Des nouvelles pas fraîches

Le baiser est condamné

Le baiser est condamné

Le baiser est condamné

La contagion du craw-craw

Le baiser a beaucoup d’ennemis. Oui, il a tant d’amis ardents et fidèles, qu’il peut défier la médisance et même la calomnie. Mais ses adversaires ne sont point négligeables. Les moralistes, d’abord, acharnés à l’interdire, au nom d’une morale spéciale, en Angleterre notamment, au risque de compromettre l’oeuvre sacro-sainte de repopulation. Les hygiénistes, ensuite, dont on n’a pas oublié la campagne pour nous persuader que le baiser était le véhicule de microbes effroyablement pathogènes qui répondaient le désordre dans notre organisme en y dansant un cake walk effréné.

On avait laissé dire aux empêcheurs de s’embrasser à la ronde, et le baiser avait conservé auprès de la majorité de nos contemporains la faveur dont il jouit avec quelque raison. Mais voici qu’il nous vient du Cap et du Transvaal une angoisse nouvelle au sujet du baiser.

Il paraîtrait démontré que le baiser expose les participants à contracter le craw-craw. Rien que le nom vous fait passer un petit frisson dans les mâchoires, n’est-ce pas? Le craw-craw sévirait à l’état endémique dans l’ouest de la colonie du Cap et dans plusieurs districts du Transvaal. Il est causé par un ver microscopique de la famille des anguillulidés. Malgré son extrême petitesse, il est très actif et se multiplie à l’infini dans le sang du malade, qui est en proie à des démangeaisons épouvantables, particulièrement dans le dos, sur les bras et sur les épaules. L’Université de Birmingham s’est occupée activement de ce nouveau fléau. L’université a déjà reconnu que la maladie ne se contracte que par le contact des lèvres.

Cette fois, c’est fini de rire. Le microbe du baiser n’est pas un mythe. Les moralistes sont dans l’allégresse, parait-il, à l’idée que les amateurs auront toujours ce microbe sur les lèvres. Férocement, ils en tirent des conséquences heureuses pour notre vertu. Mais le baiser familial, le baiser de la mère à son enfant, devient aussi un danger.

Un baiser, c’est bien douce chose.

S’il faut le payer de démangeaisons épouvantables, un des plus jolis gestes de l’humanité va disparaître condamné par la science. Au fait, la fameuse tunique de Nessus, ce n’était peut-être que le craw-craw.

(La Presse, 30 décembre 1904).

amour heureux

Le baiser, est-il condamné? Photo : © Serge Keln

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