Québec psychologique

Mensonge

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Il est malaisé de définir le mensonge, tant sont variés ses aspects et ses degrés, et nuancées ses formules, tant sont aussi divers les mobiles qui l’inspirent et le commandent. On a dit du mensonge qu’il était « l’altération intentionnelle de la vérité » (Fribourg Blanc) ; cela est vrai pour les cas qui représentent ce que l’on appelle le « mensonge intégral », toujours utilitaire et exercé par des sujets d’intelligence normale. Mais le postulat de la vérité, trahie sciemment, n’est pas acceptable pour d’autres catégories de mensonges sur lesquels des incidences morbides se font sentir, ce n’est pas à la vérité qu’il faut opposer le mensonge, mais plutôt à la sincérité.

Le problème de la sincérité. – Cet important problème de base qu’est la sincérité a suscité la curiosité et l’analyse de nombreux psychologues et psychiatres.

Dromard, qui a fait, au début du XXe siècle, de subtiles études sur Les mensonges de la vie intérieure, et un remarquable Essai sur la sincérité (2. Vol. Alcan édit., 1910 et 1911), disait de cette dernière qu’elle « ne se présente pas comme une entité mesurable et qui se laissera situer à une manière précise à l’instar de la vérité ou de l’erreur ». Ce psychiatre distinguait la sincérité « qui se débat au fond de la personne morale et celle qui s’extériorise, toutes deux entremêlées dans un inextricable comlexus ». En développant le mensonge extérieur, l’esprit s’y enfonce davantage ; une duperie « en retour » peut s’établir qui obnubile de plus en plus la conscience intérieure. « Nous nous trompons nous-mêmes pour mieux tromper les autres », disait déjà Vauveargues. « La fausseté, ajoutait Dromard, ne peut devenir savante sans un peu de bonne foi ».

Il faut bien reconnaître, du reste, que, sur le plan social, toute notre vie de « civilisés » est tissée de mensonges conventionnels, de simulations et de dissimulations de sentiments ou d’idées, depuis la politesse la plus courtoise, la plus raffinée, jusqu’à l’hypocrisie la plus cynique.

D’autres auteurs (R. Jolivet, Essai sur le problème et les conditions de la sincérité, E. Vitte édit., Lyon, 1950) ont, avec beaucoup de subtilité, analysé les conditions de la sincérité ; il faut retenir en particulier comme causes susceptibles de la dénaturer, les ingérences affectives, l’obnubilation des états passionnels, ce que Dromard appelait les « jugements de tendance et les raisonnements de justification », les croyances et superstitions, le rôle de l’émotivité, de la suggestion, et jusqu’à ces façons de penser primitives que H. Aubin a si bien décrites sous le nom de la « pensée magique » ; cette pensée chez les peuple dits « primitifs » échappe à toutes les lois de la logique (pensée prélogique), ignore les catégories rationnelles ; elle leur dicte ses conduites de négation ou de reniement, bien exposées par cet auteur.

La pensée magique se retrouve encore chez le tout jeune enfant et inspire son « activité mythique » ; on la retrouve aussi chez certains aliénés ; elle vient aussi parfois, sous forme de survivances superstitieuses, bloquer la sincérité de l’homme dit normal.

Les aspects du mensonge en clinique psychiatrique. – Ces considérations préliminaires établies, voyons dans quelles circonstances cliniques on pourra trouver le mensonge.

Fribourg Blanc, dans son étude sur le mensonge (Discours inaugural, XLVIe Congrès des Médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, Marseille, 1948), a souligné sa grande portée sociale. « Il altère les fondements de tout contrat et tue la confiance réciproque sans laquelle rien ne peut être résolu en société ». C’est assez dire la grande importance du mensonge sur le terrain médico-légal.

Ajoutons aussi que le mensonge intégral et utilitaire est souvent associé au vol dans les délits d’escroquerie ou d’abus de confiance ; le sujet, avisé, l’utilise pour mieux duper ses clients.

Le mensonge pathologique. – Outre la fabulation et la mythomanie qui en sont les formes les plus représentatives, il est d’autres cas où le mensonge est commandé par des dispositions mentales dont il faut savoir tenir compte.

  • Les débiles mentaux ne possèdent pas toujours un pouvoir de discernement qui leur permet de discriminer l’erreur et la vérité ; certains d’entre eux ont un coefficient de suggestibilité et d’émotivité qui les fera facilement dévier dans la conduite de leurs récits ou de leurs affirmations.
  • Les déséquilibrés, qui ne sont pourtant pas dénués d’intelligence, mais glissent facilement dans l’indélicatesse, mentent avec facilité, souvent sous l’influence d’une bouffée mégalomaniaque, plus capables d’atteindre par une action continue et raisonnable ; quelques-uns enfin par simple fanfaronnade.
  • Les paranoïaques, qui sont si souvent marqués de malignité, n’hésitant pas à se servir, comme arme de revendication ou de persécution, de la calomnie qui est bien la forme la plus perfide du mensonge.
  • Les pervers, qu’il s’agisse d’une perversité constitutionnelle, d’une perversité « conditionnée » par des erreurs éducatives ou enfin d’une perversité acquise post-encéphalitique, prenant souvent le mensonge comme moyen de leur malveillance et de leur cruauté.

Nous citerons enfin pour mémoire ces formes que l’on pourrait appeler « à rebours » du mensonge actif : la dissimulation et la réticence, mais qui n’en sont pas moins des transgressions à la sincérité.

Il nous reste enfin à dire un mot du cas très particulier du mensonge chez l’enfant.

Le mensonge chez l’enfant

Sa fréquence est grande et a fait l’objet déjà de nombreux travaux dont l’étude de E. Dupré sur la mythomanie reste encore valable dans ses grandes lignes : on en trouvera l’essentiel au mot « Mythomanie ». Mais, depuis quelques années, on y a ajouté des données nouvelles, dont le travail de J.-M. Sutter « Le mensonge chez l’enfant ».

Il était admis par les psychologues que l’enfant ignore le vrai mensonge avant l’âge de raison (6 ou 7 ans). Le mode de pensée de l’enfant est essentiellement du type magique comme chez le primitif (Piaget, H. Aubin, J.-M. Sutter). Le tout jeune enfant ne sait discriminer la réalité de la fable et confond le moi et le non-moi, ce qui exclut la possibilité du mensonge vrai. Sutter décrit ces confusions et ces altérations de la vérité sous le nom de pseudo-mensonge du jeune enfant, ce qui lui enlève toute valeur sur le plan médico-légal et commande la plus grande prudence dans l’attitude de l’entourage et de la famille et condamne particulièrement des pratiques de répression trop sévères. Ajoutons aussi le fait que sa conscience morale ne se développera que plus tard. Le sentiment de culpabilité ne commence son développement qu’entre 5 et 12 ans (Pichon) ; toute activité pour lui repose uniquement sur le plaisir qu’il en tire (activités ludiques) ; il rejette facilement sur un autre les griefs qu’il peut encourir. Ce pseudo-mensonge constitue, soit des fabulations organisées, soit un simple embellissement  de faits réels.

Plus tard apparaîtra le vrai mensonge auquel Sutter donne le nom de mensonge social. Après 7 ans, la jeune intelligence s’éveille : le jugement, le sens critique s’ébauchent; mais il peut se produire du retard du fait de viciations éducatives, de situations névrotiques dues à l’immaturation affective. La conscience morale s’éveille de son côté et l’enfant peut prendre conscience de ses responsabilités. Mais les fictions agréables peuvent ne pas le liquider complètement et l’enfant pourra en parer ses récits de faits réels ; les tests projectifs peuvent rendre de grands services en pareil cas sur les déformations caractérielles.

En ce qui concerne les motivations du mensonge chez l’enfant, voici les classification qu’en a donné Sutter :

  • Mensonge généreux pour éviter de causer de la peine ;
  • Mensonge par timidité et crainte, particulier aux émotifs ;
  • Mensonge par plaisanterie, peu consistant et rapidement rectifié le plus souvent ;
  • Mensonge pour le libérer d’un sentiment pénible (honte, humiliation).

Il va sans dire que plusieurs motivations peuvent jouer ensemble, d’où la nécessité de bien analyser chaque cas dans ses motivations.

D’après les travaux statistique de Heimans, Wiersma, Le Senne, la véracité chez les enfants est en moyenne inférieure à celle des adultes, celle des garçons à celle des filles (32  % contre 48 %).

Sutter a encore dégage un type spécial de mensonge chez le grand enfant et l’adolescent qu’il appelle le mensonge-névrose, et qu’il ne faut pas confondre avec le mensonge dans les névroses. Il s’agit d’une explosion réactionnelle à une situation conflictuelle pénible, elle est à peine consciente ; la tension anxieuse résultant du refoulement d’un désir ou de la frustration d’un besoin, crée « un état d’urgence avec parades immédiates ». Ce mensonge de compensation, dit Sutter, n’est pas bien saisi du sujet dans son mécanisme réactionnel ; il cherche à en donner une rationalisation secondaire. In ne s’agit pas là d’une disposition habituelle, mais bien plutôt d’une disposition épisodique sui surprend l’entourage (par exemple un vol inexplicable) ; les décharges réactionnelles vont se répéter à partir d’un moment donné, contrastant avec une apparence d’indifférence. Ce comportement trahit une tension anxieuse profonde et par ailleurs contraste avec le comportement antérieur du sujet.

C’est le trouble affectif profond, souvent méconnu de l’entourage, qui commande le pronostic.

Ant. Porot

la vie et le mensonge

« La vie et le mensonge sont synonymes. » (Fiodor Dostoïevski). Image : GrandQuebec.com

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