Histoire du Québec

Le crime de Lucien Picard

Le crime de Lucien Picard

Lucien Picard, haine de Montréal, accusé formellement de meurtre

Il est tenu responsable de la mort de Raymond Trudeau

Par Gilles Constantineau

De 9 heures à 10 heures 30, hier matin (pour 6 août 1954), des curieux au nombre de près de 2,000 ont envahi la rue Saint-Vincent, face à l’édifice qui loge la cour du coroner, se pressant les uns contre les autres, désireux d’un saisir le plus possible de l’apparition brève de Lucien Picard, au sortir de l’automobile de la sûreté. Ils étaient si nombreux, ces curieux en attente, que l’on a dû faire appel aux policiers à cheval pour les refouler.

Le temps était gris, l’averse menaçait de tomber d’une minute à l’autre, et malgré tout, vers 9 heures, déjà, hier matin, des groupes de curieux commençaient de s’assembler, devant l’entrée de la cour du coroner, rue St-Vincent. C’est là qu’avait lieu, hier avant-midi, l’enquête du coroner, devant jury, dans le cas de Lucien Picard, détenu en marge du meurtre sadique du petit Raymond Trudeau, commis dans la nuit du mercredi, 28 juillet, au jeudi, 29, après son enlèvement, en pleine rue, près du domicile de ses parents, au 974 de la rue Cheneville. A 9 heures 30, il y avait foule, rue St-Vincent. Dans la rue, aux fenêtres des édifices environnants, les gens se pressaient, avides. Arrivé en automobile, à 10 heures 30, menottes aux poignets, sous la huée violente des curieux, Lucien Picard franchissait l’entrée des locaux de la cour. Lorsque, 105 minutes plus tard, reconnue criminellement responsable, par les 6 jurés, de la mort du garçonnet, le prévenu traversait la rue, sous forte escorte, pour prendre le chemin des cellules du Palais de Justice, près de 2,000 personnes jouaient du coude sur son passage, l’aspergeant d’injures et de sobriquets peu flatteurs. Au cours de la longue séance, qui a duré 1 heure et 10 minutes, 7 témoins ont prêté serment, dans la boite.

L’ enquête du coroner

Le docteur A.B. Clément, coroner adjoint, a ouvert la séance de l’enquête, en exposant aux jurés qu’ils devaient, selon leur jugement et tenant compte des preuves fournies, déterminer si la mort était due à des causes naturelles ou non, et, dans l’informative, si l’inculpé pouvait être tenu criminellement responsable. Il prononça le classique « Que Dieu vous soit en aide », et l’on appela le premier témoin.

Le papa témoigne

C’est le papa du petit Raymond, M. David Trudeau, âgé de 32 ans, qui, le premier, vint rendre témoignage. Jusque là, il était resté assis, sur le banc des témoins, aux côtés de sa femme, tenant son bras autour de ses épaules. De temps à autres, il jetait un regard sombre et rapide du côté de Picard, un regard incompréhensif vers le meurtrier de son fils.

Lorsque le coroner lui demanda d’identifier les parties de corps humain qu’on lui avait précédemment fait voir, il répondit d’une voix si faible qu’on dut le prier de parler un peu plus fort. Il parvint à dire que les parties du cadavre étaient celles « de mon enfant, Raymond Trudeau, né à Montréal le 27 juillet 1948 ». On lui demanda ensuite le nom de sa femme. « Gladis Chandler », répondit-il. Ce fut tout pour ce moment-là, mais on le fit revenir, après la déposition du médecin-légiste, et il réaffirma qu’il n’avait aucun doute quant à l’identification de son enfant. « Je l’ai reconnu, a-t-il déclaré, par tous ses vêtements, son gilets, ses culottes ses sandales, ses bas, et par les côtés de son visage… »

Le docteur Rosario Fontaine, médecin-légiste, venu témoigner en second lieu, présenta une déposition très et d’une précision scientifique.

« Le 31 juillet, a-t-il dit, on nous apportait le cadavre dépecé d’un enfant du nom de Raymond Trudeau. Nous en avons fait l’examen le lundi, 2 août, au matin. C’était le corps d’un enfant normalement constitué pour son âge, mais le cadavre était dans un état de putréfaction avancée. »

Boucherie

Le docteur Fontaine détaille ensuite le macabre dépeçage qu’avait subi le corps du garçonnet.

La tête avait été sectionnée au ras des épaules, les deux mains au niveau des poignets, et les deux jambes au niveau du bassin. Les tissus mous, à ces joints, avaient été coupés à l’aide d’un instrument tranchant. Quant aux os, ceux du cou avaient été désarticulés, le même instrument ayant passé entre deux vertèbres; celui d’un poignet avait été désarticulé; les deux os de l’autre avant-bras avaient été en partie sectionnés, en partie désarticulés; ceux des deux cuisses étaient brisés en biseau, à mi-cuisse, et dépassaient l’un, de 4 pouces, et l’autre, de 6 pouces.

Les oreilles, les paupières, les yeux, le nez, les lèvres, avaient été détachés de la figure, l’oreille droite avec une partie de la peau du cou, la gauche avec une grande partie de la joie, le nez avec la lèvre supérieure et les portions latérales de la lèvre inférieure. Une profonde incision, dans la région antérieure du tronc, partait du sternum, au niveau du sein droit, et courait jusqu’au pubis; les intestins sortaient par la plaie béante. La foie et la rate avaient été enlevés. In ne restait plus, à l’intérieur du corps, que des débris de ces organes. Les organes génitaux étaient absents, sectionnés en entier. La vessie était ouverte sur toute sa longueur. Le rectum était ouvert sur une longueur de 3 ½ pouces et le sphincter sectionné laissait un trou béant.

Autour du sein gauche, se trouvait une érosion de ¾ de cercle, résultat d’une morsure, faite après la mort.

Mais les deux seules blessures vitales, c’est-à-dire faites pendant que l’enfant était encore en vie, sont deux ecchymoses, à la région antérieure du cou, blessures causées par les ongles ou une pression des doigts.
« Ces deux petites érosions ecchymotiques au cou, a fait remarquer le médecin-légiste, permettent de croire à une strangulation manuelle, malgré la disparition de tout signe d’asphyxie, à cause de la putréfaction gazeuse avancée des poumons ».

Et ce dépeçage, après la mort? Dans quel but? Pour rendre la victime méconnaissable? Pour s’en débarrasser plus facilement? Selon le médecin, la disparition des organes internes indique plutôt l’oeuvre d’un sadique.

Cou sectionné avant la mort?

Au cours de sa déposition, le médecin-légiste a aussi mis en lumière la possibilité que le meurtrier ait coupé le cou de la victime alors qu’elle était encore vivante. Le docteur Fontaine a basé cette assertion sur la découverte qu’il avait faite, sur un morceau de prélart, sous le lit de Lucien Picard, d’une foule de petites gouttelettes de sang répandues en raquette, comme lors de la section d’un vaisseau artériel. Mais il a ajouté qu’il était aussi possible qu’un objet quelconque, tombant dans une flaque de sang, ait causé cet éparpillement.

Le coroner lui demanda finalement si, dans son opinion, il y avait eu tentative d’étranglement.

« Tentative de strangulation, répondit le médecin, ou strangulation de fait! »

Les deux témoins suivants, Roger Levac, 24 ans, aide-camionneur, 210 est, rue Vitré, et Edmond Moreau, 24 ans, marchand, 267, rue Lagauchetière ouest, là où demeurait aussi Lucine Picard, vinrent ensuite raconter dans quelles circonstances ils avaient découvert, à deux endroits différents, les morceaux du cadavre de Raymond Trudeau. Edmond Moreau, questionné par le procureur de la Couronne, Me George Hill, affirma que lorsque Picard était venu le voir, quelques minutes, chez lui, vendredi soir, vers 10 h., il était complètement ivre. Puis il raconta la découverte de la valise. On lui demanda par la suite s’il avait déjà vu le prévenu en compagnie de jeunes enfants? Le témoin répondit que non.

La déposition de Moreau a mis en évidence le fait que la porte de la chambre de Picard était munie d’un cadenas, et que seuls lui et le chambreur possédaient la clé de ce cadenas. Et personne ne pouvait s’introduire, par la fenêtre, dans la chambre du sous-bassement : les fenêtres double n’avaient pas encore été enlevées.

Henri Picard dans la boîte

Le témoignage le plus pittoresque, et le plus émouvant à la fois, fut celui du frère de Lucien, Henri Picard, 51 ans, qui, lorsque le coroner lui demanda son état, répondit : « Cuisinier en dehors, journalier en ville! » Il fallut quelques minutes aux membre du tribunal pour qu’ils en arrivent à donner le même sens à cette affirmation baroque.

Henri raconta qu’il avait rencontré son frère, le vendredi soir, que celui-ci était « en boisson avancée », et qu’ils avaient pris tous les deux rendez-vous, pour le lendemain matin, après avoir « callé deusse » autres bouteilles de bière, « à la Saint-John », pour fêter leur rencontre. Ils devaient faire le marché ensemble.

Le lendemain, Henri était chez son frère très tôt. Lucien était déjà debout, habillé. Mais in ne voulut pas sortir. Il parla d’un téléphone qu’il avait essayé de faire à Québec. En sortant, Henri demanda d’où venait l’odeur forte qu’il percevait. Lucien lui dit alors, montrant la valise noire, qu’il s’y trouvait de la viande qu’il allait porter à un ami qui élevait des animaux. Henri lui conseilla de prendre un taxi, pour transporter cette valise, et l’autre lui répondit qu’il irait dans l’après-midi. Henri est alors parti, et ne revoyait son frère qu’hier, sur le banc d’accusés.

Le gros de la preuve

Dernier témoin, l’assistant-inspecteur détective Henry Bond apportait sous son bras, en entrant dans la boite, un morceau de papier-journal, qui enveloppait les vêtements de l’enfant Trudeau au moment de leur découverte, et qui portait un trou, la découpure d’une offre d’emploi comme machiniste d’expérience. Henry Bond apportait aussi le feuillet découpé, trouvé sur la boite d’un radio, dans la chambre de Picard. Or le prévenu, qui cherchait du travail ces derniers temps, est machiniste d’expérience.

La preuve était terminée. Le lien était fait entre l’accusé et les parties su corps de l’enfant, trouvées dans la valise, entre l’accusé et les reliefs de la boucherie trouvés sur la rue, 36 heures plus tôt.

Le coroner J.-B. Clément fit la somme des preuves présentées au jury, qui ne délibéra que deux minutes pour trouver Lucien Picard criminellement responsable de la mort du jeune Raymond Trudeau.

L’accusation formelle

Plus tard, au cours de l’après-midi, devant le juge Maréchal Nantel, de la Cour des sessions de la paix, les yeux toujours fouinards derrière son nez d’ivrogne, se vit sans émotion accuser formellement du meurtre de l’enfant. On fixa son enquête préliminaire au 14 août. Aucun avocat n’était là pour le représenter.

Lucien Picard, sera-t-il bien jugé?

Lucien Picard, présumé meurtrier sadique de Raymond Trudeau, est la haine de de la population de Montréal. Cela est indubitable. Les faits en font foi : des milliers de gens ont conspué cet homme, hier matin, lors de son arrivée à la cour du coroner, et l’ont injurié aussi à sa sortie. On a dû placer des cordons de policiers pour contenir la foule irritée.

Tous les journaux, ou à peu près, montrent Picard sous son jour le plus morbide, exploitent le sentimentalisme populaire envers lui. Les conversations à son sujet ne vot que dans un sens : on lui voit déjà la corde au cou.

Une feuille à potins va jusqu’à demander qu’on le fasse bouillir!

Que dire maintenant de l’accentuation de certains autres sur les circonstances les plus funèbres qui entourent l’affaire?

Lucien Picard subira bientôt son procès pour meurtre : lorsque viendra l’heure de choisir les jurés, où pourra-t-on trouver douze justes non-prévenus?

Peut-on prévoir avec assurance, devant cette hystérie collective qui prend de l’ampleur, que Lucien Picard sera jugé équitablement?

Vieux Montréal

Vieux-Montréal. Photo: GrandQuebec.com

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