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Quelques écoles de Boston

Quelques écoles de Boston

Quelques écoles de Boston

(texte déniché dans l’hebdomadaire Le Canada, publié le 4 avril 1903 et reproduit ici sans aucune omission).

On se rappelle que M. Jules Huret, correspondant spécial du « Figaro » de Paris, avait accompagné dans son voyage aux États-Unis et au Canada, M. Germain Martin, conférencier de l’Alliance française. Durant mon séjour en Amérique, M. Jules Huret a fait part au grand journal parisien de ses impressions de voyage. Nous reproduisons l’un de ces articles relatifs aux écoles de Boston, sujet d’actualité.

Il y a, à Boston, plus de six cents écoles, en y comprenant les grandes et les petites, les pauvres et les riches. Dans le tas, j’en ai choisi quelques-unes parmi celles qui me paraissaient les plus originales, et je suis allé les voir. Je vous envoie ces renseignements rapides et fragmentaires pour vous donner une idée à la fois de l’activité des esprits – surtout des esprits des femmes, – de l’ingéniosité de la charité et du sens des réalités pratiques qui accompagnent toujours chez ce peuple les initiatives les plus désintéressées.

La première école que j’ai vue, c’est une école où l’on apprend à des femmes de tous âges les moyens de gagner leur vie. Elle s’appelle « Women’s Education and Industrial Union ».

Dans une maison quelconque d’une rue centrale on a loué quelques pièces, on y a mis des tables et des chaises; on a distribué des prospectus, et les femmes sont venues. J’en ai vu d’une quarantaine d’années qui apprenaient à faire des chapeaux. Une négresse s’essayait à reproduire sur une feuille de papier des dessins de broderie, une jeune fille de quatorze ans étendait des couleurs au lavis sur un album. Il y a des cours de couture, de modes et de dessin : cela s’appelle le département des « arts industriels ».

Une chose étonne : l’oeuvre n’est pas gratuite. Les femmes qui viennent là doivent payer leur apprentissage : 10 dollars par terme de 24 leçons chacun, soit 150 francs pour obtenir, au bout de l’année, un certificat de bonnes études.

Il y a un deuxième département dans l’institution, celui de la « vente des travaux ». Toutes les femmes qui travaillent chez elles à des travaux de couture, de broderie, de modes, de n’importe quoi, peuvent envoyer là leur travail; on l’expose dans une sorte de magasin, et on essaye de le vendre aux clients qu’on y attire. Nous connaissons cela en France. Une excellente femme, bien regrettée. Mme Louis Koppe, créa un comptoir de ce genre à Paris il y a quinze ans.

Seulement, ici, on retient 10 p.c. Sur le prix de la vente. On y reçoit aussi des commandes.

L’année dernière, l’oeuvre a vendu pour plus de 16,000 dollars de travaux, soit plus de 80,000 francs.

Le troisième département de l’Union, est celui des provisions de bouche. L’Union reçoit et vend les confitures, les gâteaux, les conserves de toute sorte que lui apportent des femmes qui les ont préparés elles-mêmes ou avec l’aide de leurs enfants. La vente s’est élevée, en 1902, à 40,000 dollars (200,000 francs).

Un salon de lunch et un salon de thé sont installés dans la maison et tenus par des employés de l’oeuvre. On y fait, par an, pour 37,000 dollars d’affaires, près de 200,000 francs.

Le budget total de l’oeuvre a monté à 835,000 francs.

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La deuxième école que j’ai vue, c’est un institut de cuisine. Elle a loué quelques chambres dans une maison quelconque, a fait imprimer de luxueux prospectus sur un simili papier de Hollande, et voilà un institut fondé. La présidente de l’institut – miss Farmer – est une femme d’une quarantaine d’années, très vive, blonde, avec un binocle d’or qui rutile sur son nez, un gentil petit bonnet de dentelle sur ses cheveux, une veste de piqué blanc et un tablier blanc. Elle m’explique son organisation qui est bien simple.

Des filles d’Irlande arrivent de leur pays ne sachant rien et veulent se placer. Moyennent 3 ou 4 dollars, miss Farmer les admet à la cuisine pendant une douzaine de jours et elles en sortent cuisinières. Ce n’est pas tout, elle leur apprend aussi à servir à table, leur enseigne qu’il faut avoir les dents propres, les ongles nets, les cheveux soignés, et comment on ramasse les miettes, etc., etc.

Mais l’institut est fondé pour un autre but : celui d’apprendre aux jeunes l’art de la cuisine. Il y a 10 cours de à faire elles-mêmes de cuisine et à tenir une maison. Et les filles y viennent par groupe constituant une classe. Elles payent un dollar et demi par leçon. Elles apprennent le tout de cuisiner les pommes de terre et des œufs jusqu’au rôti le plus complexe. Il y a 60 leçons au total.

J’ai vu ces jeunes filles avec leur petit bonnet et leur tablier, qu’elles mettent en entrant. Elles paraissaient s’amuser énormément à ce petit jeu de ménage.

Elles viennent ici dès qu’elles sont fiancées, me dit miss Farmer. Et, voyez-vous, elles mettent elles-mêmes la main à la pâte, se préparent leur lunch, le servent à tour de rôle, et le mangent. Il n’y a pas de meilleure leçon.

Je demande à miss Farmer si ses soixante leçons sont suivies jusqu’au bout par ses élèves?

La plupart les suivent, me répondit-elle. C’est qu’il y a des choses à apprendre! Dans le premier cours on enseigne à faire le feu, à se servir du fourneau à gaz, à faire cuire des pommes de terre, des oeufs, à rôtir du pain, des pommes, à filtrer le café, à faire le pain, les soupes simples, quelques puddings.

Le second et le troisième cours sont pour la cuisine pus compliquée. Le quatrième est pour les plats friands, les salades et les desserts. Dans le cinquième on apprend à servir; car pour commander il faut savoir exécuter : mes élèves savent donc nettoyer les tables, polir les planchers, balayer et épousseter, faire les boules de beurre, arranger les plats, les tasses, les verres dans les armoires, nettoyer l’argenterie, dresser l’ornementation des tables pour tous les genres de service, faire le thé russe, le thé anglais, le thé glacé, servir les invités, préparer les sandwiches, choisir les différents vins et liqueurs – en un mot le service à la française. Le sixième cours enseigne la cuisine pour les infirmières. Je vais avec les élèves dans un hôpital, et je leur fais au besoin la démonstration dans les salles de malades. Enfin, je les habitue à faire le marché, à acheter leurs provisions dans les magasins. Elles savent ainsi le prix des choses. De temps en temps, des chefs cuisiniers français viennent m’assister : ceux des meilleurs hôtels de Boston, et quelquefois le chef d’un transatlantique français : celui de la Touraine, par exemple, est venu plusieurs fois, lors de ses voyages, donner des leçons à mes jeunes filles.

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Une autre école plus importante, et qui se rapproche des deux premières par quelques points, s’appelle le Simmons College.

Dans la pensée du fondateur, l’institution est fondées pour donner aux femmes l’instruction d’art, de science ou d’industrie nécessaire pour lui assurer un gagne-pain.

À cet effet, quatre cours ou départements sont prévus : le département de l’économique domestique, celui des travaux de secrétariat, celui des bibliothécaires, enfin, le département scientifique.

Chaque cours doit durer quatre ans. Cela paraît au premier abord un peu long… Mais les programmes sont chargés! Jugez-en.

Pour faire une ménagère, une intendante, une économe ou une infirmière, ou un professeur d’économie domestique, il faut d’abord se présenter avec des certificats d’études préalables sérieuses : puis, suivre pendant quatre ans des cours de physique, de cuisine, de français, d’allemand, d’histoire, de mathématiques, de gymnastique, de chimie, de biologie, de physiologie, d’architecture et de décoration, de couture, de bactériologie, de chimie alimentaire, de diététique, de sociologie, d’hygiène, de comptabilité et de marché.

Si elle veut se lancer dans la voie du secrétariat, la jeune fille devra apprendre pendant quatre ans la sténographie, la machine à écrire, l’anglais, le français, l’allemand ou l’espagnol, l’histoire, l’hygiène, la gymnastique et la législation des affaires.

Si c’est bibliothécaire qu’elle veut devenir, elle prendra des leçons d’écriture, de machine à écrire, de catalogage, d’anglais, de français, d’allemand, d’hygiène, de physique, de gymnastique, de bibliographie, d’histoire, d’actualité, de classement de bibliothèque.

Le prix de leçons, dans chaque cours est de 100 dollars par année. Mais si on n’en veut que pour 8 dollars, on n’assistera aux cours qu’une heure par semaine.

Comme tout cela est commercialement compris, et comme c’est pratique!

Les élèves n’ont le droit d’habiter que dans les locaux acceptés par la doyenne du collège. Et le collège offre, dans des bâtiments construits exprès, des appartements disposés pour deux étudiantes et consistant en une chambre à coucher, un cabinet de travail et une salle de bain. Le prix en varie de 1.200 à 1.800 francs l’an, selon l’étage et la situation.

Le collège reçoit déjà 140 élèves.

Les élèves sont, en général, des filles de commerçants, d’employés de toutes classes, mais il s’y même des jeunes filles riches : celle du plus riche millionnaire de Boston, miss Whitney, suit les cours d’économique domestique.

Écoles de Boston

Illustration © Marina Yakovina

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