Littérature

Le dernier mot : chapitre 1

Le dernier mot : chapitre 1

 

 

Le dernier mot

Chapitre 1

 

Lion sur mer, la plage…

Il ramassa le Dictyothyris coarctata et le regarda de plus près. Ce fossile datant du bathonien ressemblait assez peu aux coquillages d’aujourd’hui. Il possédait deux colonnes vertébrales finement ourlées, ainsi qu’un quadrillage, comme si on avait laissé une gaze trop longtemps sur lui et que peu à peu, elle avait fait corps avec l’animal. Il s’appellait Malcolm Zelt. Son emploi d’informaticien consistait, lorsqu’il rencontrait un terme peu usité, à aller chercher au sein du web profond les liens anciens et à les réanimer, ramenant des pages entières de connaissances à la vie. Il était en quelque sorte « ressusciteur de mots ».

De plus, par acquit de conscience, il s’efforçait d’employer ce terme le plus possible au cours des jours suivants. La veille, il avait réanimé ce mot ainsi que plusieurs pages défuntes. Aussi, se dirigeait-il maintenant vers le restaurant Bellevue pour signer l’acte de renaissance de son nouvel ami. Il commanda une assiette de Dictyothyris coarctata. Le serveur bredouilla « des quoi ? ». Il lui expliqua en lui montrant l’animal. Finalement, le serveur, après avoir affecté un intéressement poli, lui proposa une délicieuse assiette de moules.

Revenant vers sa maison, il repensait au colloque auquel il avait assisté récemment, on y disait que, du point de vue du lecteur, le roman était un pacte de broutage, la lecture du journal une cueillette, tandis que le surf sur internet évoquait la chasse. Lui, se voyait plutôt comme un pêcheur, sa maison jouxtait le restaurant et par voie de conséquence le rivage. Aussi surfer sur le web prenait-il tout son sens, puisqu’il entendait le bruit des vagues tandis qu’il pianotait sur son clavier.

On estimait difficilement la taille du web profond, autant dire un océan. Il sentait l’urgence de sa tâche. Tous les jours, il réparait des liens, réactivait des informations en sommeil. Mais l’immensité de son oeuvre était sans fin. Ils étaient plusieurs comme lui, à travailler pour la société Wordalive, mais certains n’avaient déjà plus foi en ce qu’ils faisaient. Lors de ce colloque, il avait eu l’occasion de discuter avec plusieurs de ses confrères ainsi qu’avec une représentante de la haute direction, madame Strohl. Celle-ci leur avait dit, que de toutes façons, cela faisait longtemps que le web avait échappé à tout contrôle et que la société Wordalive courait à sa perte. On envisageait de licencier un bon nombre de ressusciteurs de mots.

Les moisissures du papier n’existaient plus désormais. Fallait-il donc garder les mots pour les décrire ? Non, c’était inutile. Tous les documents en papier étaient désormais dans des chambres stériles. L’archiviste devait d’ailleurs passer par un long processus de décontamination pour les atteindre. Madame Strohl voulait donc se passer des Aspergillus chevalieri et autres Aureobasidium pullulans. Pourtant, les Aspergillus chevalieri se développent aussi sur des produits alimentaires et les Aureobasidium pullulans peuvent apparaître sur des matériaux synthétiques. Malcolm avait tenté de lui faire comprendre que l’arbitraire de ses décisions pourrait avoir des conséquences graves. Il lui avait fait remarquer également que les fossiles eux, étaient toujours sur la plage (bien vivants en quelque sorte).

Toutefois, madame Strohl était une femme d’affaires à l’origine, aussi représentait-elle des intérêts liés à des considérations de productivité. Mais Malcolm défendrait son bout de moisi, non décidément, il ne serait pas renvoyé de Wordalive, il avait un génocide lexical à empêcher. Il avait fait un cauchemar terrible, il lisait un livre et petit à petit, tous les mots se recouvraient de moississures. Il allait voir des spécialistes, mais personne ne savait ce que c’était car le mot avait disparu, et avec lui, toutes les informations le concernant. Alors, il prit conscience de ce qu’il lui restait à faire.

 

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