Histoire du Québec

L’augmentation du budget

L’augmentation du budget

L’augmentation du budget du Québec en 1906

(par Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec)

Malgré la liaison par voie ferrée, combien de Montréalais ignorent les colons du Nominingue ! Montréal, où se fondent de vastes usines, où s’édifient des fortunes, où se déclenchent des grèves, où s’élisent des députés « ouvriers », devient un autre monde. Elle prend ses mesures pour bénéficier du commerce de l’Ouest, pour ne pas se laisser supplanter, ni par Portland ni par Québec – bien ambitieuse depuis l’inauguration du « service rapide ». Sur trente millions de boisseaux de grain expédiés du Canada, six millions sont passés par Montréal en 1905, onze millions en 1906. Après Tarte et Préfontaine, Brodeur s’occupe de la navigation sur le fleuve. Le Saint-Laurent est si bien balisé que les vapeurs voyagent la nuit comme le jour, de Montréal à la Pointe-au-Père. Les accidents sont rares. Les compagnies d’assurance anglo-américaines maintiennent cependant – sous quelles influences ? – des tarifs trop élevés.

Le nouveau régime de la Commission du port doit s’inaugurer en 1907. Le gouvernement fédéral a promis de choisir les commissaires pour leur compétence, non pour leurs affiliations politiques. Il a promis, entre les lignes, de consulter les grands corps commerciaux. Les réseaux, les armateurs, le Board of Trade n’abdiquent pas toute influence sur la Commission du port. Le président sera George Washington Stephens et ses assesseurs, L.-Elie Geoffrion et Charles Colquhoun Ballantyne. Le prétexte de la réforme était de substituer aux hommes d’affaires, très occupés par ailleurs, trois spécialistes consacrant tout leur temps à leurs fonctions. Or les nouveaux commissaires sont des hommes d’affaires, aux entreprises multiples, et qui ne consacreront pas tout leur temps aux intérêts du port. Ce sont aussi les libéraux. George Washington Stephens, fils de l’ancien député du même nom, est plus amène que son père. Il a beaucoup voyagé, appris le français, épousé une Italienne. Administrateur de la fortune paternelle, agent de change, agent d’immeubles, président de sociétés, il arrondit la fortune et maintient la tradition d’intégrité de sa famille. À la Commission du port, il rappellera le brillant souvenir de John Young, l’associé de son grand-père. C.-C. Ballatyne, président de la Sherwin-Williams, membre influent du Board of Trade, et ami de Thomas Shaughnessy, qui a suggéré son nom, surveillera, discrètement, les intérêts du Pacifique-Canadien. Elie Geoffrion, de la maison Chaput (épicerie en gros) représente, en somme, la Chambre de commerce. Le Board of Trade évalue dédaigneusement à cinq pour cent, au maximum, la part du commerce canadien-français dans le trafic du port, et ne tolère qu’un commissaire sur trois de langue française : encore ne saurait-il accéder à la présidence.

Montréal est désormais, avec San Francisco, le seul port du continent américain placé sous le contrôle des pouvoirs publics. Les autres sont contrôlés par des compagnies de transport ou d’expédition. Mais ce n’est pas assez d’après Tarte, qui critique toujours le système des emprunts de la Commission du port, même garantis par l’État. Et Tarte répète : « L’État doit assumer toutes les dépenses de Montréal, port national. » Tarte n’est pas seul à suivre passionnément la croissance du port, à guetter, dès le mois de mars, le miracle annuel du fleuve qui rejette sa carapace de glace et se transforme en une des plus belles routes navigables du monde.

Des esprits inventifs soumettent à Stephens de nouveaux projets en vue de la navigation d’hiver. L’idée intéresse non seulement Québec, Trois-Rivières, Sorel et Montréal, mais aussi Chicoutimi. Avec la navigation d’hiver, la Compagnie de pulpe de Chicoutimi, dispensée d’accumuler sa production en hiver, dispenserait ses clients, outre-mer, d’accumuler des stocks en été.
Lomeer Gouin, continuateur de Parent, est homme à favoriser cette expansion et cette transformation, symbolisée par l’usine et par la banque. Il y faut de l’argent. Les capitalistes anglais et américains y pourvoient, pour les entreprises privées. Pour le Trésor public, Lomer Gouin réclame avec obstination le rajustement du subside fédéral. Il a conduit une véritable campagne, fait voter une motion à la législature, et persuadé l’opinion, dans la province, qu’on n’entreprendra rien de grand sans cette condition préalable.

Des Ontariens persiflent l’avidité, la « goinfrerie » de Québec, mais leur province empocherait avec plaisir un subside augmenté. Chef du gouvernement, Gouin entraîne sans peine les autres premiers ministres. Dans le cabinet fédéral même, il compte, sur cette question, deux alliés : Brodeur et Lemieux. Le gouvernement fédéral finit par provoquer la réunion d’une conférence interprovinciale. La troisième, depuis la Confédération. La première s’est tenue à Québec, en 1887, sous convocation de Mercier. La deuxième, à Québec, en 1902, sur convocation de Parent. La troisième se tiendra dans la capitale fédérale, du 8 à 13 octobre 1906, sur l’instance de Gouin, mais sur convocation du gouvernement Laurier.

Gouin, Turgeon et Weir – les deux premiers avaient participé à la conférence de 1902 – représentèrent la province de Québec. Sur proposition de Whitney, appuyé par Roblin, Gouin présida la conférence… McBride et Whitney, appuyèrent vivement la requête de Gouin. Et quand les ministres recouraient au secrétaire, l’habile Lanctôt savait, par nuances imperceptibles, transformer ses renseignements en avis.

Le gouvernement fédéral Laurier accepta les résolutions de la conférence, dans les grandes lignes. Il soumettrait un bill au Parlement du Canada. L’augmentation annuelle serait d’environ un demi-million de dollars pour Québec.

Quelle joie de gagner une somme inattendue! Mais quelle déception quand on s'attendait à recevoir plus… (Mark Twain). Image : © Megan Jorgensen.
Quelle joie de gagner une somme inattendue! Mais quelle déception quand on s’attendait à recevoir plus… (Mark Twain). Image : © Megan Jorgensen.

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