Des nouvelles pas fraîches

Glissement de terrain

Glissement de terrain

Une effroyable catastrophe

Une trentaine de personnes trouvent une mort horrible à Notre-Dame-de-la-Salette

Éboulis, glace et torrent

Le sinistre est arrivé vers cinq heures dimanche matin – Les communications interrompues – Une partie de la population de Buckingham se porte hier sur les lieux, le village de la Salette étant à 18 milles de Buckingham.

M. Maurice Brosseau, colon de la région apporte la nouvelle à Buckingham, après avoir aprcouru 18 milles à cheval dans des chemins impraticables.

Trois envoyés spéciaux de la Patrie arrivent la nuit dernière sur les yeux

Buckingham, 27. Samedi soir, le coquet petit village de Notre-Dame de la Salette s’est endormi, comme à l’ordinaire, dans le calme et la tranquillité.

Les eaux de la Lièvre qui coulait au bas de la berge taillée à pic étaient grossie par la fonte de la neige, mais pas plus qu’à l’ordinaire, à cette époque de l’année. La rivière charriait de la glace, mais la crue des eaux donnait un passage libre aux glaçons. Tout était donc à l’état normal, lorsqu’une par une, les lumières s’éteignirent dans les petites maisons de ferme et que la nuit s’étendit sur le village.

À quatre heures

du matin, dimanche, les habitants furent éveillés par un sourd grondement comme le bruit du tonnerre. En même temps, le sol oscilla et les maisons sursautèrent. Brusquement, arrachés de leur sommeil, muets de terreur, les habitants écoutèrent et attendirent, se demandant si ce n’était pas la fin du monde.

Du côté de la rivière, le bruit sourd continuait de se faire entendre, augmentant la confusion des gens. Puis, le bruit cessa  et tout rentra dans le silence le plus absolu.

Soudain, l’on entendit un craquement terrible, non plus du côté de la rivière, mais au centre même du village. Il y eut comme une poussée dans l’air et un sifflement comme le bruit d’un cyclone.

Où étaient ces maisons ?

Les villageois s’élancèrent dehors et s’aperçurent que la moitié du village était disparue et que là où était la côte coulait un impétueux torrent. Là où étaient les fermes et leurs dépendances, s’élevaient des pyramides de glace que les flots tourmentés de la Lièvre assaillaient de toute part.

Quatorze maisons de ferme étaient disparues. Qu’étaient devenus les habitants? Où étaient les quarante personnes qu’abritaient ces maisons? Il n’y avait pas un être vivant dans cet amoncellement de ruines.

L’éboulement

Sur l’autre rive de la rivière, là où il y avait une côte de quarante pieds de hauteur, et sur laquelle était située la ferme de Camille Lapointe,  il n’y avait plus qu’un trou béant. La ferme, la maison et ses dépendances avaient tout simplement été précipitées dans la rivière et projetée de l’autre côté. Alors, la glace s’est amoncelée et forma un barrage de trente-cinq a quarante pieds de hauteur, l’eau s’élevant de plus en plus.

Le village étant situé dans une petite baie couronnée de hautes collines. C’était la partie la plus basse du sol de la région, et comme les eaux de la rivière devaient se trouver une issue, elles débordèrent, entraînant une masse terrible de glace sur le petit hameau.

Une quinzaine de maisons furent englouties et tous  ceux qui les habitaient ont péri. Il n’y eut pas d’appel au secours. En un instant

Tout était consommé.

Comme un immense raz de marée les flots s’élancèrent dans la rivière au-dessous, et s’étant forcé un chenal autour de dix arpents de terre qui formaient le barrage, la rivière baissa jusqu’à ce qu’elle atteigne un niveau d’environ douze pieds plus élevé que celui de samedi.

La rivière du Lièvre est large de 100 pieds à cet endroit. Les maisons sont réparties des deux côtés. Du côté ouest, la falaise atteint une hauteur de 40 pieds contre 10 pieds du côté est. A quatre heures hier matin, sur une longueur d’environ un demi-mille, la terre s’est écroulée dans la rivière, engloutissant deux maisons. Le déplacement de l’eau a rejeté les banquises de glace de la rivière sur l’autre rive, une inondation s’est produite, et la glace, projetée avec violence contre les maisons en a détruit 11.

La cause

du désastre est la formation géologique de la falaise, qui repose sur un lit d’argile et de sable. Les sources qui viennent prendre naissance en-dessous minent le sol peu à peu.

La plupart des victimes ont été inhumées le 28 avril 1908. Voici les noms que j’ai pu retrouver en consultant les actes de la paroisse.

Alexina Lamoureux, femme de Napoléon Charron et ses enfants, Amanda, quatre ans, Adélard, trois ans et Charron, sept mois. Rose Anna Charron (inhumée le 24 juin), 31 ans, femme d’Augustin Larivière et ses enfants Camille, 10 ans, David, Emma, six ans, Rose, deux ans et  Albert, onze mois, Georges Morissette, 10 ans, fils de Louis et de Sophie Deslauriers, Cléophas Deslauriers, 34 ans et sa femme, Célina Paquin, 35 ans ainsi que leurs enfants, Damien, 11 ans et Wilfrid, huit ans et Albert, sept ans, Lucien, cinq ans, Béatrice, trois ans (inhumée le 5 juin) et Alice, six mois, Emilie Labelle, 75 ans, veuve de Emmanuel Lapointe, Daniel Lapointe, 19 ans, Eddy, 14 ans, Arthur, 12 ans, Angus, neuf ans et Henri Lapointe, sept ans, fils de feu Camille et de Christian McMillan (à connaissance, Christiane McMillan, veuve de Camille Lapointe, a survécu), Alesina Légaré, 30 ans, femme de Joseph  Murray (corps non retrouvé) et ses fils Arsidas, 10 ans, Wilfrid, neuf ans (inhumé le 3 juin) et ses filles, Florida, sept ans et Anna, cinq ans (inhumée le 28 mai), Adélard Murray, 30 ans, fils de François et de Louise Gagnon, Émelie Gravel, 39 ans, femme de Paul Desjardins et leur fils Elias, 6 ans, Florimond Desjardins, 13 ans, fils de Paul et Alphonsine Mallette

Explication scientifique

Voici comment le Dr H.M. Ami, du Bureau Géologique, d’Ottawa, explique scientifiquement le phénomène désastreux qui vient d’arriver à Notre-Dame de la Salette, et qui n’est pas sans précédent en cette région.

Les côtes de glaise qui bordent la Lièvre, sont de très récente formation et sont formées de glaise marine.

Au fond de la Lièvre et des terrains avoisinants se trouve un vieux lit de granite laurentien.

Sur cette couche éphémère, repose un lit plus récent de glaise et de gravier ordinairement divisé en deux parties, d’âges divers. Ces couches de glaise ne sont pas très solidement cimentées l’une à l’autre, à cause de leur récente formation.

L’eau s’infiltre entre les deux couches et y charrie du sable et du gravier qui finissent par former des milliers de petits rouleaux. Ainsi la couche supérieure repose sur cette multitude de petits rouleaux.

L’humidité mine peu à peu ce qui retient l’une à l’autre les deux couches jusqu’à ce que, comme dans le cas qui vient de se produire, la couche supérieure se détache complétement, glisse sur ses petits rouleaux naturels et, emportée par son propre poids, s’éboule dans la vallée.

Ces éboulis se produisent ordinairement le printemps, à cause de la crue des eaux de cette période.

L’été dernier, ayant été très sec, la glaise est devenue très cuite et de larges fissures s’y sont faites.

Par ces fissures, lorsque les pluies vinrent, l’eau s’introduisit facilement jusqu’à la couche inférieure où elle accomplit graduellement son œuvre de désagrégation.

La crue des eaux considérable de ce printemps aida de son côté à déterminer le terrible éboulement d’hier.

(Textes parus dans La Patrie, 27, 28, 29 et 30 avril 1908).

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Une photographie montrant La Lièvre sur les bords de laquelle se trouve Notre-Dame-de-Salette. Photo : La Patrie, 28 avril 1908, aucune licence nécessaire, photographie du domaine public

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