George

Le vol et le patrimoine

Le vol et le patrimoine

(Fragment du  Manuel d’archivistique)

Cours de Déontologie: Vol qualifié comme moyen de protéger le patrimoine

Dans les années 80, tous les 3 à 4 mois, une circulaire nous arrivait, contenant des instructions sur l’élimination de certains documents. Ces circulaires provenaient du Comité de Contrôle du Patrimoine national (en fait, je ne me souviens pas du nom exact, peu importe).

On y mentionnait les documents à détruire immédiatement, accompagnés d’instructions concernant le mode de destruction à employer. Deux parties de la circulaire étaient fort intéressantes :

D’abord, la liste qui énumérait tous les documents que le Parti avait décidé de détruire. Les critères n’étaient pas expliqués, mais nous n’étions pas assez bêtes pour demander les motifs de la destruction.

En tout cas, nous aimions lire cette liste : c’était l’unique moyen pour nous tous (et pour nos parents et amis) de nous renseigner sur les écrivains, déclarés «ennemis du peuple», sur les événements internationaux ou sur les ministres tombés.

En la lisant, nous prenions connaissance du fait qu’Yves Montand (ex-ami du pays, déclaré traître) avait tourné dans un nouveau film : «détruire les pages 19-24 du numéro 12 de la Revue du Cinéma, où un article sur le cinéma français mentionne à tort le traître Yves Montand. Nous apprenions que Salinger avait écrit un nouveau roman : «détruire ce manuel de littérature occidentale, car les chapitres 15-17 mentionnent les œuvres de ce partisan de l’impérialisme», ou encore qu’un ex-ministre était accusé de corruption : «enlever et détruire la page 345, volume 14 de la Grande Encyclopédie Nationale. La nouvelle page 345 vous sera envoyée sous deux semaines. Vous devrez la coller dans l’Encyclopédie, la substituant à la précédente version».

Si vous avez lu 1984 et que vous croyez que Georges Orwell dressait un portrait exagéré des procédures régissant les documents d’archives en Océanie, vous vous trompez : il n’a fait que décrire la réalité. Je vous l’assure.

À vrai dire, dans nos archives, les cas de destruction des documents conformément aux circulaires étaient bien rares : nos archives étaient spécialisées en sciences, nous ne conservions pas de publications générales et s’il nous arrivait de détruire quelque chose, c’étaient principalement des pages d’encyclopédies ou quelques revues.

Je me souviens d’un cas curieux : j’ai fait brûler le Grand Dictionnaire Espagnol, car il avait été écrit par «le traître envers la Patrie, M. Tour, qui s’était échappé en Espagne quand la Patrie lui avait confié une mission de travail dans ce pays capitaliste». La circulaire n’expliquait pas pourquoi M.Tour, né en Espagne et transporté chez nous à l’âge de 10 ans, était traître s’il voulait retourner dans son propre pays, ni comment les usagers étaient supposés travailler sans le seul dictionnaire disponible.

Je me rappelle de deux cas distrayants de destruction de magazines : en 1983, nous avons reçu l’ordre de détruire le premier numéro de l’année de la revue La technologie pour les Jeunes, car cette revue avait commencé la publication du roman L’Odyssée Cosmique 2010 d’Arthur Clarke. Les éditeurs ne s’étaient pas aperçus que les cosmonautes portaient des noms de dissidents russes et que leur vaisseau s’appelait L’Académicien Sakharov. Après le premier numéro, la publication avait été arrêtée, le rédacteur renvoyé, enfin, les bibliothèques et les archives avaient reçu l’ordre de détruire la revue.

Un autre cas a eu lieu en 1985. Une photo dans le magazine Science & Vie présentait un professeur d’université, gagnant d’un prix académique. Rien de spécial… Mais le visage du professeur était la copie conforme du visage du grand et génial Lénine, fondateur du premier État Socialiste au Monde, le pays le plus prospère et heureux… et le professeur s’appelait Armand. Vous ne voyez pas le problème ? Aha… le problème est que depuis la Révolution, tout le monde parlait à voix basse des relations intimes entre Lénine et Irène Armand, une belle française… Reconnaître que le grand Lénine (marié avec une femme russe) avait une maîtresse française et avait eu un fils avec elle, … cela équivalait à de la haute trahison. Et l’unique preuve indiscutable des relations entre les amants était fournie au grand public par un magazine scientifique avec cette photo innocente… À détruire, la provocation impérialiste !

La deuxième partie de la circulaire, celle dédiée à la procédure de destruction, ne changeait jamais : elle commençait avec une description détaillée du baril à utiliser. Ensuite, les auteurs spécifiaient les normes d’essence pour chaque kilogramme de matériel à détruire, après ils décrivaient la façon de fermer le baril… Les instructions finissaient par un avertissement sur la sécurité : attention au feu… Ne vous brûlez pas! Oui, l’état socialiste veillait toujours sur la santé des travailleurs !

Dès l’arrivée de la circulaire, nous ne pouvions pas nous promener dans le dépôt sans être accompagnés de 2 autres personnes, car entre deux personnes, il pouvait y avoir une relation de complicité pour voler les documents qui devaient être détruits. C’est pourquoi, au moins trois archivistes devaient y aller, prendre l’exemplaire destiné à être brûlé et l’apporter au baril… C’était drôle de voir trois archivistes marcher ensemble dans les couloirs, celui du milieu saisissant la page à éliminer et tous les trois essayant de lire les lignes devenues dangereuses, mais sans montrer leur curiosité par des phrases réactionnaires.

Naturellement, il était défendu aussi d’enlever les circulaires qui étaient conservées en permanence. Je vous avoue que pour moi, il était inconcevable de voler un exemplaire : mon éducation et des principes de déontologie m’en empêchaient. Il était aussi défendu d’en faire les copies, bien sûr.

En 1990, les grèves et les manifestations se succédaient sans interruption. En janvier 1991, les Assemblées Générales de presque tous les organismes et ministères ont adhéré à la cause souverainiste. Le 19 janvier, la Police provinciale et le Bureau du procureur général ont déclaré leur «non participation » dans les enquêtes sur les «actes de guerre et d’autodéfense légitimes». C’était comique : vous imaginez un procureur général, accompagné du ministre de l’Intérieur, définissant ainsi à l’unisson les explosions de bombes des militants d’une organisation clandestine ?

Le jour suivant, le Parti Communiste, officiellement toujours au pouvoir, a ordonné l’invasion des villes par l’armée fédérale. Les chars fédéraux ont écrasé la faible résistance de la police locale. Le  21 janvier, les soldats se sont présentés dans nos dépôts avec l’ordre de détruire tous les matériaux témoignant de la censure. Le Parti était conscient que c’était sa fin. L’unique motif de l’attaque était d’évacuer les archives. Comme les nôtres ne conservaient rien au sujet des opérations financières ou politiques, ils sont arrivés pour détruire les preuves de toutes les bêtises commises pendant ces longues années.

Nous avons encerclé les soldats… Le jeune lieutenant aurait été content de se laisser persuader, mais il nous a dit : « – Mesdames, Messieurs, je serais ravi de sortir d’ici et de vous laisser 10 minutes pour ramasser les papiers. Hélas, je suis officier et je dois donc accomplir ma mission… »

Ils ont brûlé les instructions accumulées pendant toutes ces années et j’ai alors pensé que les preuves de la censure étaient perdues pour toujours… Quel dommage… J’étais désespéré et je maudissais mes scrupules, les principes de déontologie et d’honnêteté qui m’avaient empêché de sauver ces papiers.

À ce moment, ma collègue Diane Wutenberga, une archiviste très mince, calme et modeste, qui a toujours été très disciplinée et qui n’a jamais dit un mot de critique sur le parti communiste ou pour la souveraineté, s’approche et me dit avec une voix posée, tranquille et timide :

– Ne t’en fais pas, George, j’ai toute la collection de cette merde chez moi !
– ?????
– Je fais des copies de toutes les instructions depuis une dizaine d’années. Et j’ai substitué des copies aux originaux. J’ai volé tous les papiers qu’ils ont essayé de détruire aujourd’hui. Alors, ils n’ont brûlé que des copies, mon cher George…

Voilà comment le vol qualifié peut être un moyen de conserver le patrimoine historique… A-t-elle commis un crime archivistique et éthique ? Ai-je bien agi en ne volant rien ? Hum… Vrai ou faux ? Qui peut répondre ?

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