Littérature

Un drame en 1837

Un drame en 1837

Un drame en 1837

Nouvelle d'Édouard-Zotique Massicotte (1867-1947)

Cette nouvelle a apparu dans Le Recueil littéraire en avril 1889 sous le pseudonyme d’Édouard Massiac.

Montréal – surnommée l’orgueilleuse métropole du Canada – était devenue dès le commencement des troubles de 1837-38, un des principaux foyers de l’insurrection.

Plusieurs de ses orateurs parcouraient les campagnes, faisaient des assemblées un peu partout, et cherchaient à soulever le peuple. Ils excitaient les cultivateurs à résister aux menées tyranniques des représentants de la fière Albion.

Du matin au soir, et du soir au matin, on voyait dans les divers quartiers de la ville, des groupes de Montréalais discutant politique, devisant sur les actions de Papineau, de Nelson et des autres chefs patriotes.

Au nombre des plus chauds partisans, se distinguait monsieur Boriau, ou plutôt le père Boriau, comme on l’appelait d’habitude. Âgé de cinquante ans environ, petit de taille, vif, alerte, ayant une bonne instruction, il possédait un de ces caractères qui demeurent toujours jeunes en dépit des ans. Aussi s’était-il lancé dans le mouvement révolutionnaire avec une ardeur juvénile.

Le père Boriau était veuf. Marié dès le début de sa majorité avec une femme qu’il adorait, il avait eu le chagrin de perdre successivement trois enfants, trois amours d’enfants, et après une dizaine d’années de mariage, son épouse était morte en donnant le jour à une fille qui ressemblait à sa mère, trait pour trait. Cependant, monsieur Boriau ne s’était pas laissé abattre par la douleur, et il avait élevé avec un soin tout particulier celle qui lui rappelait la compagne de ses joies et de ses peines.

Mademoiselle Ernestine Boriau était, à cette époque, une adolescente blonde de vingt ans et tous ceux qui l’avaient approchée la disaient une des plus gentilles demoiselles de la bonne société de  Montréal.

Son père se trouvait à la tête d’une jolie fortune, et il n’avait rien épargné pour en faire ce qu’on appelait alors une fille accomplie. Pas n’est besoin de dire que les prétendants étaient nombreux.

Parmi ces derniers, celui qu’elle préférait était un employé du ministère, Raoul Morand, jeune homme de beaucoup de talent. Il avait une figure sympathique qui plaisait, et sa conversation était attrayante, car ses connaissances étaient variées. Enfin, il avait pour seul tort aux yeux du père de ne pas partager ses idées. Autant l’un était patriote, autant l’autre était bureaucrate.

Mais, Raoul s’était montré toujours si aimable, si gai, si empressé auprès d’Ernestine qu’elle l’autorisa un jour à demander sa main à son père. Le lendemain, Morand alla voir le père Boriau, et lui fit sa demande. Quand il eut fini de parler, le vieux patriote le regarda un instant, puis froidement, il répondit en appuyant sur chaque mot :

– Votre demande m’honore beaucoup, monsieur Morand, mais je me vois forcé, à mon grand regret, de la décliner.

– Pourquoi donc, demanda Raoul, que craignez-vous? Que votre fille soit malheureuse ?

– C’est impossible, je l’aime trop, et elle aussi m’aime. C’est avec son assentiment que je fais cette démarche. D’ailleurs vous ne pouvez séparer deux coeurs que Dieu a probablement unis.

– Vous croyez me fléchir par vos belles paroles ? J’ai dit et je le répète, ma fille n’épousera jamais un homme qui s’est fait le valet de nos oppresseurs, elle ne s’unira pas à un membre du Doric Club… à un bureaucrate !

Morand était atterré ! Quoi, parce qu’il ne suivait pas le même chemin politique, monsieur Boriau refusait de consentir à son mariage ? C’était absurde, c’était du fanatisme ! Et un sentiment de haine le poussait à bondir sur cet homme, qu’il méprisait, qu’il haïssait maintenant, à lui arracher, par la menace, ce « oui » qui mettait obstacle à ses projets pour l’avenir.

Il se contint néanmoins, et d’une voix sourde, il ajouta :

– Monsieur, vous êtes injuste ! Parce que je ne pense pas comme vous, faut-il pour cela que vous brisiez l’avenir de deux personnes… vous n’avez donc pas de coeur ?… Songez monsieur, que de vous seul dépend le bonheur de votre fille…

– Cessez, vous dis-je, interrompit le père Boriau tout tremblant de colère, cette discussion a déjà trop duré. Je ne reviendrai jamais sur ma parole… Par conséquent, vous êtes libre de partir.

– Soit, – dit Raoul en se levant, – brisons là, il ne me plaît pas de me traîner à vos genoux ; je me retire donc, mais nous nous reverrons.

patriotes beaharnois

Patriotes à Beauharnois en novembre 1838. Cette aquarelle a été peinte par Katherine Jane Ellice (1813 ou 1814 – 1864). Mme Ellice a été faite prisonnière par les Patriotes à Beauharnois. Ellice était la bru du seigneur local. Elle a décrit les insurgés comme des « malotrus de la pire espèce à la Robespierre, tous armés de fusils, de longs couteaux et de piques ». Ottawa, Archives nationales du Canada, C13392.

Resté seul, monsieur Boriau fit appeler sa fille, lui raconta l’entrevue et lui signifia qu’elle eût à oublier cet indigne jeune homme.

« J’essaierai, mon père », balbutia Ernestine qui s’enferma dans sa petite chambre, où elle donna un libre cours à ses larmes.

Deux semaines se sont écoulées depuis les événements racontés plus haut. Nous sommes au 6 novembre 1837. Une excitation intense règne par toute la ville de Montréal ; on craint des troubles. Les boutiquiers se hâtent de mettre les contrevents et de voix saccadée, tremblante, il put dire :

– Comment, chère Ernestine, vous pourriez croire ?

– Assez monsieur. Je n’aurais eu que des doutes, qu’ils auraient été confirmés par votre  contenance. Allez ! ne souillez pas plus longtemps cette maison. Entre nous maintenant rien de commun. Vous ne me verrez plus en ce monde, et d’un geste impérieux elle lui indiqua la porte.

Qu’elle était belle en ce moment ! Le peintre qui aurait pu saisir la pose, l’expression eût fait un chef-d’oeuvre.

Morand restait là, humble, soumis. Il admirait involontairement cette jeune fille que la douleur rendait sublime. Il chercha dans ses yeux une lueur d’espérance, mais rien. Le pauvre homme sortit lentement, sans prononcer une parole, foudroyé par le regard de celle qu’il avait aimée plus que sa vie, plus que tout au monde. Découragé, presque fou, il fit une action lâche, il se suicida.

Ernestine, en apprenant ce nouveau malheur, s’évanouit. Elle reprit bientôt ses sens, mais à l’étonnement des personnes qui l’assistaient la jeune fille ne versa pas une larme. Sa douleur était si grande qu’elle ne pouvait pleurer.

Mademoiselle Boriau voulut se sacrifier à Dieu, et souffrir dans le silence. Elle abandonna ses biens et se fit religieuse. Sa santé déjà ébranlée ne put supporter le régime ascétique et le dernier personnage de ce drame disparut de la scène du monde.

La servante du Seigneur dort maintenant son dernier sommeil, sous la chapelle où le Très-Haut avait écouté ses prières et ses plaintes, et qu’Il avait exaucée en la retirant de cette vallée de larmes.

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