Légendes du monde

Un conte pour Issoudun

Un conte pour Issoudun

Un conte pour Issoudun

Mme Chantal Jacques, petite-fille du forgeron M. Joseph Demers et fille de Mme Réjeanne Demers a offert à la municipalité d’Issoudun, un conte qu’elle a écrit et dont l’histoire se déroule à Issoudun au début du XXe siècle. S’adonnant à l’écriture depuis quelques années; Mme Jacques a été publiée à trois reprises dans la revue littéraire La Bonante.

Un conte étant un récit d’aventures imaginaires destiné à distraire, celui-ci ne déroge pas à la règle. Bien que l’église fût incendiée en 1910, et que son grand-père s’est installé au village en 1915, elle s’est permise d’unir ces deux éléments dans le conte.

Son grand-père racontait : un soir qu’il raturait la dette d’un défunt homme dans son livre de comptabilité, le spectre de celui-ci est apparu se culpabilisant de n’avoir pu payer son grand-père avant de mourir. On peut y croire ou non… le forgeron était un homme intègre, mais il aimait aussi taquiner et plaisanter.

En écrivant ce conte, Mme Jacques désirait contribuer à sa façon au patrimoine de notre charmant village.

Où est donc Albert ?

Par Chantal Jacques

Cette journée du mois d’août avait été particulièrement chaude et humide à Notre-Dame-Du-Sacré-Cœur-D’Issoudun. Lorsque le soleil glissa sous la ligne d’horizon, avant même l’exhibition de la lune ; les nuages gris, gonflés d’eau et chargés d’électricité se répandirent dans le ciel pareil à de l’huile sur le sol.

Un fort vent rudoya les champs puis siffla aux a bords des fenêtres. La pluie, transportée par bourrasque, saccageait les routes de terre. Dans un claquement sec, la tonnerre retentit tel l’écho d’une explosion.

La foudre fendit le ciel et s’abattit sur le chemin menant au village. Un second fracas tonna, et l’éclair frappa le cœur de la paroisse : l’église. Celle-ci, transformée en une torche monstrueuse, peignait le firmament d’un panache rougeâtre. Les éléments ainsi déchaînés cloisonnaient les gens dans leur demeure. Le forgeron, reclus dans sa cuisine, observait le brasier par la fenêtre.

L’édification à peine achevée, déjà l’église croulait dans les cendres. « Quelle tragédie … Dieu nous a-t-il abandonnés ? », murmura-t-il, affligé.

Joseph se déroba à cette vue pour se verser un thé noir. Soudain, quelqu’un frappa à sa porte. Étonné d’apercevoir le postillon à cette heure tardive, il le pressa de pénétrer d’un geste de la main.

– Entre Albert ! Ne reste pas dehors par un temps pareil !

Le regard sombre du visiteur le troubla. Quelque chose d’étrange émanait de lui. Une forte odeur de brûlé, introduite avec l’arrivée du postillon, incommodait Joseph davantage qu’Albert.

Ce dernier s’assit au bout de la table et glissa une main dans sa chevelure grise clairsemée.

Sous l’éclairage feutré de la lampe à l’huile, il raconta ce qu’il venait de vivre.

– À l’orée du village, sur le chemin boueux, l’éclair est tombé droit sur ma calèche, bang ! La roue gauche est endommagée, mais heureusement, mon cheval n’est pas blessé. Il me reste encore du courrier à livrer au village voisin, accepterais-tu de réparer cette roue ?

– J’accomplirai ce travail dès les premières lueurs du jour, lui promit le forgeron.

Joseph lui offrit un gîte pour la nuit.

Les heures passèrent. Incapable de fermer l’œil, le postillon se leva et erra comme une âme en peine sur la rue Principale, l’unique rue du village.

À six heures le lendemain, le forgeron ajusta son tablier de cuir et fixa une nouvelle roue sur la voiture.

Devant la mine déconfite du vieil homme, Joseph lui offrit de payer ultérieurement. Albert le remercia d’un signe de tête, puis s’en alla.

Des branches d’arbres cassées joncha ient la rue et les terrains. Le charmant village, à présent, s’apparentait à une bourgade abandonnée. La vie reprenait. Femmes et enfants s’affairaient à restituer la beauté des lieux. La curiosité entraîna Joseph jusqu’aux ruines de l’église. Là, des hommes participaient à la corvée de nettoyage. Le forgeron retroussa ses manches et s’employa à la tâche avec ardeur. L’abbé de la paroisse lui mentionna avoir vu le feu se raviver dans les débris, durant la nuit.

– Peut-être n’était-ce qu’un mirage ? ajouta-t-il en haussant les épaules.

Plus tard, en cette fin d’après-midi bercée par le chant des cigales, une poignée de camarades se réunit à la forge. Joseph fumait un petit cigare alors que ses amis préféraient la cigarette, mais tous buvaient la bière artisan ale que brassait le forgeron dans ses temps libres.

Chacun spéculait sur l’endroit où était tombée la première foudre. Joseph écoutait. Il fut le dernier à parler. Celui-ci leur relata en détail la rencontre avec le postillon et précisa que « le vieux avait une drôle de bouille ».

Au crépuscule, chacun rentra chez eux. Une fois seul, Joseph alluma la lanterne déposée sur la table et consigna la pose de la roue dans son livre de comptabilité. En refermant le cahier, il aperçut une ombre se profiler derrière la fenêtre. Intrigué, le jeune homme sortit de la maison. À l’extérieur, rien ni personne. Seule une odeur de fumée flottait dans l’air. Aucune flamme à l’horizon. « La senteur provient sans doute des cendres de l’église », supposa-t-il avant de retourner à l’intérieur.

Le jour suivant, il ferrait une jument lorsque le propriétaire de la bête raconta que le malheur affligeait la paroisse voisine ; le magasin général avait brûlé durant la nuit.

– Le véhicule hippomobile du postillon a été vu sur les lieux à l’aurore. Toutefois, personne n’a aperçu le vieil homme, déclara l’homme.

– Allons donc… Albert n’abandonne jamais son cheval !

– Je répète ce que j’ai entendu !

– Ben, tu n’devrais pas, je n’accorde aucune crédibilité aux médisances.

Joseph s’indignait face aux allégations douteuses qu’émettait ce client.

*

La cruauté du sort perdura. L’étable au bout du rang fut la troisième proie des flammes. Sans la protection de leur église, les incendies se multipliaient. Le diable se moquait-il d’eux ?

Le soir venu, Joseph s’apprêtait une autre fois à faire sa comptabilité lorsqu’il entendit hennir. Aussitôt, il agrippa la lampe à l’huile et se dirigea sur le côté de la maison. De nouveau, cette odeur de brûlé qui s’intensifiait à mesure qu’il avançait. Braquant la lanterne devant lui, le jeune homme découvrit la calèche du postillon. L’étalon toujours attelé semblait calme.

« Où est donc Albert ? », marmonna le forgeron en retirant sa casquette pour se gratter la tête.

Albert apparut soudainement derrière lui.

– Joe, je n’y comprends rien, qu’est-ce qui arrive ? Tous ces feux…

– Je me questionne autant que toi.

Le postillon disparut subitement dans l’obscurité.

– Albert ?

L’odeur désagréable envolée de même qu’Albert, Joseph crut à un rêve. Le cheval, cependant, était bien réel. Le forgeron, perplexe, donna à boire au pur-sang puis regagna sa demeure.

« Qu’est-il arrivé au vieil homme ? » Inquiet, le jeune homme eut du mal à s’endormir. Une chaleur soudaine heurta sa peau; une lumière ocre inondait la pièce. D’un bond il se dirigea à la fenêtre ; l’arbre, immense, de l’autre côté de la rue, brûlait comme un Flambeau et menaçait la maison juxtaposée.

À la chaîne, les villageois charriaient des seaux d’eau qu’ils lançaient tour à tour. Joseph les assista.

Au troisième jour suivant l’orage, alors que les incendies ne cessaient d’éclore ; l’étonnante et persistante absence d’Albert exhortait les langues crochues à le calomnier. Plusieurs l’incriminaient.

« Albert… l’incendiaire ? », Joseph rejetait ce jugement. Selon lui, l’intégrité du vieil homme l’écartait de tout soupçon.

« Pourquoi mettrait-il le feu ? Non… Ce vieux ne ferait pas de mal à une mouche ! »

Les dernières paroles du postillon lui revinrent en mémoire : « Tous ces feux… » Joseph souleva sa casquette et se gratta la tempe ; avait-il halluciné l’autre soir ?

Au même moment, un gamin entra en trombe à la forge et annonça d’une voix haletante le décès d’Albert le postillon ;

– Foudroyé le soir de l’orage ; son corps vient d’être retrouvé dans le fossé.

Joseph songea en blêmissant : « Voilà l’explication de la forte odeur de brûlé qui accompagnait chaque apparition du pauvre homme. »

Le soir venu, en raturant la dette d’Albert dans son livre, le forgeron huma à nouveau cette senteur devenue familière. Il leva les y eux. Le spectre du vieil homme se tenait debout devant lui.

– Je suis désolé Jos, je manque à ma parole en n’acquittant pas ma dette.

– Ne t’inquiète pas, va… elle est déjà effacée.

– Jos… personne ne me voit, ni ne m’entend à part toi. Suis-je devenu fou ?

– Tu n’es pas fou… Tu as trépassé.

– J’ai peur, Jos… peur de provoquer d’autres incendies… car, tous les endroits où j’ai roupillé ont pris feu, bien malgré moi.

– Oublie tout ça, va rejoindre le Seigneur. Pars en paix.

La cause des feux demeura un mystère pour tous… tous, à l’exception de Joseph !

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