George

Réservé : corps diplomatique

Réservé : corps diplomatique

Réservé : corps diplomatique

Les Visiteurs ne sont pas des saints (Paul Carta, L’Échiquier des Étoiles)

– Maître, vous avez une visite…

Ah, la dame est ici ! Comment se sentirait-elle en apprenant que la seule raison de notre rendez-vous est sa beauté ? Car moi, je suis prêt à me lancer dans une nouvelle aventure amoureuse…

En effet, si cette femme était la première à nous offrir sa recette-miracle contre le plus gros problème qui menace l’humanité depuis déjà trois mois, je serais probablement enclin à penser qu’elle a trouvé la solution.

Malheureusement, le Département de Psychologie Extraterrestre de l’ONU dont j’ai la charge, a entendu et analysé des centaines d’offres plus ingénieuses les unes que les autres. Pas de réponse à cette devinette qui est un vrai casse-tête pour nous, pour toute l’humanité, pour des milliers de millions d’êtres humains. Cette femme n’est pas la première ni la dernière…

***

Quel idiot a eu l’idée de baptiser ce projet « le Corps diplomatique » ? Et si les Visiteurs avaient simplement besoin de nettoyeurs pour leurs abominables égouts ? Et s’il s’agissait de la collecte de déchets tellement ignobles que personne là-bas ne veut les ramasser ? D’ailleurs, pourquoi ne refusons-nous pas simplement cette « invitation » à leur envoyer notre peuple ?

Je sais que toutes ces questions ont déjà été soulevées et discutées en maintes occasions. On n’a pas de réponse. C’est vrai qu’on aurait pu refuser « l’invitation » de la Communauté galactique… et risquer la destruction pure et simple de la terre !

Pas de réponse… Mais, pourquoi se cacher la réalité ? Pourquoi ne pas donner au projet un titre beaucoup plus convenable : « Les cobayes terrestres ». Corps diplomatique… ma foi… Admettons toutefois que le titre choisi a permis de glorifier la mission et de faire semblant qu’il s’agisse de héros, pionniers du brillant futur de l’humanité.

En réalité, c’est de cobayes humains qu’il s’agit. Des cobayes humains contraints et forcés d’aller vers les étoiles (s’il s’agit bien d’étoiles et non d’un cloaque insondable).

Nos représentants vont aller chez des habitants d’autres mondes. Pour la première fois dans l’histoire de la civilisation, pour la première fois depuis que l’humanité existe… ce sera un grand pas pour l’homme.

***

Les Visiteurs sont apparus un beau jour dans nos cieux, arrivant à bord d’une douzaine de vaisseaux de formes différentes, les uns angulaires, les autres ovales… Grands, énormes, gigantesques … tels que présentés dans des romans de science-fiction (certains d’entre nous sont d’avis qu’il s’agit en fait d’un show extraterrestre pour nous convaincre, c’est pourquoi ils se déplacent en utilisant des moyens de transport inconcevables pour nous).

Bref, les Visiteurs ont interrompu tous nos programmes de télévision et de radio et nous ont parlé. Dans toutes les langues de la terre, sur toutes les chaînes, en remplaçant les pages de tous les sites internet par l’image de ces effrayants oiseaux métalliques qui planaient au-dessus de nos têtes.

Ils nous ont parlé posément, sans menaces, sans proclamer la venue d’un nouveau règne ni la fin du monde. En fait, l’allocution n’a duré qu’une minute. Ce qu’ils ont annoncé, nous hante et nous hantera longtemps… jusqu’au dénouement final :

« Ceci est un message enregistré. Dans exactement six mois, à partir de maintenant, la Terre doit rassembler à New York, devant l’édifice de l’Organisation des Nations Unies, dix mille personnes adultes qui seront désignées par nous et envoyées au sein de la Communauté galactique des civilisations. Ces personnes devront être choisies en tant qu’échantillons représentatifs de l’humanité, quant au sexe, habitudes, niveaux d’éducation, milieux sociaux, races, idées philosophiques, artistiques et sociales. Un refus d’obtempérer de la part de l’humanité entraînera des sanctions contre votre planète. En cas de réponse positive, l’humanité obtiendra libre accès aux connaissances de la Communauté galactique. Fin de la transmission ».

Depuis, les sociologues de tous les pays essayent de disséquer le message, l’analysant mot par mot et phonème par phonème. On a comparé les langues dans lesquelles le message a été annoncé, on a substitué les termes par des synonymes, on a discuté sur le concept de « personne adulte » et on a tenu de longues conférences consacrées à la notion des « habitudes ». Des congrès internationaux ont porté sur la signification du nombre dix mille. Des religions se sont formées autour du terme « communauté galactique » (le seul terme répété deux fois dans le Message !). Nul doute, s’il s’agissait d’un procès judiciaire, les avocats terriens auraient démontré l’incongruité de l’ultimatum et auraient prouvé son inconsistance.

Le problème est qu’après la diffusion de ce petit discours,  les vaisseaux ont simplement disparu. Et le compte à rebours a commencé.

***

Nous n’avons pas pris de risques. Il y a eu, bien sûr, des gens prêts à « combattre pour la liberté » (combattre contre qui et comment, cela dépasse l’imagination, mais on trouve toujours des résistants prêts à faire voler en éclats tout le voisinage pour une « noble cause » ). Pour la grande majorité d’entre nous, la partie évoquant des « sanctions contre la planète » se révélait assez persuasive. De même que cette promesse d’« accès plein aux connaissances de la Communauté galactique ». La carotte et le bâton, c’est toujours efficace…

***

Alors, on a obtempéré. On a décidé de réunir les 10 mille personnes qui répondraient aux conditions exigées et de les rassembler devant l’édifice de l’ONU. L’humanité a avalé l’ultimatum. Les humains se sont dit que s’il n’y avait pas d’autre solution, il fallait bien obéir et espérer que tout allait bien finir.

***

Et c’est là que le projet a échoué avant de commencer. En effet, personne  ne sait comment choisir ces dix mille « diplomates ». Bon, les volontaires pour partir au cœur de la galaxie, ne manquent pas. Le problème est que tous ces volontaires, sont loin d’être des « échantillons représentatifs de l’humanité » (certains sont carrément fous). Toutes celles et ceux qui ont offert allègrement d’être envoyés vers nos voisins cosmiques, se ressemblent comme deux gouttes d’eau distillée : personnalités instables, tendances à la fantaisie, incapacité d’évaluer les risques, inadaptation à la vie en société, surévaluation de leurs capacités à dominer la situation.

À un moment, on a eu l’intéressante idée de tenir une sorte de  loterie parmi tous les êtres humains, offrant une compensation à leurs parents et amis, mais on a dû abandonner ce plan après avoir compris que les « diplomates galactiques » s’échapperaient par milliers et qu’une moitié d’entre eux seraient morts de peur avant de décoller (la peur est une caractéristique intrinsèque de l’homme, n’est-ce pas ?). D’ailleurs, que raconteraient-ils aux habitants de ces lointains rivages ? Que la Terre a choisi ses représentants au hasard en les séparant de leurs enfants bien-aimés ? (hum… qui sait, peut-être que c’est une pratique courante chez les Visiteurs, mais on ne peut pas courir ce risque).

Il nous faudra bien trouver quelque chose, si l’humanité veut survivre. Et il faut trouver vite !

***

C’est pourquoi je ne nourris pas d’espoir devant cette dame mince, aux cheveux noirs et aux yeux noir profond, d’âge moyen, qui m’a adressé la parole lors d’une des innombrables conférences qu’on a données au cours de ces derniers mois.

Bien sûr, si j’ai donné rendez-vous à cette femme à la voix mélodieuse, c’est dans un but plus personnel.  Je sais qu’elle ne m’apprendra rien. Pourtant, je ferais semblant de l’écouter, de réfléchir, d’avoir des doutes et finalement, je vais l’inviter dans mon restaurant préféré… Un peu de champagne, un peu de caviar, une tarte aux rhubarbes… ce ne sera pas la première fois que je profite de mes fonctions.

***

La femme entre dans mon cabinet. Timide, hésitante, pleine d’espoir… Elle ne sait pas encore que si elle n’était pas si belle, elle ne serait jamais arrivée au seuil de mon cabinet.

– Bonjour Maître, …
– Bonjour Madame… (un échange habituel d’aménités et autres politesses s’ensuivent).
–  J’ai une solution au problème. Je sais qui doit nous représenter devant la communauté galactique ! (Qui en aurait douté… Chaque jour, j’entends cette phrase une dizaine de fois. Mais il me faut être attentif et montrer toute une gamme d’émotions positives).
– Alors, j’attends avec impatience, continuez, ma chère… (hum, je suis trop pressé, mais elle ne semble pas remarquer mon lapsus).
– Tout le monde sait qu’il nous faut des gens représentant toutes les classes et toutes les strates de l’humanité, de professions diverses, d’âges variés, etc. et tout le monde comprend que ces gens doivent savoir agir dans des situations imprévisibles…
– Oui, Madame, bien sûr, Madame…
– Mais, Maître, il existe bel et bien sur la Terre une communauté de gens qui répondent à toutes les conditions nécessaires. Ces gens possèdent de l’intelligence, des idées originales. Le sens artistique et l’organisation leur sont innés… Citez une qualité, ils l’ont. De plus, ces personnes ont l’habitude d’agir en situation de stress et ils se subordonnent aux leaders qu’ils choisissent parmi les plus doués d’entre eux.
– Ah oui, les forces armées, on a déjà pensé aux militaires. La discipline, la capacité d’assumer des risques inconnus, la force physique, l’initiative… Toutefois, les militaires sont trop limités, ils n’arrivent jamais à voir le monde d’une façon globale, ils connaissent bien leur métier, mais au moment de sortir du cadre des règlements, ils ne savent plus quoi faire… Et puis, que se passera-t-il, si leur mission était celle de présenter, disons, l’architecture ? Nos militaires, décriront-ils les forts et les bunkers comme des constructions idéales ? Et si on leur demande de parler de notre économie ou de philosophie ? De plus, n’oubliez pas qu’on n’arrivera jamais à former un corps homogène de militaires de dizaines de pays du monde. Vous vous imaginez un officier français agissant sous le commandement d’un général américain ou vice-versa ?  Je peux même ajouter qu’on ne trouvera jamais dix mille militaires compétents qui seront disposés à quitter la planète probablement pour toujours, sans rien savoir sur la mission qui les attend. Ils ne sont pas lâches, ils sont peut-être prêts à mourir en mission, mais ils échoueront s’il s’avère que la mission ne consiste pas à stopper des chars ennemis, mais à chanter en chœur pour les députés d’une lointaine galaxie, ou que sais-je… Alors, vous comprenez que votre idée, ma chère amie, me semble irrecevable. Toutefois, je crois qu’on peut discuter un peu plus sur la question et comme l’heure du lunch approche…

Elle m’interrompt d’un geste méprisant, comme si elle lisait dans mes pensées :

– Mais, mon cher Maître, qui a parlé des militaires ?

Je la regarde, embarrassé… Enfin, quelle autre communauté peut être tellement unie, disciplinée et prête à toute éventualité qu’une communauté de militaires, quoique cela ne nous serve guère ici.

À elle de me regarder d’un air condescendant :

– Maître, parfois les choses évidentes vous échappent, à vous et à tous ces grands experts en communications sociales. Vous oubliez qu’il existe chez nous une communauté forte, puissante, ayant un sens de la discipline et répondant à toutes les exigences contenues dans l’ultimatum extraterrestre. Ces gens n’ont pas besoin de longues périodes d’entraînement pour la mission qui les attend (d’ailleurs, personne ne sait à quoi se préparer). Ces gens sauront choisir leur propre chef et ils seront disposés à mourir pour lui… il y a parmi eux des personnes de toutes les races, âges et milieux sociaux ce qui n’empêchera jamais une coopération étroite entre eux, parce que c’est une fraternité de gens solidaires et raisonnables, sans la moindre trace d’hystérie individuelle ou collective. Ils sont parfois imprévisibles ? Soit. Mais ils se porteront volontaires pour une mission dont l’issue est inconnue et ils seront ravis d’y aller, du moins, nous en trouverons un nombre plus que suffisant…

A-t-elle perdu la tête ? On a pensé à tout, on a essayé de choisir parmi toutes les catégories, des fraternités universitaires jusqu’aux clubs sportifs, des amateurs de pêche aux sculpteurs de figures sur glace. Toutes ces communautés ont été refusées. Parfois, à cause de leurs qualités, d’autres fois parce qu’ils ne pourraient compter assez de volontaires… il est impossible de trouver sur Terre un groupe qui réponde à toutes les exigences des Visiteurs envers nos « diplomates » ou plutôt nos cobayes.

Mais cette femme est sûre de ce qu’elle avance :

– Doit-il y avoir des femmes parmi nos diplomates ? Aucun problème ! Vous craignez qu’ils ne soient pas capables de peindre ou d’expliquer nos notions philosophiques ? Ne craignez rien, on trouvera des artistes et de bons philosophes chez eux aussi. S’il s’avère qu’il faut montrer les pires qualités de la race humaine, ils le feront. Qu’il s’agisse du besoin de montrer de la combativité, de révéler de l’ingéniosité, personne de mieux qu’eux… Pour consoler des bébés, vous ne trouverez une âme plus tendre que ces gens. Enfin, ils sont rusés, malins, malicieux, astucieux, habiles, ingénieux et tout simplement géniaux… et ils savent haïr et aimer comme personne d’autre.
– Foutaises ! Vous ne pourrez jamais trouver dix mille personnes avec ses qualités, jamais !
– Pourtant, ces gens existent, formant une communauté qui saura représenter la Terre d’une manière digne, peu importe la mission qu’ils auront à accomplir.

Bon, je suis sûr qu’il s’agit d’un coup de bluff et qu’en fait, elle se moque de moi… Mais puisque j’ai invité cette folle, à moi de faire semblant de l’écouter :

– Continuez, s’il vous plaît.
– C’est simple, Maître. Des forçats ! Des prisonniers communs ! Des condamnés à perpétuité ou même à la peine de mort ! Ces gens n’ont rien à perdre et voilà pourquoi ils iront volontiers vers des terres inconnues. Ces gens sont issus de tous les milieux, ils sont créatifs et on a déjà parlé de toutes les qualités qui leur sont propres. On y compte des femmes. Ils viennent de tous les pays du monde. Alors, réfléchissez… De plus, ce ne sont pas tous des criminels, parce que certains ont été condamnés injustement. Enfin, ne représentent-ils pas l’essence de ce qu’est notre civilisation : l’idée de s’opposer à la loi existante et d’agir contre la vie d’autrui ?

Je reste bouche bée. J’hésite. Je ne sais pas encore quoi dire, mais elle a raison. Elle a toute la raison du monde. Citez-moi une qualité, une caractéristique, un trait, et vous le trouverez chez les criminels.

Ces gens pourront faire ce qu’il faut qu’ils fassent. D’ailleurs, l’humanité ne pleurera pas si ce « corps diplomatique » disparaissait pour toujours. Plus d’un sera soulagé d’apprendre qu’on s’est débarrassé de dix mille criminels parmi les plus terribles et dangereux…

Épilogue

Les cordons interminables des militaires et des policiers peuvent enfin se relâcher… Les dix mille « ambassadeurs » ont été réunis sur la place des Nations Unies, sans qu’un seul ait réussi à s’échapper. Et juste au moment annoncé dans le message initial, soit « exactement six mois après la diffusion… », ils se sont envolés. Sans aucun effet spécial. L’instant d’avant, ils se promenaient sur la place, fumant, bavardant, faisant des gestes obscènes aux caméras des télévisions du monde entier, mâchant les restes du dernier souper offert par l’humanité reconnaissante… et puis, plus rien… ils ont disparu. Plus personne. Ils sont allés vers leur mission, peu importe si elle consiste à servir de jouets aux enfants d’extraterrestres, de cobayes pour leurs expériences ou de mercenaires dans leurs guerres.

Personne ne pleure leur sort, ils l’ont bien mérité. Tout le monde est heureux et tout le monde se félicite. L’humanité s’en est bien sorti.

Tout est parfait. Pourtant, une idée, une seule idée me ronge le cerveau : et si les Extraterrestres nous ont demandé ces « diplomates idéaux » à seule fin de les instruire, de leur apprendre toutes les merveilles de la technologie et de la science galactique pour nous retourner ces élèves après leur cours de formation. Que se passera-t-il s’ils reviennent dans un an, armés de connaissances incroyables et d’armes toutes puissantes… Que se passera-t-il si ce « corps diplomatique » revient pour devenir maître de notre monde ?

Fin

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