Histoire du Québec

Mystérieuse affaire de whisky

Mystérieuse affaire de whisky

Une mystérieuse affaire de whisky réglée par la Cour

Où l’on prétendait que l’autre voulait vendre du whisky au parti conservateur, ce qui est d’ailleurs nié

Cléophas Lavallée a été condamné hier après-midi à payer une somme de $600 à Alphonse Charest à la suite d’un jugement de l’honorable juge Philippe Demers, de la Cour supérieure, qui réglait là un différend judiciaire assez intéressant entre deux plaideurs qui, après s’être liés d’amitié en 1929 en pleurant leurs malheurs de bourse dans les bureaux des courtiers Leclerc et Forget et Bruneau et Rainville, avaient tenté en vain de se refaire en essayant de vendre du whisky au parti conservateur pour l’élection fédérale de 1930 dans le comté de Berthier-Maskinongé.

L’action du demandeur Charest, qui était représenté devant le tribunal par Maître Ubald Boisvert, raconte la triste histoire d’un homme qui comme bien d’autres subit des pertes considérables dans le krach de 1929. Pleurant ses opérations malheureuses, Alphonse Charest fit la connaissance de Cléophas Lavallée qui pleurait pour la même raison. Fréquentant les mêmes maisons de courtage, qui n’ont d’ailleurs rien à faire dans cette histoire, nos deux financiers malchanceux se plaignirent réciproquement lorsque le demandeur avoua au défendeur qu’il avait tout de même réussi à sauver de la débâcle un certain nombre d’obligations dans la maison David et Frère, d’une valeur de $30 chacune. Le défendeur lui aurait alors proposé de les lui écouler, affirmant qu’il pouvait le faire facilement puisqu’un de ses oncles, curé à Joliette, était friand de ce genre de placements. Le demandeur lui remit donc ses certificats d’obligations au nombre de 20. Hélas, il ne les revit jamais. Pas plus d’ailleurs que son argent.

Mais ce n’est pas tout, et le jugement qui résume les allégations de l’action raconte qu’en une autre occasion le demandeur a été approché par le défendeur qui lui aurait alors proposé de se refaire en vendant du whisky au parti conservateur en vue des élections fédérales de 1930. Le défendeur lui aurait dûment doré la pilule en affirmant que l’affaire marcherait sur des roulettes puisqu’il bâtit lui-même organisateur en chef du parti conservateur pour le comté fédéral de Berthier-Maskinongé. On ferait ainsi des affaires d’or. Il était facile, disait-il, d’acheter du whisky à $7 le gallon et il se chargeait de la revendre $10 au minimum aux différents comités du parti, ce qui assurait un joli bénéfice, et aucun danger parce que, dit-il, « les gouvernements ferment les yeux, au cours de élections, sur les transactions de liqueurs qui s’opèrent partout chez les deux partis politiques. »

La déclaration du demandeur continue et affirme qu’au premier abord il a hésité mais qu’il s’est finalement laissé convaincre par le défendeur et qu’il a enfin accepté de se joindre à lui dans cette entreprise. Assuré de toute absence de danger et d’un profit facile, il lui a alors avancé une somme de quelque $350. Plus tard cependant, il s’est informé des affaires auprès de son associé mais celui-ci lui aurait déclaré que ça marchait mal et que celui-ci, surveillé de toutes parts et ayant à faire face à une concurrence effrénée de la parti des autres vendeurs de whisky qui coupaient les prix, il lui était impossible de mener la barque à bon port.

Les choses traînèrent ainsi. Le défendeur ne remettait au demandeur ni l’agent des obligations ni les obligations pas plus d’ailleurs que la mise de fonds dans l’entreprise du whisky, de sorte que finalement le demandeur décida de s’en remettre à la justice pour tirer l’affaire au clair après que le défendeur lui eut avoué qu’il n’était pas organisateur conservateur mais que le demandeur ne pouvait rien faire puisqu’il s’agissait d’un contrat illicite basée sur la vente de liqueurs défendues.

Le défendeur se défendit avec ardeur par l’intermédiaire de Messiers Monty et Loranger, qui, malgré leurs efforts, virent leur client condamné à payer une partie du moins de la réclamation. En défense.;e défendeur avait nié carrément plusieurs des allégations de la demande pour rétorquer ensuite que c’était le demandeur et non lui-même qui était l’âme de toute cette affaire de whisky. C’était même le demandeur qui aurait suggéré l’entreprise, et proposé la société dont il devait retirer cinquante pour cent des profits. L’affaire malheureusement n’a pas marché et le défendeur, comme le demandeur, aurait perdu aussi son argent et, de plus, son temps.

Quant aux obligations, elles auraient été données au défendeur dans le but d’acheter une automobile qui devait servir au commerce proposé. À tout événement, terminait la défense, toute cette transaction ne peut donner lieu à aucune réclamation en justice parce qu’elle était fondée sur une entente illégale pour faire un commerce défendu par la loi.

L’honorable juge Demers, après avoir examiné toute la preuve, a maintenu la réclamation du demandeur mais jusqu’à concurrence de $600 seulement, c’est-à-dire la valeur des obligations qui ont été remises pour être vendues bien avant qu’il ne soit question du commerce illicite. C’était là un mandat de vente, lequel n’a pas été rempli et il faut que le mandataire rembourse maintenant au mandant les valeurs lui appartenant et que le mandataire s’était appropriées.

Quant à la réclamation des $450 pour le whisky, le tribunal la refuse. Il s’agissait en effet d’une entente illégale et ne pouvant donner lieu à action en justice.

( Journal Le Canada, Mardi 1er juin 1937. Chronique judiciaire).

Bar Cocktail
Bar Le cocktail. Photo de Megan Jorgensen.

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