Histoire du Québec

L’immigrant s’installe

L’immigrant s’installe

L’immigrant s’installe à demeure

Mythes et réalités dans l’histoire du Québec par Marcel Trudel

À Québec, en cette première moitié du XVIIe siècle, un immigrant débarque… d’une barque précisément, car les navires n’accostent pas au quai : ils demeurent à l’encre au milieu du fleuve. Une fois la permission accordée par le capitaine de port, on transborde passagers et bagages sur de petites embarcations. Ou bien, ce qui est le cas le plus fréquent à cette époque, les navires s’arrêtent dans le port de Tadoussac pour y passer l’été, les capitaines de navires refusant de continuer en amont, à cause des périls de l’archipel d’Orléans. Toutes les barques disponibles à Québec descendant alors file à file à Tadoussac, prendre à leur bord voyageurs et marchandises ; elles remontent à rames et à voiles jusqu’à la capitale, à 180 kilomètres plus haut : le nouvel arrivant, qu’il soit gouverneur, évêque, homme d’Église, religieuse, bourgeois, ou simple colon, peut ainsi prendre le temps de faire connaissance avec le pays, sous le soleil ou à la plaie battante, comme il est arrivé aux Hospitalières et aux Ursulines en 1639.

Le nouveal arrivant qui vient de traverser l’Atlantique, s’étonne non pas tant de se trouver enfin en Amérique, que d’y découvrir un monde qui le dépasse ; l’Europe paraissait taillée à une échelle humaine, mais ce Nouveau-Monde se présente à l’homme sans commune mesure. Il a vu l’embouchure des fleuves de France, dont celle de la Seine qui l’avait surpris par ses cinq kilomètres de largeur, mais celle du Saint-Laurent s’ouvre sur une centaine de kilomètres ; et à mesure qu’on progresse en amont, les rives restent toujours très éloignées : on a beau remonter 500 kilomètres, la distance d’une rive à l’autre demeure encore d’une trentaine de kilomètres, l’eau est toujours salée, la mer n’en finit pas. Il arrive enfin à Québec, à 700 kilomètres du golfe : le fleuve est encore large d’un kilomètre et la marée se fait toujours sentir. La notion de “fleuve” qu’il a apprise en France ne vaut plus rien. Ni celle d’ailleurs de “rivière” : le Saguenay, le Richelieu, le Saint-Maurice, l’Outaouais, que l’on appelle ici “rivières”, sont en fait des fleuves qui arrosent une partie du continent. On qualifie de “lac” ce qui, de fait, est une mer intérieure L le nouveau venu apprendra, par exemple, que le lac Ontario est réputé pour ses tempêtes et naufrages. Modestes accidents géographiques en France, les îles couvrent ici une part du pays, comme le font l’île d’Orléans et celle de Montréal.

Ce ne sont pas les seules notions à transposer sur une autre échelle. La forêt est ici un interminable boisé sauvage qui, à cette époque, n’a pour limite au nord que la toundra arctique : aller en forêt devient un voyage de haute aventure, il faut des guides pour s’y conduire et en sortir. Les distances qui séparent les divers points de peuplement, dépassent ce à quoi est habitué l’Européen : en France, il peut dans une même journée aller à pied d’un village à un autre et, après en traverser quelques-uns, il peut (comme dans le récit de Jean-Jacques Rousseau) se sentir enfin las.

Dans la vallée du Saint-Laurent, si le colon de ces premières années veut aller de Québec au peuplement voisin, celui des Trois-Rivières, il lui faut deux ou trois jours de voyage à travers un pays inhabité ; et s’il veut poursuivre jusqu’au point de peuplement suivant, Montréal, il en a encore pour deux ou trois jours, en pleine solitude. Au siècle suivant, pour aller d’une paroisse à une autre, le voyage est de trois ou quatre heures. Quant aux maisons de la campagne, si près les unes des autres dans les provinces françaises, elles sont ici éloignées d’au moins un quart de kilomètre. Le colon français n’a plus ce milieu humain où la communauté resserrée pourrait donner un sentiment de sécurité, et tout le vocabulaire géographique prend soudain une vaste projection.

S’il arrive pendant la belle saison, l’immigrant peut trouver un septembre encore très agréable et se laisser éblouir, l’automne, par la forêt qui présente un tableau multicolore, surprenant par ses teintes rouge et or. Féerie qui ne dure qu’un temps : d’un seul coup, une pluie froide jette ce décor par terre et l’hiver s’en vient. Il commence tôt : la neige se met à tomber au début de novembre, on ne reverra plus la terre qu’en avril. L’immigrant doit apprendre l’hiver.

Le fleuve

Le fleuve Saint-Laurent. Photographie par GrandQuebec.com.

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