Littérature

Boule de neige 3 : Un hiver, un Sisyphe

Boule de neige 3 : Un hiver, un Sisyphe

 

Un hiver, un Sisyphe

Légende du Pays-d’en-deçà

On pourrait croire que la neige n’a pas d’odeur et pourtant, l’hiver venu… ça sentait le silence. En plus, le silence crissait, car oui, le silence fait aussi du bruit quand on marche dans la neige. Mais comment peut-on « sentir le silence » ? Eh bien, c’est facile quand on a des cristaux de gel accrochés à chaque poil du nez.

Quand il ne travaillait pas dehors, Sisyphe se consacrait à la contemplation et au classement de sa collection de pierres, de ses « amis silencieux » comme il se plaisait à les appeller. Aussi, quand les poils de ses narines se cristallisaient ainsi, ressentait-il la sensation fantastique d’être en processus de minéralisation, en communion parfaite avec la nature. Sisyphe aimait tant ce grand silence blanc qui recouvrait la ville les mois d’hiver, rendant tout plus calme, plus serein. Les voitures roulaient lentement, les piétons marchaient doucement, toute forme de vie était protégée d’une chape de torpeur apaisante. Cela lui faisait penser à cette phrase célèbre d’un auteur dont il avait oublié le nom qui disait, à propos de la poussière, qu’elle était « le velours des choses ». On aurait pu dire la même chose de la neige. Elle uniformisait toute la ville dans une vision quasi en négatif, du noir et du blanc.

 photo 3 semaine 3 copyright Gilles Quénel

La seule note discordante dans ce jardin zen, c’était le problème des lignes qu’il fallait égaliser. En effet, Sisyphe était chargé de cette tâche sans cesse renouvelée qui consistait à déneiger les trottoirs les mois d’hiver : grâce à lui, de belles allées droites, rectilignes, harmonieuses, prenaient naissance dans toute la ville. Il traçait La voie. Il avait gravé le « y » de son nom sous les lames de sa chenillette et se plaisait à laisser sa signature lors de ses passages. Il habitait juste au-dessus d’un lampadaire qui marchait par intermittence, victime d’un faux-contact.

De jour, sa rue ressemblait à une estampe de Zao Wou Ki. La nuit, les lumières de la ville donnaient une lueur orange à tout le quartier, avec un ciel qui était souvent violet, et ces couleurs provoquaient chez lui un sentiment de malaise. Les couleurs le troublaient presque autant que les bruits, les unes comme les autres étant des éléments cacophoniques, révélateurs d’un profond déséquilibre dans l’ordre des choses.

Un soir, tandis qu’il filait à vive allure sur sa chenillette, juste devant chez lui, là où le lampadaire avait finalement grillé -mais il connaissait la route par cœur de toutes façons- il ne vit pas arriver le vélocycliste qui déboula à vive allure et vint s’écraser tout droit sur sa fidèle monture. Le choc passé, le silence revint. La rue était sombre, il était très tard. Il resta là, un certain temps, dans la noirceur de ce silence froid.

Quand la lune réapparut derrière les nuages, en se reflétant dans la neige, elle dégagea une lumière suffisante pour lui révéler toute l’horreur de la situation : le vélocycliste, en dérapant, avait détruit son œuvre ! Les magnifiques ornières qu’il avait tracées, il pensa aussitôt aux lignes. Il fallait qu’il termine sa tâche. Aussi, Sisyphe n’hésita guère, il emporta vivement le corps et le recouvrit avec tout le déblai de neige qui partirait bientôt pour le déversoir. Il jeta ensuite le vélo dans un garage voisin. Enfin, il s’efforça de faire disparaître les taches, dessinant de beaux traits, bien droits, en brassant bien la neige. Il brassait, il brassait et, peu à peu, le « y » de son nom, imbibé de pourpre au début, apparut à nouveau dans la pureté d’un blanc opalin. Il sut alors qu’il pouvait arrêter.

Plusieurs semaines passèrent et le dégel s’annonçait. Petit à petit, on voyait affleurer le bitume à la surface, comme une vieille peau humaine ridée. Déjà, il regrettait l’hiver. De la même manière que les bruits et les couleurs lui causaient un sentiment de malaise, les odeurs également. Quoi de pire que le dégel ? On retrouvaient les ordures de l’automne dernier qui resurgissaient à la surface, pire, les crottes de chiens reprenaient vie et exhalaient leurs relents nauséabonds. Il habitait juste au-dessus de l’endroit où C’était arrivé. Il regarda par la fenêtre. Le lampadaire était là, brillant sous le soleil. Il semblait pointer du doigt tout en opinant du chef vers de larges traces sombres qui se dessinaient chaque jour un peu plus, à l’endroit où il avait percuté le vélocycliste.

Se pouvait-il que, de la même manière qu’il y a une mémoire de l’eau, il y ait une mémoire de la glace ? Au fond, la glace, n’est-ce pas uniquement de l’eau gelée ? Il lui sembla que la route, qu’il avait toujours traitée avec affection, l’accusait sans ambages. Chaque jour, les fissures de la route semblaient dessiner la forme de moins en moins ambiguë d’un immense « y » accusateur, juste là, sous ses fenêtres.

Son travail de déneigement était fini, Sisyphe n’avait plus besoin de sortir de toutes façons. Le monde allait redevenir coloré, bruyant et puant. Il allait rester chez lui. Tout l’été. Il fallait juste qu’il soit discret, immobile, inerte comme ses « amis silencieux », et surtout, qu’il ne regarde pas par la fenêtre les fêlures profondes qui stigmatiseraient chaque jour un peu plus le bitume.

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