Histoire du Québec

Les vacances de nos ancêtres

Les vacances de nos ancêtres

Les « vacances » de nos ancêtres

Par Louis-Martin Tard Les Diplômés, n° 354, été 1986

Les vacances ne viennent jamais assez vite. Nous comptons les mois, les semaines. Nos ancêtres, eux, ont attendu des siècles. Que ferez-vous cet été ? Le paysan de Nouvelle-France aurait répondu: « Comme de coutume, mon blé, mon foin, mes orges. »

À la belle saison, d'un soleil à l'autre, la terre réclamait le travail des bras qui ne connaissaient que des temps : celui des labours, des moissons, le temps des sucres. Dans les villes et villages, même régime pour les artisans : à l'ouvrage, du matin au soir !

Jamais le dimanche !

Tous les jours de l'année ? Non ! Le repos dominical est imposé, et il est également défendu d'accomplir des œuvres serviles les jours de fêtes d'obligation ; celle du saint patron ou de la sainte patronne de la paroisse, Pâques et les trois jours qui suivent, Noël auquel s'ajoutent les 26 et 27 décembre, la saint Etienne et la saint Jean apôtre, la Pentecôte (encore trois jours) et toute une ribambelle de saints et de saintes à honorer obligatoirement par le chômage forcé.

Lorsque les fêtes d'obligation tombent un dimanche, elles sont renvoyées au lundi et chômées. En tout, 37 jours (dont 2 en juin, 2 en juillet, 4 en août) qui s'ajoutent aux 52 dimanches. Jours interdits de travail mais non pour autant voués aux plaisirs. La journée fériée doit être consacrée à la religion. Tout le monde aux offices, aux processions.

Dans les paroisses des villes et des campagnes, où chacun connaît son prochain, il est difficile d'échapper aux cérémonies du culte. Ceux qui ne vont pas à l'église ou qui sont pris à travailler le dimanche et les jours d'obligation sont admonestés publiquement par le clergé et punis par l'administration civile.

L'oisiveté, mère de…

« Tout cela a changé à la fin du XVIIIe siècle », dit l'historien Pierre Tousignant, professeur au Département d'histoire. Dans un mandement, l'évêque de Québec Jean-François Hubert accorde pleine permission de travailler tous les jours de fête de l'année qui ne tomberont pas un dimanche.

À l'exception de Noël, l'Épiphanie, l'Annonciation, l'Ascension, la Fête Dieu, la Toussaint, la Conception. « Ces fêtes, dit le prélat, mettent obstacle à l'industrie, suspendent les travaux les plus utiles, surtout ceux de l'agriculture. »

Si on les supprime, c'est à cause du danger du temps libre, « des vices, de la corruption et de la débauche qui naissent de l'oisiveté » que l'Église accorde au peuple pour qu'il puisse choisir entre la prière et le travail. Il faut se souvenir qu'à l'époque, les jours non travaillés n'étaient pas payés ni pour le paysan ni pour l'ouvrier, de qui l'on va réclamer de plus en plus ce qu'on appelle aujourd'hui « productivité ».

Toujours pas de vacances !

La formation des villages remonte au XVIIe siècle. Le temps des grands défrichements des pionniers est terminé. La quête de la fourrure cesse peu à peu et rend les colons aventuriers à leur lopin. Dans les villes et les villages qui se développent, les cabarets et les tavernes prolifèrent.

Tout cela crée des lieux de rencontre favorables aux délassements de groupe. On ne prend toujours pas de vacances au sens où nous l'entendons mais les distractions qui reviennent régulièrement rompent la monotonie des occupations habituelles et les contraintes qu'elles engendrent.

Le grand divertissement de l'époque, écrit l'historien Robert-Lionel Séguin, c'est la veillée campagnarde. On y raconte, on chante, on joue de la musique et on danse au son du violon même si la danse est prohibée par l'Église. On joue aussi, surtout aux cartes et aux dames. Mêmes jeux dans les auberges urbaines, auxquels s'ajoute le billard. Mais toujours pas de vacances estivales qui nous semblent faire tant partie de notre existence actuelle.

Au XIXe siècle, écrivent dans leur Histoire du Québec contemporain les historiens Linteau, Durocher et Robert, la vie à la campagne est rythmée par les saisons. Le printemps est l'époque des semailles, l'été, celle des récoltes et l'automne, celle des labours.

L'hiver est par excellence la saison de la détente. Les activités culturales réduites au strict minimum, le cultivateur, après avoir soigné ses animaux, en profite généralement pour effectuer des travaux d'entretien et de réparation ou d'amélioration de son outillage et de sa maison. Par ailleurs, cette saison est aussi celle des visites aux voisins et à la parenté.

Ces auteurs font la différence entre les cultivateurs relativement aisés et les journaliers, payés « à gages », qui doivent subsister de leur salaire et qui limitent au minimum leurs périodes de non-activité.

À la ville, le passage de l'artisanat à la manufacture et la naissance du capitalisme font que les employeurs ont recours au travail des enfants, à l'emploi d'une main-d'oeuvre féminine sous-payée, à la prolongation des heures de travail, au système parcellaire (travail à domicile, à la pièce ou « sweating system »).

Les syndicats à la rescousse

Les premiers syndicats, dont ceux des tailleurs de vêtements et des typographes, se créent entre 1820 et 1830, dit l'historien du mouvement ouvrier Jacques Rouillard, professeur au Département d'histoire. Dès 1834, l'Union des métiers de Montréal mène la lutte pour la réduction à 10 heures de la journée de travail. Puis, au début des années 1870, le mouvement syndical canadien tout entier revendique la journée de neuf heures, à l'imitation des États-Unis.

C'est dans ce contexte qu'un éditorial du quotidien de Montréal La Minerve affirme : « Si un homme peut travailler 10 heures par jour, sans que sa santé en souffre, pourquoi n'aurait- il pas la liberté de le faire? »

Là encore revient cette spécieuse notion de liberté déjà utilisée par l'évêque Hubert qui supprimait, cent ans plus tôt, les fêtes religieuses pour favoriser l'agriculture et l'industrie. Il est à noter que Ludger Duvernay, directeur de La Minerve et fondateur de la société Saint-Jean Baptiste, avait coutume d'enfermer à clé dans leur atelier ses typographes, munis de provisions, du samedi soir au lundi matin, afin d'être sûr de les avoir sous la main pour publier son journal en début de semaine !

Les syndicats deviennent légaux au Canada en 1872. La libre association des travailleurs et la grève cessent de relever du droit criminel.

La première loi ouvrière au Québec date de 1885. Elle fixe à un maximum de 10 heures par jour (60 heures par semaine) le travail des femmes et des enfants.

Il faudra toutefois attendre jusqu'en 1938 pour qu'une loi régisse la semaine de travail des hommes. Ce n'est que vers 1900 que la semaine de 60 heures commence à se généraliser et qu'apparaissent les congés du samedi après-midi.

Vacances au bout du monde !

À la fin du XIX siècle, pour les classes aisées, relève l'historien Yvan Lamonde, « deux phénomènes, le sport et le tourisme, constituent, avec les divertissements, l'essentiel de notre représentation historique du loisir, du temps de non-travail ».

Ainsi le voyage d'agrément estival à l'intérieur du Québec (les chutes du Niagara et la côte du Maine sont alors « le bout du monde ») se limite à Kamouraska, Cacouna, Métis Beach, Murray Bay (aujourd'hui la Malbaie), Tadoussac.

L'histoire du loisir dans ces endroits « sélects » reste à faire, tout comme celle des croisières en bateau à vapeur entre Montréal et Varennes ou Montréal et Tadoussac, et celle des excursions en chemin de fer, très à la mode à l'époque.

« C'est d'ailleurs le train du Nord, écrit Lamonde, qui allait ouvrir les Laurentides aux estivants et aux skieurs après 1890. Quant à la poussée touristique rendue possible par l'automobile entre 1920 et 1930, mais surtout après 1950, sa mesure et sa signification restent à être dégagées. »

Balconville

Pour les Québécois, le sport était une autre façon de se distraire du temps que les grandes vacances n'existaient pas. Ce n'est qu'au début des années 1940, dit le professeur Gérard Hébert de l'École de relations industrielles, que les syndicats réclament des vacances payées.

En 1946, une ordonnance fixe pour tous les travailleurs un congé d'une semaine par an. Dès 1870, nous apprend l'historien Allan Metcalf, les Canadiens français étaient nombreux dans le sport de la raquette à neige, tant pour la course compétitive que les randonnées. En 1890, ils avaient déjà leurs équipes permanentes de crosse, de hockey et de baseball.

Pour ce qui est des sports « commerciaux », la lutte, la boxe et les haltères faisaient les beaux dimanches de ceux qui ne possédaient pas de chalets et qui « villégiaturaient » en ce lieu unique et multiple, encore très couru de nos jours : Balconville.

Pierre Tousignant (i960, 1971), Paul-André Linteau (1968, 1969, 1975), René Durocher (1965, 1968) et Jean- Claude Robert (1971) sont tous diplômés en histoire.

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Les vacances ne viennent jamais assez vite. Photo : © GrandQuebec.com

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