Histoire du Québec

Problèmes d’enseignement

Problèmes d’enseignement

Problèmes d’enseignement au Québec

(Par Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec, tome XXVIII, 1926)

D’autres questions à incidence religieuses – les questions d’enseignement – rebondirent, après la session provinciale de 1926.

Les milieux traditionalistes qui redoutaient le développement de l’industrie, de l’urbanisme, se méfiaient de l’enseignement commercial et technique, susceptible d’enlever des jeunes gens à la terre. Un professeur de séminaire, l’abbé Georges-Marie Bilodeau, exprima cette méfiance dans une brochure intitulée : « Pour rester au pays. » On sait quels soupçons la direction de professeurs français ou belges attirait sur l’École des Hautes Études et sur les écoles des Beaux-Arts. L’Action Catholique protestait contre l’installation de « poissons de plâtre » – les nus, statues et figurines – dans le vestibule de l’École des Beaux-Arts, à Québec. Et voilà le contrôle du gouvernement provincial – libéral – renforcé sur ces écoles modernes !

Le spectre de l’étatisation, rapidement évoqué par Sauvé à la Législative, hanta les séminaires, avec plus d’insistance. Les disciples de Tardivel subodorèrent l’action maçonnique. Deux a articles à tournure de manifeste parurent simultanément, l’un dans Le Canada Français, revue publiée à l’Université Laval, l’autre dans la Semaine Religieuse de Québec. Le Canada Français dénonçait la Corporation des écoles techniques : « Nous entrons par là, nettement et pleinement, dans la voie de l’enseignement d’État… Cette mesure établit l’enseignement d’État dans notre province. »

Et la Semaine Religieuse, sous la signature « La Direction » :

Des Écoles d’État

Le champ de bataille que les ennemis de l’Église ont choisi en ces temps modernes pour faire la guerre à la foi catholique, c’est l’école. Cette lutte universelle prend diverses formes selon les pays, les mœurs, les institutions. Toujours cependant elle a pour but l’établissement de l’école uniformément neutre, de l’école « nationale », unique, sans cheval de bataille des ennemis de l’école professionnelle. Sous prétexte de l’«unité nationale », de « paix religieuse », de « liberté de conscience », on demande à l’État de se faire maître d’école ; et comme l’État moderne se fait fort de ne reconnaître aucun culte, on est à peu près sûr d’avoir une école neutre quand on a une école d’État. L’État. Dit-on alors, ne peut faire aucune distinction entre les citoyens de religions différentes et par conséquent ne doit enseigner aucune religion dans nos écoles.

Or, l’école sans religion est le plus grand fléau dont puisse être affligée une nation… C’est pourquoi, même dans les pays où, comme dans la province de Québec, les hommes publics sont amis de la religion, mais où cependant l’État ne professe aucune confession, il est contraire aux intérêts supérieurs de l’école confessionnelle de laisser le contrôle exclusif d’un enseignement public à l’État. En effet, une fois l’enseignement d’État consacré par la législation, ne fût-ce que pour quelques rares écoles, techniques ou autres, la brèche est faite, et par cette brèche des hommes publics moins bien intentionnés que ceux qui nous gouvernent aujourd’hui pourraient plus facilement faire entrer, un jour, l’école populaire neutre.

À ce sujet, il est donc permis de regretter l’existence chez nous d’écoles gouvernementales qui ouvrent chaque année la voie de plus en plus large à l’État pédagogue. La solution du problème, ne serait-ce- pas l’affiliation de toutes les écoles créées par l’État à nos différentes universités, qui ont mission de donner un enseignement confessionnel?

Nous avons confiance que nos législateurs, tous soucieux de respecter nos traditions, ne manqueront pas de prendre en bonne part ces observations, uniquement inspirés par le souci de voir nos meilleurs intérêts sauvegardés de la façon la plus efficace.

La Direction.

Le Canada Français et la Semaine Religieuse semblent bien engager l’Université Laval et l’Archevêché de Québec. Dans ces conditions, l’avertissement est grave. Le Devoir et L’Action Catholique approuvent aussitôt ces manifestes. Et l’abbé Lavergne, dans sa Bonne Nouvelle, ne mâche pas ses mots. Entre une lettre d’encouragement aux sentinellistes franco-américains et un article d’encouragement aux grévistes québécois, il écrit : « D’un pas rapide, nous allons vers l’enseignement d’État, c’est-à-dire les députés et les ministres éliminant les évêques, et jetant par terre le Conseil de l’Instruction publique pour lui substituer une organisation qui sera, dans un avenir plus ou moins rapproché, le docile instrument des loges maçonniques… »

L’avertissement est grave. Il est bien vrai que les radicaux, aile marchante du parti libéral, rêvent du contrôle de l’État sur l’enseignement, de la substitution d’un ministre au Comité catholique du Conseil de l’Instruction publique. Mais Lomer Gouin ne leur a pas cédé. Alexandre Taschereau ne leur cédera pas. Le premier ministre, chef suprême, non seulement en théorie mais en fait, de tous les ministères, de tous les services, répond aux cris d’alarme, dans un discours prononcé au Club de Réforme :

L’inquiétude n’est pas justifiée, affirme le premier ministre. Nous ne touchons pas à l’enseignement. Nous modifions seulement la gestion financière des écoles techniques, afin d’atténuer leur déficit. Quant au fonds éducationnel », il doit fournir à l’Université de Montréal les sommes indispensables pour réaliser enfin ses projets. L’Université de Montréal a possédé un grand ami, dans le gouvernement de Québec, en la personne de sir Lomer Gouin. Elle possède encore des amis sincères, en la personne des successeurs de sir Lomer Gouin. Cette sollicitude ne tendra jamais à l’accaparement. Ni dans l’enseignement supérieur, ni dans l’enseignement secondaire, ni dans l’enseignement primaire. Le Conseil de l’Instruction publique contrôle et continuera de contrôler les programmes aussi bien que le fonctionnement des écoles. Des associations ouvrières m’ont demandé la création d’un ministère de l’Instruction publique. J’ai refusé. Je refuserai encore, le cas échéant. Dans la grande œuvre nationale de l’éducation, nous ne sommes que les collaborateurs du clergé. Il ne dépendra pas de nous que cette collaboration ne soit étroite et harmonieuse.

En effet (dist le moyne), et il y a une très bonne raison à cela : quand on vit avec un mur devant et un mur derrière, cela donne trop envie de murmurer, d'être jaloux et de conspirer les uns contre les autres. » François Rabelais, Gargantua, Chapitres 52 et 57. Mon Canada inclut tout le monde. Photographie de Megan Jorgensen.
En effet (dist le moyne), et il y a une très bonne raison à cela : quand on vit avec un mur devant et un mur derrière, cela donne trop envie de murmurer, d’être jaloux et de conspirer les uns contre les autres. » François Rabelais, Gargantua, Chapitres 52 et 57. Mon Canada inclut tout le monde. Photographie de Megan Jorgensen.

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