La guerre et le Québec

Mission française

Mission française

Mission française
par Raymond Tanghe

Le désastre subi par la France en juin 1940 a posé un problème angoissant à la conscience des Canadiens français. Deux peuples, frères par le sang, suivaient des voies parallèles. Malgré des divergences passagères de vues politiques, malgré des différences dans les moeurs et la philosophie de la vie, il y avait une liaison fondamentale entre les Français et les Canadiens français. Ceux-ci accueillaient toujours avec ferveur le rayonnement culturel qui émanait de la France ; ceux-là, avec une sympathie de plus en plus marquée, suivaient l'évolution du jeune peuple qu'ils revendiquaient fièrement comme membre de la famille spirituelle.

Le glaive du vainqueur a, temporairement, tranché ce lien fondamental.

Le drame peut n'avoir que des conséquences morales, c'est un drame quand même qui atteint les fibres les plus profondes de la sensibilité et de la piété filiale des Canadiens français.

Après les premiers moments de désarroi, des voix se firent entendre pour tracer une ligne de conduite à suivre. Ce fut d'abord celle du Très honorable Lyon-Mackenzie King, chef du gouvernement canadien qui, en des termes non équivoques, montra à ses compatriotes de langue française ce que le monde attendait d'eux :

« Le sort tragique de la France lègue au Canada français le devoir de porter haut les traditions de culture et de civilisation françaises et son amour bridant de la liberté. »

C'étaient là de fières paroles susceptibles de provoquer de fières attitudes. Elles furent entendues et comprises. Les Canadiens français se sont mis résolument à la tâche pour sauvegarder l'héritage culturel français d'abord, en imprimant les manuels scolaires qui permettaient de continuer l'enseignement des Lettres et des autres matières du programme, puisque ces manuels ne pouvaient plus être importés de France. Plusieurs éditeurs publièrent des livres d'auteurs français en exil et leur pensée put rayonner ainsi jusqu'en Amérique du Sud, leur témoignage put atteindre les parties restées libres de l'empire français.

Des revues d'inspiration nettement française, comme celle dont le titre est tout un programme, La Nouvelle Relève, ouvrirent une sympathique tribune où se firent entendre la voix autorisée de proscrits célèbres : Jacques Maritain, le père Ducatillon, Georges Bernanos.

Oui, le Canada français ramassait le flambeau et poursuivait la course. Cette attitude fut comprise et encouragée par les Canadiens anglais. Tout récemment, à l'assemblée annuelle des actionnaires de la Banque de Montréal, le président M. Huntley R. Drummond, déclarait en substance ce qui suit :
« Voici l'heure la plus sombre dans l'histoire de la France ; brutalement écrasée sous le talon de l’Allemand, elle gît sans force, mais non sans espoir. Car, rallés sous l'étendard de la France libre, les Français du monde peuvent encore se battre pour reconquérir la liberté de leur patrie. Que le Canada se lève et soutienne les efforts de ces héroïques défenseurs de la foi… Spes ultima manet »…

La défaite de la France a rendu plus sensible le vide que laisserait sa disparition. Les Canadiens français n'ont jamais désespéré, ils n'ont jamais cru possible que le nom de la. France puisse être rayée de la liste des nations dont l'influence s'exerce sur le monde. D'une manière de plus en plus efficace ils apportent leur concours aux œuvres qui peuvent encore aider la France combattante.

Comme l'indique l'exhortation de M. Drummond, ils se lèvent pour soutenir les héroïques défenseurs d'une foi et d'un idéal communs. Il y a tant à faire pour eux : marins qu'il faut héberger, habiller, réconforter eux qui vont de port en port, toujours loin des leurs, se dévouant au risque de leur vie ; soldats, aviateurs, isolés de leur famille au sujet de laquelle ils ont d'ailleurs tant de motifs d'être inquiets, et à qui il faut témoigner de notre sollicitude, ne serait-ce qu'en leur donnant un peu de notre superflu, des cigarettes, des douceurs. La solidarité du Canada français avec la France qui n'a pas abdiqué se manifeste de plus en plus.

C'est dans cet esprit qu'il faut apprécier la chaleureuse réception faite à M. Philippe Barres lorsqu'il prononça une conférence sous les auspices de l'Assistance aux Oeuvres françaises de guerre.

L'écrivain, le journaliste réputé, porteur d'un nom si connu, méritait cet accueil, mais il a été d'autant plus enthousiaste que M. Barrés prêtait son généreux concours à une oeuvre estimable entre toutes.

Beaucoup souhaitent que la France revive, se libère : prendrions-nous comme guide une France enchaînée par les Nazis ? Non. Eh bien, ne devons-nous pas aider de notre mieux les artisans de la libération française, en mettant la main à la pâte… ou au gousset.

Raymond Tanghe

Paru dans l’Action Universitaire, janvier 1942

parvis notre dame anciennement marche des volailles

Parvis Notre-Dame. Photo : © GrandQuebec.com

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