Littérature

Boule de neige 7 : Une attente

Boule de neige 7 : Une attente

Une attente

par Michelle Bourque

 

Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir écrire ? Par où commencer ? Comment font-ils, ces écrivains à la con qui se multiplient comme des saletés de coquerelles pour produire leurs torchons ? Et moi qui suinte d’intelligence je suis incapable de produire une goutte d’intrigue. Remue-toi, mon vieux, tu es rempli de bonnes idées, écris sur la guerre et la paix, refait Tolstoï en t’inspirant des sunnites et des chiites, lance-toi dans la science-fiction géopolitique, les gens adorent ça, ou alors un polar, écris l’histoire de la découverte du tombeau de Jésus sur fond d’intrigue mythico-politico-religieux. Merde. Par où commencer ?

Toujours la même question qui assassinait son envie d’écrire, toujours la même exaltation à la pensée de son potentiel créateur et la même angoisse qui le taraudait à la mort dudit potentiel dès qu’il posait son large derrière sur sa chaise en osier. D’ailleurs, c’était peut-être l’osier. En y repensant bien, il se souvenait avoir lu ça quelque part. L’osier tue l’esprit créatif. Merde. Pourquoi n’y avait-il pas prêté attention ? Mais non, c’est impossible, s’il avait pris l’habitude d’écrire sur cette chaise en osier inconfortable qui craquait dès qu’il avançait une fesse pour mettre un point final à une phrase, c’est parce qu’il avait lu quelque part que l’osier avait des propriétés particulières qui émoussaient l’esprit créatif. Que croire ? Plus il y pensait, plus l’angoisse s’intensifiait et plus il maudissait en silence son manque de rigueur. Il prit son calepin et nota : vérifier l’osier.

Écris quelque chose, mon vieux, n’importe quoi, il faut que tu l’écrives cette nouvelle. Parle de toi-même, de tes expériences, peut-être que ça t’aidera à trouver l’inspiration. C’est ce qu’ils font tous, les écrivains à la con, ils écrivent sur eux-mêmes. De l’autofiction. Il avait lu ça quelque part. Mais pour écrire de l’autofiction, il fallait avoir été une putain ou une folle ou un nécrophile. Merde. Ça ne fonctionne pas, pense à autre chose. Pense à une histoire toute simple, tout est dans la simplicité, ça aussi c’est à la mode. Tiens, je pourrais raconter l’histoire d’un homme qui, chaque jour depuis un mois, attendait sous un lampadaire. Je pourrais raconter l’histoire de cet homme qui attendait depuis un mois dans un froid hivernal à faire fuir les manchots, qui attendait sous un lampadaire qui ne servait plus à rien sinon à accueillir l’attente de cet homme entre les rues Chrysanthème et Hibiscus. L’attente de cet homme…

Photo 7 semaine 7 Copyright Gilles Quénel

L’attente de cet homme était d’une immobilité parfaite. On aurait pu deviner la forme des empreintes de bottes sur le trottoir gelé, deux enfoncements créés par le poids de cet homme qui, chaque jour depuis un mois, plaçait ses bottes au même endroit, sous le joli lampadaire brisé entre les rues Chrysanthème et Hibiscus. Deux petites filles d’une dizaine d’années, que l’autobus scolaire déposait non loin du lampadaire, en étaient fascinées. Elles le regardaient fixer de loin un objectif obscur, le regard hagard et l’air indéterminé. Ésopée et Cassiope –les parents des deux jeunes filles étaient des adeptes de la culture grecque mais avaient la fâcheuse manie de tout mélanger– s’inventaient toutes sortes d’histoires à son sujet.  » Il attend sa bien-aimée, son impossible amour, une jeune princesse qu’il a connu au Liechtenstein alors qu’il croupissait en prison pour attentat contre la monarchie », racontait la première.  » C’est un éminent scientifique du 19e siècle qui a découvert la machine à voyager dans le temps qu’un redoutable médecin épris de gloire essaie d’éliminer pour s’emparer de la machine. Ils se sont donnés rendez-vous en novembre 2006 pour le duel final, mais ils ont oublié de convenir de la date précise « , renchérissait la seconde. Les deux fillettes accompagnaient l’attente de l’homme et chaque jour elles repoussaient de 10 minutes le temps de le quitter. Elles se lassaient toujours de la platitude déconcertante de cet homme, si peu attirant pour de jeunes esprits épris de renouveau et dont l’imagination en fleur ne pouvait se contenter de cette parfaite immobilité.

Pourtant, si les deux jeunes filles avaient porté une réelle attention à l’attente de l’homme, si elles l’avaient épié jusque dans ses sombres prunelles, elles les auraient vu danser de la gauche vers la droite, une danse presque imperceptible mais pourtant présente. L’homme luttait. Chaque jour, depuis un mois, l’homme attendait sous un lampadaire entre les rues Chrysanthème et Hibiscus, le regard vacillant entre l’enseigne de la papeterie Les cent papiers et la vitrine du café Ilèsibon. Les globes oculaires de l’homme se promenaient de droite à gauche, entre la papeterie et le café, sans jamais qu’un hurluberlu en bicyclette ou qu’un vagabond ivre ne le fasse défaillir en s’insinuant dans son champ de vision.

L’homme luttait. Si on se fiait à la raideur de sa nuque et à la concentration dont il faisait preuve, le combat s’annonçait rude. Car quoi de plus rude effectivement qu’un combat d’idéaux ? Des hommes avaient péri à l’issu d’une telle lutte intérieure, se laissant dépérir alors que ce à quoi ils s’accrochaient les abandonnait seuls avec leurs chimères. L’homme en attente luttait contre deux idées qui avaient été louangées, chantées, pleurées, écrites par les plus grands des hommes à travers les siècles. Qui aurait pu croire qu’elles puissent être maintenant repoussées comme les repoussait le cerveau de cet homme qui luttait debout dans sa bulle de neige et qui attendait qu’une réponse lui vienne, tapie dans le ventre cassé du lampadaire déifié.

Qui de vous a déjà connu l’appel de la création sait à quel point la demoiselle peut vous faire miroiter de belles promesses d’élévation, s’élever toujours plus haut, aux confins de la vie misérable et pathétique de l’état d’Homme. La création vous élève au-delà de cette banalité humaine qui vous écrase dans une moiteur d’intimité gluante. Ah ! Mais l’amour, l’amour n’a-t-il pas les mêmes propriétés enchanteresses, ne réussit-il pas autant que la création à vous faire oublier votre banale existence ? L’amour est un baume contre la solitude et la mélancolie ; votre plume vous procure-t-elle autant de douceur, de jouissance et de mots échangés dans l’oreille d’une voix endormie ? Ému, l’homme fixa un court instant son regard sur la vitrine d’Ilèsibon. On pouvait voir à travers la vitrine une jeune femme verser du café en souriant à un vieux monsieur assis devant son journal. Élizabeth.

L’homme l’avait rencontrée il y a 6 mois, dans ce même café. Il avait pris l’habitude de discuter avec elle de l’actualité, de ses lectures, et même du livre qu’il tentait d’écrire. Élizabeth avait pris l’habitude de l’écouter en souriant. Un soir, elle l’avait invité chez elle pour lui lire la nouvelle qu’elle disait être incapable de terminer. C’est dans le creux de son lit défait et entre deux soupirs de jouissance qu’elle lui avait lu jusqu’à l’avant-dernière ligne de sa nouvelle – la dernière étant toujours dans les limbes, en attente d’être trouvée. Le problème était que l’homme avait pris la résolution depuis quelque temps déjà de renoncer aux femmes et à tous leurs chichis sentimentaux dont il ne voulait plus s’empêtrer. C’était futile, c’était inutile, et ça nuisait à sa création. Mais Élizabeth était si douce, si aimante, elle ne criait jamais, jamais elle ne lui faisait des reproches, ne tentait de le contrôler, de le manipuler. Cet aspect de la personnalité d’Élizabeth mettait pourtant l’homme mal à l’aise. Pourquoi ne le contrôlait-elle pas comme toutes les femmes, ne le cajolait-elle pas comme un bébé, ne lui racontait-elle pas mille et une insignifiance qu’il se contenterait d’écouter en hochant la tête d’un air absent ? La nonchalance d’Élizabeth le laissait perplexe. Il aurait bien aimé qu’elle soit un peu plus ferme, qu’elle lui parle un peu plus fort ; un peu d’hystérie, tiens, l’aurait dégourdi et, qui sait, il aurait pu s’en servir comme sujet de création. L’hystérie des femmes fait des merveilles sur papier.

Imperceptiblement – il aurait presque fallu être collé au visage de l’homme pour le voir – son regard changea de direction et ses pupilles fixèrent l’enseigne des Cent papiers. Quelques mois plus tôt, il y avait vu un magnifique calepin, d’un beau papier ivoire. Il sentait – il savait – que ce calepin lui permettrait de devenir un réel écrivain. Une sorte de pensée magique s’accrochait à lui : s’il achetait ce calepin, il ne pourrait plus revenir en arrière. Il devrait, une fois pour toutes, consacrer sa vie à l’écriture. Mais s’il choisissait de devenir écrivain, il devrait renoncer à Élizabeth. Il avait senti en elle, sans jamais qu’elle n’ose aborder le sujet, un agacement devant son acharnement à vouloir écrire. Jamais il ne pourrait supporter de vivre aux cotés d’une femme qui ne prenait pas à cœur son projet tout autant que lui. Son désir d’écrire et son désir d’Élizabeth étaient irréconciliables. Élizabeth… Elle était si douce, si aimante, sa présence, dut-il se l’avouer avec réticence, soulageait ses angoisses et lui procurait un bien immense. Mais s’il la choisissait, saurait-elle être à la hauteur de son projet abandonné ?

Écrire… La peur lui tordait les entrailles ; et s’il ne parvenait jamais à écrire ? S’il n’était, après tout, qu’un simple écrivaillon ? S’il choisissait Élizabeth, s’il abandonnait tout espoir d’écrire son chef d’œuvre, il pourrait vivre tranquille sans avoir à supporter la honte d’un échec possible. Mais était-ce là son destin, dans cette basse existence qui le mettrait au même niveau que tous les hommes ? Quelle que pouvait être sa décision finale, il sentait –il savait– qu’elle serait cruciale pour sa vie.

En ce trentième jour d’attente, quelque chose changea. Il remarqua pour la première fois la présence de deux fillettes qui le regardaient en chuchotant. Pour la première fois depuis trente jours, son regard avait divergé de son objectif. Alors il comprit. La réponse l’avait enfin atteint. Un sourire apparu sur ses lèvres, il avança avec détermination l’une de ses bottes ensevelies de neige et la posa devant lui. Quelques secondes passèrent. Avant qu’il ait pu faire le second pas, l’homme s’effondra, foudroyé.

Personne ne sut ce qui se passa ce jour-là. L’identité de l’homme qui attendait sous un lampadaire entre les rues Chrysanthème et Hibiscus depuis trente jours demeura inconnue. Tout ce que l’on retrouva fut un manuscrit inachevé tombé de la poche de son manteau. Étrangement, ce manuscrit semblait être écrit par différentes personnes. Il fut conservé dans les archives de la Ville, à la demande de la personne qui l’avait trouvé. Ce jour-là, Ésopée et Cassiope étaient parties quatre secondes avant la fin des 10 minutes supplémentaires accordées à l’observation de l’attente de l’homme. Si les deux fillettes étaient restées quatre secondes de plus avant que l’homme n’avance sa botte ensevelie de neige, si elles avaient pu pour une fois regarder ses yeux, elles auraient peut-être compris, elles aussi. Mais les fillettes s’étaient retournées, laissant l’attente de l’homme s’immobiliser dans un au-delà qui n’avait plus rien à voir avec leur réalité.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>