctions de castes : elles sont innombrables et confuses; M. Albert Métin évite avec raison de les classer : on ne sait plus bien à laquelle attribuer à bon droit la prééminence. Il nous souvient d’avoir interrogé à ce propos des Indus doués d’une haute intelligence et pourvus de ces diplômes universitaires français qu’ils viennent prendre à Aix (trois ou quatre Indus français sont dans ce cas) : ils affirmaient chacun de leur côté appartenir à la caste la plus élevée et repoussaient la catégorisation des auteurs qui ont écrit sur ce sujet. Mais ce que l’on peut constater d’une façon absolue, c’est que les castes ont, chacune, une vitalité propre fortement caractérisée et qu’elles forment autant de compartiments dans la masse.

L’Indu n’y renonce pas plus qu’il renonce à l’ensemble de ses pratiques bouddhiques ou musulmanes et il se représente même les nations étrangères comme formant autant de castes; « il n’a pas d’autre patrie que sa caste; il y entre par la naissance; son plus cher désir est de vivre et de mourir sans la quitter ».

Et ceci encore est à noter, la variété et partant l’immutabilité des œuvres d’art : celles-ci ont les origines également les plus différentes : des influences séculaires, dues à l’importation des Persans ou des Musulmans, s’y font sentir à des degrés inégaux; mais toujours les étoffes, les statuettes en terre cuire, en bois colorié rehaussé d’or, en jade ou en plâtre peint, redisent la gloire d’une divinité qui n’a pris qu’une vague forme terrestre, qui conserve des attributs particuliers traditionnels. Les artisans sont très nombreux et relativement habiles : on n’en voit presque point qui exécutent des oeuvres où s’affirme le souci de la reproduction exacte de la vie ambiante; l’art demeure hiératique.

Étant donné ces conditions toutes spéciales de la mentalité de 250 millions de sujets, comment l’Angleterre a-t-elle compris et établi les règles de l’administration qui lui permet, les révoltes ayant cessé, de tirer parti, pour son commerce et pour son industrie, de ce colossal empire? Depuis qu’à la gestion de la Compagnie des Indes s’est substituée celle du gouvernement impérial, l’autorité anglaise est concentrée entièrement entre les mains d’un très petit nombre de fonctionnaires qui n’ont pour tâche que de drainer toutes les richesses du pays en laissant à celui-ci son caractère propre. Il y a environ 100,000 Anglais résidant aux Indes, parmi lesquels 78,500 officiers et soldats; sue les 20,000 autres sujets britanniques, ce cinquième à peine sont des fonctionnaires.

Ces fonctionnaires appartiennent à ce qu’on nomme la « civil service »; ils ont recrutés, en Angleterre, dans les bonnes familles, avant d’entrer dans cette carrière,, ils subissent un examen, ou plutôt passent par un concours annuel; ceux qui réussissent étudient les institutions et les langues de l’Inde dans un collège métropolitain où cet enseignement est très sérieux; puis, après un nouvel examen, ils débutent comme assistant d’un « commissaire » dans un district d’une des cinq grandes provinces indiennes : là encore, des examens annuels les attendent, jusqu’à ce que soient reconnues leurs capacités d’administrateurs ou de juges. Leur traitement, au début de 10,000 francs, s’élève jusqu’à 37,000 francs (collecteur ou lieutenant-commissaire).

Un commissaire en chef touche 85,000 francs; deux lieutenants-gouverneurs (à Allahabad et Lahore) 175,000 francs. Les postes de gouverneur de Bombay et de Madras (204,000), comme celui de vice-roi (439,000 francs) sont réservés seuls à des personnages politiques. Toute la carrière de ces « civilians » doit se faire sur place, durant vingt-cinq ans, avec quatre congés d’un an à demi-solde. L’État ne donne pas de passage gratuit pour l’Europe; en tournée, le civilian descend à l’hôtel ou campe sous une tente très confortable. Il quitte l’Inde vers cinquante ans, avec 25,000 francs de retraite; durant tout son temps de service, il a « administré » strictement, c’est-à-dire il a présidé à la rentrée des impôts, il a rendu la justice en tant que juge suprême, il a maintenu partout l’ordre et le respect du gouvernement impérial. Il n’a eu, au-dessous de lui, comme subalternes, comme assistants, que des indigènes, seuls en rapport avec la foule au-dessus de laquelle il a en quelque sorte « plané », ne se mêlant jamais à elle, ne s’en inquiétant presque pas.

Comparons – et c’est l’important pour nous – ce régime avec celui qui est le nôtre dans les colonies; tout près de là, un petit coin de terre indienne nous appartient : c’est le territoire de Pondichery. M. Albert Métin, qui l’a visité aussi, constate que les quatre-cinquièmes des Européens y sont fonctionnaires, juges de première instance, d’appel, trésoriers généraux, administrateurs, chefs, sous-chefs de bureau, écrivains. Les traitements sont médiocres, les déplacements fréquents; la politique sévit; il y a des semblants de scrutins pour la désignation de sénateurs et de députés. On a fait une assimilation presque complète de la métropole à la colonie. Et il en est ainsi, on le sait, de la plupart des territoires lointains où nous sommes installés et où les budgets locaux grevés de toutes ces charges, sont alimentés en partie par la métropole.

Il n’y a pas lieu d’admirer exclusivement, naïvement, cette domination anglaise, hautaine, souvent cruelle, et qui ne subsiste peut-être que grâce à la richesse foncière du pays, à la vitalité des races laborieuses et dures à la peine; la famine même, qui a fait 19 millions de victimes en dix ans, n’a pas entamé, en apparence, la solidité de ce régime, et, si M. Albert Métin signale dans un chapitre très intéressant l’aurore d’une opposition, celle-ci, pour l’instant, se borne à la réclamation d’une part plus forte de l’élément indigène intelligent et instruit dans la direction des affaires publiques; la manière, en un mot, sous un gouvernement conservateur surtout, est forte, trop fortes, et nous ne saurions nous l’approprier, en des contrées moins riches et différemment peuplées.

Cependant, nous avons, semble-t-il, quelque chose à emprunter à cette administration anglaise, en général, c’est sa simplicité, les garanties de présent et d’avenir, le sentiment de la responsabilité personnelle qu’elle assure à ses fonctionnaires coloniaux. Les nôtres ne sont, à tous degrés, que des employés, aux mais des directeurs du pavillon de Flore. Et nos colonies pâtissent ou ne progressent point.

(Paus Bluysen, publié le 4 avril 1903, journal Le Canada, Montréal).

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Photo : Megan Jorgensen

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