La guerre et le Québec

Une patrouille du « Rubis »

Une patrouille du « Rubis »

Une patrouille du « Rubis »

Le « Rubis » est en patrouille dans les eaux ennemies. Comme tous les jours, il a plongé avant l’aube et ne reviendra en surface que la nuit faite. Au dessus, il fait un temps d’été superbe, la visibilité est excellente, la mer plate comme un miroir.

La journée est déjà bien avancée et rien ne semble vouloir rompre sa monotonie.

Le bord est silencieux; les marins, le repas achevé, dorment, jouent aux cartes ou aux dominos. Les hommes du quart sont à leur poste et le chien du bord qui, sur ses courtes pattes, est plus rapidement incommodé par l’impureté de l’air hâlète un peu et se promène paresseusement.

Tout à coup, un ordre bref vient troubler ce calme : « Poste de combat. » Le bateau s’anime, les hommes rallient rapidement leur poste et le pauvre chien basculé se réfugie dans un coin.

Le Commandant vient d’apercevoir au périscope un convoi ennemi et aussitôy décide de l’attaquer.

Les hommes maintenant prêts à l’action ont appris la nouvelle; leur figure s’est épanouie et leurs yeux brillent de joie.

Le convoi se compose de gros bâtiments marchands escortés par des chalutiers armés. Il est encore loin et fait route droit sur nous. Pour l’attaquer, il faut d’abord s’écarter de sa route, puis revenir perpendiculairement et lancer les torpilles à distance convenable sur la victime choisie. Pendant cette manœuvre, le périscope n’est hissé que de temps en temps, pour quelques secondes, car par cette mer plate in peut s’apercevoir de loin.

À mesure que le convoi se rapproche, on aperçoit plus de détails : couleurs des bateaux, nombre de cheminées, formes de superstructures. Le Commandant en énonce quelques uns, le personnel du kiosque les commente à voix basse. L’offcier en second, dans le poste central, tend l’oreille, etout en surveillant la tenue de plongée, en récolte des bribes qui se propagent jusqu’aux extrémités du bâtiment.

La victime est choisie : ce sera un gros bâtiment peint en noir qui doit jauger 4,000 tonnes et paraît lourdement chargé.

Après s’être écarté, le « Rubis » revient sur le convoi. Il n’y aura plus qu’à lancer les torpilles au moment voulu. La victime se rapproche. On distingue les détails des hommes sur la passerelle et le pavillon à croix gammée qui flotte à l’arrière.

Tiens, cet escorteur semble avoir aperçu quelque chose ; il augment de vitesse et se dirige vers nous. Le commandant a un moment d’anxiété. Non, ce n’est pas le « Rubis » qu’il a vu : il traverse la ligne du convoi et défile à toute allure entre notre cible et nous. Il passe à moins de 300 mètres du périscope. Le commandant du « Rubis » peut voir sur sa passerelle l’officier de quart nazi, vête d’un grand manteau, regardant à travers ses jumelles quelque chose qui semble le passionner. Un marsouis sans doute?

Merci, providentiel marsouis. Grâce à toi, ces escorteur a dégagé le terrain, et le « Rubis » ne sera pas gêné.

Il est presque temps de faire feu, le gros bateau noir est à cinq cents mètres. Un dernier coup de périscope discret pour faire la visée.

Feu tube 1 – l’Officier en troisième presse le bouton, et aussitôt on rentre le périscope. Torpille partie – répond l’avant – cinq secondes s’écoulent. Feu tube 2 – le deuxième bouton est pressé – Torpille partie – répond l’avant à nouveau.

Attention maintenant. Les explosions vont se produire. Elles ne tardent pas : quelques secondes après leur départ, les deux torpilles ont touché le but et explosent. Le sous-marin en est fortement ébrané et tout ce qui est mobile à bord saute en l’air, puis s’abt avec fracas; le cuisinier voit sa porte sortir de ses gonds et le retomber sur le nez. Les disjoncteurs sautent et pendant quelques instants c’est l’obscurité complète. Le sous-marin perd un instant l’équilibre et tend à venir en surface, on augment de vitesse et on traverse le convoi sur l’arrière du bateau torpillé Pour rétablir l’équilibre du bâtiment et l’obliger à s’enfoncer, l’officier en second a mobilié tous les hommes disponibles qu’il fait courir alternativement de l’arrière à l’avant. L’équilibre est à peu près rétabli et l’immersion augmente. Les escorteurs lâchent maintenant des grenades créant des avaries; les panneaux se décollent laissant à chaque explosion passer quelques seaux d’eau, des vannes se mettent à fuir, on ferme les sécurités. Tout est stoppé. Le « Rubis » ne semble pas avoir été repéré. Le grenadage cesse, cependant des bruits d’hélice se font entendre plusieurs fois au-dessus de nous. Les navires ennemis sont sans doute occupés à sauver les rescapés.

Un exament du bâtiment montre que la coque est parfaitement étanche, mais de nombreux appareils sont endommagés, on sait déjà qu’une fois revenu en surface, le sous-marin sera incapable de plonger à nouvau. De toutes façons, il faut attendre la nuit sur le fond. Pour passer le temps, certains vont s’étendre; d’autres, à voix basse, discutent avec enthousiasme les événements. Le chien excédé de tant de vacarme va se rouler sur une couchette. Ces heures d’attente sont longues, mais nous pouvons espérer ne pas être inquiétés, le silence s’est fait là-haut. Comme il faut cependant s’attendre à tout, les munitions de mitrailleuses et canons sont préparées et, quand la nuit faite, le commandant décide de faire surface, les armements sont prêts à monter sur le kiosque.

Faire surface n’a pas téé une opération facile. Ce n’est qu’en éliminant successivement certains ballasts et en chassant aux autres qu’enfin le bâtiment s’est soulagé de l’avant et avec une pointe de 50 degrés, est monté comme une balle au ras de l’eau.

Le commandant constate que personne ne nous attend et, très enfoncé dans l’eau, le « Rubis » fait route aussi vite que ses moyens le lui permettent.

Pendant la nuit, un bout de chemin est parcouru, mais au jour, du fait de nouvelles avaries, la vitesse est devenue ridiculement faible. De plus, l’atmospère à l’intérieur du sous-marin, envahi par les vapeurs toxiques, est devenue irrespirable et tout le monde s’installe sur le pont à fleur d’eau : seul, le personnel strictement nécessaire, portant le masque à gaz, se relaye en bas, pour réparer et faire marcher ce qui reste de matériel. »

Le temps est toujours très beau, les hommes ont ainsi plus de confort sur le pont étroit, mais avec aune aussi bonne visibilité, l’ennemi, avion ou bateau, n’aura aucune peine à apercevoir le « Rubis »… et son commandant sait qu’il n’est plus en mesure de se défendre.

La journée se passe pleine d’anxiété, mais l’ennemi n’est pas montré : la nyit est moins confortable, un peu de vent s’est levé, la mer est clapoteuse. Il fait froid et l’équipage n’a rien mangé de chaud depuis 36 heures.

Les hommes prennent des bains de soleil sur le pont. Le chien, lui, est à son affaire. « Quelle chance, semble-t-il dire en aboyant joyeusement, on ne plonge pas aujourd’hui. »

Le reste du voyage s’effectue sans incident. Le « Rubis » rallie sa base par ses propres moyens, tout à fait de fortune, mais qui semblent presque normaux après les angoisses des jours précédents.

(Bulletin des Forces navales françaises libres, texte paru dans le journal Le Canada, mercredi, 27 mai 1942).

Sous-Marin

Le fleuve et le sous-marin qui se cache dans les profondeurs. Photo de GrandQuebec.com

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