Histoire du Québec

Laurier Palace, témoignages

Laurier Palace, témoignages

77 enfants trouvent la mort dans l’incendie du théâtre Laurier Palace

Récits palpitants de témoins et d’enfants qui ont miraculeusement échappé à l’hécatombe – Famille qui perd ses trois seuls enfants – Un pompier trouve son fils écrasé sous un amas de cadavres

(Note : La couverture du quotidien La Presse dans son édition du lundi 10 janvier 1927 comprenait les pages suivantes : pages 1 et 3 au complet, page 9 au complet hormis la publicité,  pages 16 et 17 au complet, page 19 au complet, hormis la publicité, une bonne partie de la page 21. Donc, au total plus de 6 pages complètes.

Il faut dire que l’événement était fort émouvant puisque pas moins de 77 enfants avaient trouvé la mort, surtout à cause de la panique et de la fumée, dans l’incendie du cinéma Laurier Palace, situé rue Sainte-Catherine, entre les rues Déséry et Saint-Germain, tout juste en biais avec le poste de pompiers #13 de l’époque. En plus de semer la douleur dans un grand nombre de familles du quartier, cette tragédie devait en effet servir de prétexte aux politiciens pour interdire l’entrée au cinéma aux enfants de moins de 16 ans, réglementation servant aussi la cause, est-il besoin de le préciser, d’une censure occulte et démesurée qui allait rester en vigueur jusqu’au début de la révolution tranquille, quelque 35 ans plus tard. Voir aussi notre article : Tragédie du Laurier Palace)

Devant l’abondance du matériel, il fallait trier. Nous avons opté par les récits des témoins oculaires, à cause de la tragique réalité qui en transpire).

Les scènes qui se sont déroulées dans les familles hier, le 9 janvier 1927, cette journée fatidique, à la suite de la terrible hécatombe, étaient à la fois pathétiques et émouvantes. Dans ces logements ouvriers où règnent l’amour familial, l’angoisse était des plus empoignantes. Beaucoup de mères ignoraient encore, tard dans la soirée, ce qu’étaient devenus leurs enfants.

Dans plusieurs cas, des enfants avaient désobéi à leur mère et au lieu de se rendre à une adresse indiquée avaient pris le chemin du cinéma.

Ce n’est qu’à la morgue que plusieurs purent se rendre compte de la triste vérité. Au retour du père à la maison, c’était encore un moment de profonde tristesse que d’annoncer la nouvelle à la mère.

Comment ces enfants échappèrent à la mort

Ernie Fitzpatrick, 10 ans, qui demeure à deux portes du théâtre, réussit à se trainer par-dessus les têtes et les corps pour se faire un chemin jusqu’à la sortie. Il ne put prendre pied que dans la rue. Il fut un peu affecté par la fumée. Le garçon se tenait dans l’aile du balcon quand le feu commença. « On jouait une comédie et tout le monde riait, dit-il. J’étais là depuis environ une heure et demie, et je n’avais pu m’assoir.

J’étais debout dans l’aile. Le garçon qui avait payé pour moi avait eu un siège, mais son frère se tenait près de moi. Nous vîmes le feu et la fumée qui provenait de la première rangée du balcon, dans le centre. Quelques hommes combattaient le feu avec des extincteurs et avertissaient les gens que ce n’était pas grave. La fumée commença à nous prendre à la gorge et chacun se mit à crier et à courir.

Je dis une prière, puis je grimpai sur les bancs et sur les têtes des autres. C’était presque tous des enfants dans le balcon. Puis, au bas de l’escalier, quelqu’un me porta dans ses bras et me transporta plus loin.

M. Georges Laberge

M. Georges Laberge, employé à la maison Dupuis Frères Limitée, est l’un des témoins de l’hécatombe d’hier : « S’il y avait eu quelqu’un, dit-il, pour contrôler les enfants et les faire descendre en bon ordre, il n’y aurait pas eu une seule mortalité. Je connais le théâtre Laurier Palace pour y avoir travaillé comme placier. Je suis électricien de mon métier, et je cessai de travailler ce soir à ce théâtre quand je m’aperçus que nombre de fils électriques ne passaient pas dans les tuyaux. Tout le temps que j’ai travaillé au Laurier Palace, on avait l’habitude de barrer le bas des escaliers avec des chaînes pour empêcher les enfants de sortir trop vite. Je ne saurais dire si ces chaînes avaient été mises en travers du passage, hier après-midi.

Pas de lumière

« Lorsque l’incendie éclata, vers une heure 20, j’étais en arrière, dans le bas du théâtre. Voyant les gens effrayés par la fumée, je sautai sur un banc et criai à la foule : « Prenez votre temps, vous avez tout le temps de sortir !»

Le feu avait pris sous le plancher de la galerie et courait sous le plancher.  Deux placiers se pressèrent de courir là où la fumée sortait et se mirent en mesure d’éteindre le feu avec des extincteurs chimiques. D’autres placiers dirent aux enfants, dans la galerie : « Ce n’est rien, ne sortez pas, ça ne durera pas ». Mon garçon était lui-même dans la galerie et me dit qu’un homme empêchait les enfants de descendre. Mon enfant ajoute : « Il a voulu m’empêcher de passer et je ne comprends pas comment j’ai pu sortir du théâtre. »

Pendant ce temps-là, les gens de l’orchestre sortaient précipitamment. Un placier vint ensuite piocher dans le plancher, là où sortait la fumée. Aussitôt qu’il eût enfoncé une planche, il y eut comme une explosion de fumée et de flammes qui sortit du trou.

Ce fut le commencement de la panique. Ça brûlait déjà et la fumée emplissait la galerie. Cependant, on n’allumait pas les lumières et on n’ouvrait pas les « exits » de la galerie.

« Je ne comprends pas pourquoi on n’allumait pas les lumières. Car les enfants couraient pêle-mêle à la noirceur sans savoir où ils allaient. De même. Si on avait ouvert les portes d’urgence, les enfants s’y seraient dirigés et auraient tous pu sortir. Ce n’est qu’après des minutes interminables qu’on s’occupa d’allumer les lumières et d’ouvrir les portes. Les enfants étaient déjà affolés et criaient : « Au feu! Au feu! ».

laurier palace

Le théâtre Laurier Palace le lendemain de la journée fatidique du 9 janvier 1927 Photo : La Presse, 10 janvier 1927.

« C’était affreux d’entendre les cris et les plaintes de tous les enfants que nous ne pouvions aider. Je me souviens, à un moment que la fumée sembla disparaître, avoir vu, dans la masse des enfants, une petite tête de garçon qui me cria : « Sorte-moi donc, monsieur !» Mais il n’y avait que la tête visible, le reste du corps étant perdu dans la masse agonisante. Il est mort là, étouffé, le pauvre petit.

« Beaucoup d’enfants ont sauté en bas de la galerie, qui est haute d’environ 14 pieds. Plusieurs se sont tués dans la chute. J’en ai vu un qui a sauté, est tombé enfourché sur un dos de siège, mais il se releva tout de suite et se sauva sans paraître blessé ».

Familles le plus lourdement éprouvées

Deux familles ont perdu chacune trois de leurs membres : M. Octave Quintal, 2108, Joliette, perd trois enfants, Sylvie, 8 ans, et ses deux frères, Adrien, 18 ans, et Hildegarde, 9 ans.

D’autre part, le constable Adélard Boisseau, de Tétraultville, perd ses trois enfants qui étaient toute sa famille. C’est lui-même qui reconnut un de ses enfants en aidant aux autres agents à sortir les cadavres. Plus tard, quand tous les corps eurent été sortis, et deux autres enfants étaient introuvables, il se rendit à la morgue où il les retrouva. Les victimes sont Germaine, 12 ans, Rolland, 11 ans, et Yvette, 8 ans.

Soulignons en guise de conclusion le sort réservé au pompier Alphéa Arpin, du poste 13, qui se rendit le premier au théâtre Laurier dès la déclaration de l’incendie. Incapable de sauver son fils, Gaston, âgé de six ans, il eut la douleur de le trouver écrasé sous un amas de cadavres.

escalier palace laurier

En haut de cet escalier que l’on voit au fond, se trouvait le palier où l’on a trouvé un véritable bouchon de cadavres d’enfants. Photo : Généalogie Planète

Les victimes de la tragédie du Laurier Palace :

Voici une liste des victimes par ordre alphabétique, avec leur âge et leur adresse. Cette liste contient 77 noms :

  • Gaston Arpin, 6 ans, 63b, Rouville.
  • Marcel Baril, 15 ans, 1871, Bourbonnière.
  • Annette Bisson, 16 ans, 1836, Darling.
  • Germaine Boisseau, 18 ans, 1870, Loliette.
  • Yvette Boisseau, 8 ans, 1870, Joliette.
  • Rolland Boisseau, 11 ans, 1870, Joliette.Raoul Bouchard, 10 ans, 1489, Moreau.
  • Raoul Benoît, 11 ans, 581, Moreau.
  • Roger Coulombe, 11 ans, 1606, Aylwin.
  • René Champagne, 16 ans, 1629, Chambly.
  • Roland Clément, 7 ans, 1538, Déséry.
  • Thérèse Couture, 14 ans, 596, Davidson.
  • Armand Cournoyer, 1 an (?), 2077, Adam.
  • Jean-Marc Dumont, 13 ans, 940, Saint-Donat, Tétreaultville.
  • Germaine De Tonnancourt, 12 ans, 597, Cuvillier.
  • Maurice Dumont, 16 ans, 940, Saint-Donat, Tétreaultville.
  • Antonio Dufour, 12 ans, 2099, Saint-Germain.
  • Laurette Francoeur, 16 ans, 1464, Déséry.
  • Édouard Fréchette, 12 ans, 1661, Déséry.
  • Jean-Louis Gagné, 13 ans, 507, Davidson.
  • Jean-Marc Gagné, 14 ans, 5045, Parthenais.
  • Lucien Gervais, 11 ans, 1723, Saint-Germain.
  • Maurice Gervais, 14 ans, 1723, Saint-Germain.
  • Marcel Girard, 9 ans, 1666, Joliette.
  • Maurice Grondines, 11 ans, 580, Joliette.
  • Roland Guérin, 10 ans, 400, boulevard Lapointe, Tétreaultville.
  • Adrien Gauthier, 10 ans, 2059, Moreau.
  • Roland Gravel, 7 ans, 581, Darling.
  • Raoul Girard, 8 ans, 1970, 1970, Adam.
  • Réjane Gauthier, 10 ans, 57a, Rouville.
  • Lucien Gervais, 12 ans, 2028, Lafontaine.
  • Ida Godin, 10 ans, 513, Cuvillier.
  • Arthur Godon, 13 ans, 1916, ruelle Winnipeg.
  • Bernard Houde, 13 ans, 1546, Cuvillier.
  • Adrien Hétu, 9 ans, 3456, Rouen, Montréal-Est.
  • Aida Leduc, 16 ans, 2171, Adam.
  • Ange-Aimé Levasseur, 13 ans, 2069, Darling.
  • Marcel Levasseur, 9 ans, 2069, Darling.
  • Armand Lavallée, 10 ans, 1889, Sainte-Catherine Est.
  • Roland Leduc, 11 ans, 1837, Davidson.
  • Cécile Martin, 8 ans, 567, Davidson.
  • Édouard Morin, 18 ans, 1863, Aylwin.
  • Antonio Ménard 12 ans, 545, Bourbonnière.
  • George McCleary, 8 ans (enfant adoptif de M. Joseph Marqutte), 28, Marlboroug.
  • Michael Murphy, 14 ans, 1541, Notre-Dame Est.
  • Rita Maheu, 7 ans, 545, Davidson.
  • Éva Martel, 8 ans, 549, Davidson.
  • Philippe Nantel, 12 ans, 1853, Préfontaine.
  • François Otis, 10 ans, 1410, Cuvillier.
  • Marthe Paquin, 6 ans, 1428, Cuvillier.
  • Françoise Pesant, 14 ans, 1512, Aylwin.
  • Roméo Pelchat, 9 ans, 530, Déséry.
  • Arthur Paul, 11 ans, 2277, Ontario Est.
  • Raoul Pageau, 9 ans, 2067, Adam.
  • Roger Pageau, 14 ans, 2175, Davidson.
  • Hildegarde Quintal, 10 ans, 2013, Joliette.
  • Adrien Quintal, 13 ans, 2013, Joliette.
  • Sylvia Quintal, 8 ans, 2013 Joliette.
  • Marcel Ratté, 11 ans, 1519, Saint-Germain.
  • Louis-Philippe Rémillard, 11 ans, 1671, Déséry.
  • Germaine Rivard, 14 ans, 2932, Adam.
  • Albert Reade, 11 ans, 5, ruelle Arthur.
  • Albert Robidoux, 11 ans, 517, ruelle Arthur.
  • René Roy, 14 ans, 1440, Préfontaine.
  • Édouard Saint-Pierre, 18 ans, 2058, Joliette.
  • Gertrude Sauvageau, 14 ans, 1889, Adam.
  • Georges Stoneff, 7 ans, 1438, Chambly.
  • Simone Séguin, 13 ans, 1871, Préfontaine.
  • André Tellier, 14 ans, 585, Cuvillier.
  • Alice Taillon, 11 ans, rue Delorimier.
  • Gabriel Tardiff, 7 ans, 1653, Joliette.
  • Léopold Tremblay, rue Joliette.
  • Yvette Tremblay, 7 ans, 2047, Cuvillier.
  • Joseph Tremblay, 11 ans, 2047, Cuvillier.
  • Charlemagne Vincent, 11 ans, 1452, Frontenac.
  • Jeanne-d’Arc Viens, 4 ½ ans, 1602, Déséry.

1 commentaire

  1. Sylvie Levasseur

    2013/01/13 at 12:20

    Bonjour,
    Je m’étais fait raconter cette histoire lorsque j’étais toute petite, deux des victimes étaient le demi-frère et la demi-soeur de mon papa (de mémoire c’était un garçon et une fille, mais les prénoms semblent allés pour des garçons !). Leur père Nérée-Alexis Levasseur était mon grand-père (remarié après la tragédie). C’était don bien vrai.
    Quelle tragédie, peu importe l’époque !

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