Histoire de Montréal

Le dernier jour du tramway

Le dernier jour du tramway

Fidèles à eux-mêmes, les tramways ont été en retard jusqu’à la fin

(et 20,000 personnes les voient disparaître)

Un Montréal enthousiaste et endimanché, grande dame mais aussi populacier, cruel et nostalgique tout ensemble est descendu hier après-midi (30 août 1959) dans les rues de la ville, rendre un hommage railleur aux derniers vestiges d’une époque qui semblait devoir se faire éternelle.

À un demi-siècle de transport en commun, le commun des mortels a fait des adieux qui, malgré tout, ne manquaient pas de sincérité. La foule dépourvue des classiques petits drapeaux symboliques des manifestations savamment orchestrées, pour une fois a applaudi avec ses mains.

Ce témoignage émouvant, qui s’est répété tout au long du parcours Papineau-Rosemont, les vieux conducteurs ne s’y attendaient pas. Pour eux, transporter des millions de passagers chaque jour de la semaine, tout cet immense travail qui consiste à déplacer littéralement toute une population entière d’une extrémité à l’autre de la métropole quotidiennement, cela se résumait à ouvrir et fermer des portes pneumatiques, poinçonner des correspondances, remettre en vingt-cinq sous la monnaie de cinq dollars, jurer contre l’automobiliste idiot, qui, pour un feu vert, risquait de se faire estropier.

La population maussade des heures d’affluence a laissé tomber hier le masque fatigué des longues journées de la semaine et laissé voir aux hommes de tramway qu’elle était capable de gratitude, même si les sourires étaient un peu moqueurs, même si on pouvait entendre la remarque classique encore, au départ du défilé :

–    Comme d’habitude, ils sont en retard, jusqu’à la fin.

Effectivement, le convoi s’ébranla à 2h. 41, onze minutes après l’heure prévue. Coïncidence amusante, le cortège a maintenu la vitesse de six milles à l’heure, la vitesse moyenne même des tramways de Montréal aux heures de pointe. Attendu à 4h. 30 aux ateliers de Mont-Royal après avoir bouclé le circuit Papineau-Rosemont de Notre-Dame jusqu’à Pie-IX, les portes symboliques se sont refermées sur le dernier tram à 4h. 50. Mais entre-temps, la pluie, la sale pluie qui paralyse la circulation dès la première averse, s’était mise à tomber dru et la foule si abondamment massée se dispersa comme par enchantement. On la retrouva en petites grappes toutes trempée, sous les arbres, piétinant les coquets parterres qui annoncent le Nouveau-Rosemont.

La ruée sans billets

À la plus grande joie des marmots qui faisaient claquer leurs pieds nus dans les mares, les gros messieurs impressionnants qui avaient pris place dans les ostentatoires tramways découverts, reçurent le gros de la douche. Ce fut, comme aux meilleurs temps du tram, une ruée folle vers les véhicules qui suivaient. Mais sans billets à percevoir, ils s’emplirent plus rapidement qu’à l’accoutumée, et bientôt l’atmosphère passa des douces effluves du voisin jardin botanique au parfum innombrable d’une foule en nage. À quoi ça tient, la nostalgie du tramway.  Sur les 20 000 (au moins) personnes massées le long du parcours, il y avait bien 5000 photographes amateurs.

La fête a si bien réussi que des embouteillages de toute beauté se sont produits à chacune des intersections. La fête a si bien réussi que le caractère officiel de la manifestation s’est dissipé au départ. Tout le monde était dans le coup, même les conseillers qui avant de décrocher le douteux privilège de retrouver leurs Cadillac d’une autre couleur avaient connu eux aussi les affres démocratiques du transport en commun. Sur les banquettes peinturées en or, les gros bonnets étaient devenus joyeux spectateurs. Car la fête était partout.

Mais il y a eu tout de même quelques fonctions officielles. M. le maire qui se coiffa de la casquette du conducteur, en plaçant une main prudente sur l’accélérateur. À côté de lui, M. James Becket Smith, wattman à sa retraite, reconstituait ses souvenirs.

Le tram 1959

Il y a eu aussi ces portes en papier mâché  qu’on referma sur un des anciens Outremont 29, et alors se fut la guirlande des commissaires de la CTM, du président jusqu’au switcheur (voir dictionnaire Belisle), la guirlande de l’Exécutif, de M. le maire en descendant, tous visiblement soucieux, car en somme, on ne tourne pas une page de la petite histoire montréalaise sans songer qu’il faudra en écrire une autre, sur laquelle le peuple de Montréal veillera à ce qu’on écrive cinq lettres : métro.

Et pendant que tout cela se dissolvait dans la pluie, un vieux conducteur aux cheveux blanchis, M. J.-P. St-Onge, aux contrôles du solotram matricule ironiquement 1959 demandait au padre sa bénédiction.

Sacré Montréal, ce que tu peux être sympathique, quand tu descends dans la rue.

Notes : En 1892, le Rocket, le premier tramway à rouler dans les rues de Montréal, fut construit par la Brownell Car Manufacturing, de St.Louis, et il fut retiré de la circulation en 1914.

En 1902, la ville achète dix tramways de 50 pieds de longueur. Ces tramways étaient les plus gros à circuler sur le territoire de Montréal. Construits par Montréal Park et Island Railway, ils desservaient surtout la banlieue.

En 1910, la ville de Montréal ajoute le tramway d’acier construit par l’Ottawa et Manufacturing. Ce modèle, le premier à incorporer l’acier comme matériau sur une grande échelle, a roulé jusqu’en 1955.

En 1926, le modèle de type Birney fait son apparition. Ce tramway, avec poste de conduite aux deux extrémités desservait les circuits en banlieue éloignée où la fréquence était limitée.

rue craig terminus de tramway

Tramways devant le terminus de la rue Craig (actuelle rue Saint-Antoine) vers 1950, photo du domaine public

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