Québec psychologique

Graphorrhée et logorrhée

Graphorrhée et logorrhée

Graphorrhée et logorrhée en psychologie

Graphorrhée

Besoin irrésistible d’écrire qui, dans l’ordre de l’écriture, est le pendant de la logorrhée dans l’ordre du langage parlé. Elle se rencontre du reste dans les mêmes circonstances et chez les mêmes malades.

Les hypomanes et les maniaques couvrent des feuillets de leurs élucubrations souvent illustrées de dessins et émaillées de jeux de mots et d’épithètes pittoresques ou grandiloquentes. S’ils sont internes et n’ont à leur disposition due des chiffons de papier ou des lambeaux de journaux, ils surchargent toutes les surfaces libres et même imprimées de leurs élucubrations, en long et en travers. À défaut de papier ou de crayon, c’est sur les murs, les draps que s’épanche leur graphorrhée : un clou, un caillou incruste dans les murs leurs élucubrations et leurs « graffiti » et quand ils n’ont rien en mains, leur doigt trempé dans qu’ils trouvent de liquide à leur portée : sauce, matières fécales et sang des règles chez la femme, sert à satisfaire leur besoin d’écrire.

Certains schizophrènes, adonnés à la rêverie et à l’introspection, épanchent leur vie intérieure dans les feuilles innombrables d’un journal intime jamais terminé. D’autres, en mal de symbolisation, exécutent des dessins étranges, des entrelacs géométriques, des profils architecturaux souvent enrichis de légendes dont la clef ou le sens ne sont pas immédiatement accessibles, si l’on ne connaît pas leur thème délirant.

Dans le groupe des délirants chroniques, la graphorrhée n’est pas rare. Les idéalistes passionnés, les mystiques, les réformateurs, les revendicateurs, écrivent volontiers leurs inspirations, leurs missions et confient au papier, à des affiches multipliées, les proclamations, les appels qu’ils se croient chargés d’irradier. Il en est qui font de véritables catéchismes ou surchargent des Manuels de philosophie d’une multiplicité de commentaires, bourrant les marges ou intercalant de nombreuses notes additionnelles entre les feuillets du livre.

Signalons aussi les interprétateurs verbaux qui se livrent sans arrêt à des dissections de phrases, à des dissociations syllabiques pour reconstituer des mots. La micrographie minutieuse et appliquée, souvent employée, leur permet une condensation avantageuse de leur incontinence graphique dans le minimum d’espace. D’autres, au contraire, abusent de la calligraphie, des majuscules, des mots soulignés, parfois des encres de couleur pour donner plus de relief à ce qu’ils croient essentiel dans leurs élucubrations.

Le langage écrit est, du reste, souvent altéré dans sa composition : les néologismes abondent ou des mots incompréhensibles parsèment des écrits, d’une tenue générale correcte par ailleurs. C’est le cas de certains paraphréniques. La folie discordante de Chaslin en fournit des exemples.

Chez les déments, l’affaiblissement intellectuel appauvrit singulièrement les possibilités d’expansion verbale par l’écriture, mais certains d’entre eux gardent un besoin irrésistible de griffonner encore des mots sans tenue et sans suite où se réduisent, à un degré inférieur, à un simple barbouillage.

Logorrhée

Flux intarissable et incoercible de paroles, axées parfois sur un thème principal, mais le plus souvent dispersées et désordonnées.

L’art de « parler pour ne rien dire » n’est pas le fait des seuls aliénés et l’on rencontre, dans la vie courante, nombre de « bavards » dont l’incontinence verbale pourrait être assimilée à une forme mineure et, en quelque sorte, subnormale de logorrhée : babillage féminin futile et inconsistant de certaines réunions mondaines, faconde et « bagout » de certains bonimenteurs, explications discursives interminables de certains solliciteurs ou réclamateurs, etc.

Avec la constitution hypomaniaque nous entrons dans le domaine de l’anormal et du pathologique (hypomanie). La disposition hypomaniaque peut être un état permanent assez modéré pour rester compatible avec la vie sociale. Le sujet se signale alors par son activité et son esprit d’entreprise au service desquels il met la logorrhée qui pourra aider à sa réussite. Mais, le plus souvent, la logorrhée suit les oscillations périodiques de cette constitution spéciale.

L’hypomanie, enfin, n’est souvent que la phase initiale d’un accès maniaque et le bavardage insolite du sujet est un signe d’alerte précieux qui va faire craindre l’éclosion de l’accès. En plein accès, la logorrhée se poursuit incoercible, décousue, sous l’aspect de cris, de rires ou d’interpellations et de vociférations dans les formes coléreuses. Le débraillé, le cynisme des propos sont des traits essentiels de cette logorrhée maniaque, qui ne cesse ni jour ni nuit et arrive souvent à rendre le sujet aphone pour quelques jours.

Tous les états d’excitation peuvent s’accompagner d’exaltation des propos ; dans l’agitation anxieuse, les propos sont centrés sur l’angoisse et la terreur. Dans les agitations confuses et hallucinatoires, les propos se précipitent en désordre traduisant l’activité onirique, mais ici la logorrhée sombre dans la verbigération incompréhensible.

Il faut enfin faire une place importante à la logorrhée des déments, souvent, elle aussi, réduite à une verbigération incohérente.

Certains délirants chroniques, spécialement les paranoïaques en état d’hypersthénie, se livrent à des auto-excitations verbales intarissables, à d’interminables plaidoyers, enchaînant les interprétations et les déductions les unes dans les autres. Souvent aussi, c’est au papier qu’ils confient leurs dénonciations ou leur défense (graphorrhée).

Soit à l’échelon du mot (néologismes), soit sous forme de combinaisons ou de formules auxquelles le malade prête un sens hermétique en fonction de la structure littérale ou du nombre de lettres, des assonances ou des agencements qu’il y trouvent (langage cabalistique). A son stade extrême, la néoformation revêt l’aspect de la schizophasie (décrite par Kraepelin et particulièrement étudiée par Pfersdorff) : c’est la production, de débit souvent particulièrement rapide, d’une salade de mots connus et néoformés, constituant un discours absolument incompréhensible.

Ce langage n’est pas sans ressemblances cliniques avec la paraphasie des aphasiques sensoriels (Claude, Pfersdorff). La glossalie, production d’une langue entièrement néoformée mais douée d’un vocabulaire et une syntaxe propres, n’en est qu’une variété particulière avec toutefois une dissociation moins profonde et une valeur symbolique plus évidentes.

Logoclonie : Répétition spasmodique d’une syllabe au milieu ou à la fin d’un mot.

Ant. Porot.

« L’écriture est la continuation de la politique par d’autres moyens. » (Philippe Sollers, écrivain français, Théorie d’ensemble, écriture et révolution). Image : © Megan Jorgensen.

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