Histoire du Québec

Le Québec : effondrement ou reprise

Le Québec : effondrement ou reprise

Le Québec : effondrement ou reprise ?

Si le Canada, lié aux États-Unis par toute son économie, est obligé de suivre la politique monétaire antiinflationniste imposée par Washington, qu’en est-il des provinces ? Vivent-elles l’heure de la récession de façon identique?

M. Yves Rabeau, professeur titulaire au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, a accepté de nous parler des perspectives économiques du Québec.

Pour pouvoir développer le sujet, M. Rabeau nous a d’abord déroulé la toile de fond bien connue de la conjoncture économique québécoise ; le contexte économique nord-américain.

Il nous a précisé que le Canada vivait sa crise plus fortement que les États-Unis car ses coûts de production ont augmenté plus rapidement, les salaires canadiens sont plus élevés et la productivité plus faible.

Ainsi, sur certains points, le Québec passe à travers cette récession comme les autres provinces du Canada.

« Jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’économie québécoise était en bonne santé grâce aux secteurs d’exportation, à la protection additionnelle des industries faibles consentie par Ottawa et à certains projets d’investissement dans le domaine hydro-électrique, de la métallurgie et des pâtes et papier.

Mais depuis 1981, la faiblesse de la demande interne au Canada et au Québec, ainsi que la détérioration du pouvoir d’achat des ménages et l’affaiblissement des marchés d’exportation ont également affecté l’économie du Québec », précise-t-il. II est toutefois des éléments propres au Québec, ajoute-t-il, qui feront que cette province sera plus affectée que le reste du Canada.

Deux éléments rendent particulièrement sombres les perspectives économiques du Québec : une proportion de petites et moyennes entreprises durement affectées par la crise, et un fardeau fiscal trop lourd pour les contribuables.

Forte proportion de petites et moyennes entreprises

Le Québec a, comparativement à l’Ontario par exemple, une proportion de petites et moyennes entreprises plus élevée. Ces entreprises fonctionnaient bien mais elles comptaient sur un financement à court terme ou vivaient sur des marges de crédits bancaires.

Or, devant des coûts de production qui ont augmenté en flèche et qui les forcent à envisager des réajustements techniques majeurs, devant l’effondrement des marchés internationaux, dans un contexte de lutte anti-inflationniste, elles ont de plus en plus de difficultés à se trouver du financement et se voient acculées à des mises à pied, si ce n’est à la fermeture complète de leurs installations. Même les entreprises qui pratiquaient l’exportation (secteurs des pièces de moteurs d’avion ou de charpentes métalliques, bois, papier! connaissent des ventes ralenties et une stagnation de leurs activités ou même des licenciements économiques.

Si les grandes entreprises connaissent les mêmes difficultés et doivent assumer elles aussi la hausse des taux d’intérêt, elles ont quand même la possibilité de garder leurs installations et ne procèdent qu’à des mises à pied. Ces mises à pied signifient certes des pertes considérables mais permettent à ces institutions de passer à travers ces périodes difficiles. Leur financement peut passer notamment par les profits accumulés.

En cas de relance économique, ces institutions ont encore toute leur infrastructure et elles peuvent reprendre leurs activités très rapidement.

Un des problèmes pour l’économie du Québec est lié à la proportion plus faible de ces grosses entreprises dans son économie. Il existe, bien sûr, certains secteurs qui vivront différemment la crise. Les secteurs « dynamiques » (télématique, énergie, aluminium, aéronautique) devraient connaître une certaine croissance mais les secteurs traditionnels du textile, du vêtement, de la bonneterie ou du bois seront fortement affectés pendant que d’autres (fer et amiante) resteront stagnants.

Salaires élevés et fardeau fiscal

Les deux autres éléments qui pèsent lourdement sur la situation au Québec sont, selon M. Rabeau, liés aux salaires élevés des Canadiens et au lourd fardeau fiscal des Québécois.

M. Rabeau mentionne qu’« on ne peut prévoir au cours des prochaines années de stimulants expansionnistes en provenance du budget du gouvernement du Québec ou du gouvernement fédéral. Seule une politique cohérente, dit-il, permettrait de réduire efficacement les déficits, sinon le fardeau fiscal des Québécois risque d’être encore plus élevé qu’il ne l’est actuellement ». Ce fardeau fiscal est le résultat d’un secteur public immense gonflé par l’État, à la fois comme un contrepoids aux entrepreneurs anglophones et par nécessité à cause de tous les programmes des services publics dont nous profitons. Or, un trop gros service public, outre le fait qu’il est un obstacle au secteur privé et l’affaiblit, provoque des taxes et des impôts plus élevés.

Comme les Québécois sont déjà ceux qui paient le plus d’impôts et de taxes au Canada, si une politique particulière ne vient pas atténuer le fardeau fiscal dans une province déjà lourdement endettée, l’économie risque de vivre des moments encore plus difficiles car certaines grosses entreprises préféreront déménager dans d’autres provinces.

Mais cette politique « plus cohérente » devra également passer par une nouvelle politique salariale. Il semble, en effet, que face à des syndicats de plus en plus exigeants, les salaires canadiens ont dépassé les salaires pavés aux États-Unis et ont poussé les Canadiens à vivre au-dessus de leurs moyens. Cette situation se retrouve évidemment au Québec où la hausse des salaires affecte trop le budget alloué à la masse salariale d’une entreprise et contraint les employeurs soit à des mises à pied, soit à une réduction de leurs marges de bénéfices s’ils veulent rester concurrentiels.

M. Rabeau souligne que la reprise de l’économie au Québec devrait éventuellement passer par la réduction des salaires (surtout ceux de la fonction publique) pour rétablir l’équilibre nécessaire entre les secteurs privé et public.

Actuellement, le gouvernement n’a pas encore pris des mesures sérieuses pour contrôler ses dépenses. Pendant longtemps, il n’a mis aucun frein aux dépenses publiques. Le Québec paie maintenant dix ans d’une politique économique où rien ne fut jamais remis en cause.

Il est donc difficile de prévoir exactement comment le Québec sortira de cette crise. Les dégâts que subit le monde des petites et moyennes entreprises ne sont pas encore clairement connus et il est difficile de prévoir quels seront les secteurs de l’exportation qui reprendront sans problème. Ce sont pourtant ces deux éléments qui conditionneront le rythme auquel l’économie québécoise se relèvera. Une chose semble certaine, conclut M. Rabeau: la récession sera plus longue et plus sévère au Québec.

Jeanine Feral

Les Diplômés, no 340, octobre 1982

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Photo : GrandQuebec.com

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