Les nostalgiques du nazisme
Heil Christ!, talons serrés, debout bien raides, près de leurs tables, bras droit tendu, des enfants de onze ans saluent en chœur l’arrivée de leur professeur. La scène ne se déroule pas en Allemagne nazie dans les années 1930, elle n’est pas tirée d’un film d’avant-guerre. Écoutez bien et asseyez-vous si vous avez le cœur fragile. Cette scène se passe à l’école De La Mennais, rue Saint-Denis, à Montréal, au début de l’année 1965.
La décoration de cette classe ne manque pas d’originalité : au-dessus du classique tableau noir, et à gauche de l’inévitable crucifix central, un portrait au fusain du Christ, surmonté d’une croix latine, auquel fait pendant, à droite, un portrait d’Hitler, surmonté d’une croix gammée (mais dessinée à l’envers, quel soulagement! À gauche, un tableau d’honneur sur lequel sont inscrits les noms de tous les élèves de la classe et, en haut, des grades militaires, en ordre croissant, de soldat à SS, l’honneur suprême (inutile de rappeler les atrocités commises par les Schutz Staffel, les chemises noires de l’Allemagne nazie).
Quand on s’étonne devant son tableau, le frère Lahaie, titulaire de la classe, répond, imperturbable : Ça existe dans bien des écoles. À Saint-Stanislas, on utilise la même méthode pour noter les progrès et les efforts des élèves. Si, ailleurs, on ne se sert pas de grades militaires et nazis, il suppose que c’est tout simplement par manque d’imagination et de sens artistique.
Un élève de septième année a pris sur lui d’informer un journaliste de ce qui s’y passe. S’il ne l’avait pas fait, il est probable que le public et les responsables de la Commission des Écoles catholiques n’en auraient jamais rien su.
Mais, direz-vous, le directeur de l’école devait bien voir cette classe, les écoliers devaient bien en parler à leurs parents? Mieux que cela!! Les parents avaient visité la classe! En outre, deux fois par semaine, on y donnait un cours d’anglais aux adultes. Un jour, l’un de ces élèves des cours du soir, avait pris l’initiative d’avertir le directeur du district de la CECM. Antonio Girard avait alors appelé l’école pour vérifier les faits, et il s’était contenté des explications que lui avait données le directeur. Fort mécontent que l’élève se soit plaint en haut-lieu, celui-ci avait demandé qu’à l’avenir on s’adresse directement à lui. Silence dans les classes.
Tous ces gens trouvaient donc normal qu’on fasse ainsi l’apologie du nazisme, qu’on inculque le respect de la force brutale à de tout jeunes écoliers, en âge d’assimiler n’importe quelle idée, pour peu qu’on sache la présenter sous un jour attrayant?
Ravalant leur bon sens et leur esprit critique, tous s’en remettaient aux bonnes intentions du frère Lahaie et écoutaient religieusement les affirmations du directeur de l’école, le frère Asselin : « Hitler, dans tout cela, c’est comme un cheveu dans soupe. Il s’agit surtout d’un système d’émulation pour les élèves. Vous savez, cette classe de septième, c’est une classe de gars brillants. Et leurs résultats sont très bons. » Effectivement, les résultats étaient probants et les parents s’en allaient contents.
Quant au jeune frère Lahaie, - il n’a que vingt-deux ans et enseigne pour la première année -, il a peut-être fait une erreur d’aiguillage en choisissant sa voie. N’a-t-il pas un jour hésité entre le rouge et le noir? La carrière militaire ne l’aurait-elle pas un peu tenté? Il affirme qu’il a surtout voulu opposer le Christ et Hitler, le bon et le mauvais, et non pas les rapprocher, comme les journalistes qui ont vu sa salle de classe semblent le croire.
Mais poing serré, le regard dur, il déclare d’un ton ferme de meneur d’hommes (devrait-on dire d’âmes?) :
- Hitler était un chef d’armes. Les jeunes de ma classe sont à l’âge de trouver cela fascinant. Ils aiment les films de guerre, ils veulent faire partie des corps de cadets. Ils rêvent d’aventure et certains songent à être pilotes de réactés. L’idée de prendre des grades, ça les stimule. Alors je me suis dit, mes élèves, ce sont des petits soldats du Christ. Tout le monde doit être soldat du Christ. Pourquoi ne pas utiliser une terminologie un peu militaire, pour les encourager, les « pepper ». Heil Hitler!, ça veut dire Hitler le veut! Heil Christ, le Christ le veut! C’est slogan comme un autre.
Le frère directeur intervient pour admettre que c’est « original », peut-être « osé » même, mais qu’il ne faut pas oublier que « les vertus militaires sont un facteur de virilisation.» Voilà donc un brave pasteur qui nous préparait en toute bonne conscience une génération d’hommes forts, des vrais, « sans peur et sans reproches ».
(C’est arrivé en mai 1965. D’après Le Mémorial du Québec, tome VII, 1953-1965).



Ajouter cette page a vos favoris