Gens du pays

Marie Leneuf

Marie Leneuf

Marie Leneuf

En décembre 1636, la ville des Trois-Rivières voyait se fonder son premier foyer : celui de Jean Godefroy et de Marie Leneuf, sa première gardienne de foyer.

Marie Leneuf, comme toutes les aïeules dc ces temps, eut une longue, bienfaisante et parfois bien douloureuse existence.

Née en France en 1612, elle débarquait à Québec le 11 juin 1636, en le jour même qui avait amené Charles Huault de Montmagny, le nouveau gouverneur de Québec, successeur de Samuel de Champlain. Elle fut l’une des « six demoiselles » qui provoquèrent l’étonnement du Père Le Jeune, et dont il s’empressa de noter l’agréable impression dans la Relation de l’année 1636 : « Quand on nous dit à Québec, écrit le Père, qu’il y avait nombre de personnes à Tadoussac qui devaient grossir notre colonie ; qu’on ne voyait là qu’hommes, femmes et enfants, nous louâmes Dieu… Mais quand on nous assura qu’il y avait en outre six damoiselles, des enfants beaux comme le jour ; que Messieurs de Repentigny et de la Poterie composaient une grosse famille; qu’ils étaient en bonne santé, je vous laisse à penser si la joie ne s’empara pas de notre coeur et l’étonnement de notre esprit. Leur grâce, leur entretien nous fit voir la grande différence qu’il y a entre nos Français et nos Sauvages. Qui fera maintenant difficulté de passer nos mers puisque des enfants si tendres, des damoiselles si délicates, des femmes naturellement appréhensives, se moquent et rient de la grandeur de l’Océan ? »

Si un Jésuite missionnaire, aux yeux fort observateurs, pu voir si tôt tant de grâce et de délicatesse, en les nouveaux colons débarqués à Québec, comment les yeux des jeunes colons de l’époque n’en auraient-ils pas été également, quoique autrement, frappés, ravis, conquis ?

Jean Godefroy, le jeune homme « fort leste et bien dispos » dont parlent les Relations, canotier sans rival, coureur magnifique, vainqueur des Sauvages dans les joutes organisées, dut rendre les armes sans la moindre résistance, le jour où il s’inclina devant Marie Leneuf pour la première fois. Le 18 aout 1636, Jean Godefroy, vainqueur d’une course à pied, contre un Huron, devant quatre ou cinq nations sauvages, vint déposer au pied de Marie Leneuf sa couronne de victoire.

Il y avait là, certes, un geste susceptible d’enthousiasmer, de ravir des yeux et un coeur de vingt ans. Quelques mois plus tard, le 15 décembre 1636, le vaste, mais peu riche domaine dc Jean Godefroy accueillit une petite femme charmante. Puis, l’ombre de la vaillante Marie Leneuf se profila, à chaque heure du jour, autour de la maison qu’elle paraît de sa grâce et grandissait dc ses labeurs.

Jean Godefroy, né en 1608, avait vingt-huit ans à l’époque de son mariage. Arrive au Canada avec Champlain, en 1626, il comptait dix ans de séjour et de travaux en la Nouvelle-France. Il n’avait jamais voulu la quitter, même durant l’occupation des Kirke, de 1629 à 1632. En cette dernière année, la France était rentrée en possession de sa colonie d’outre-mer. Jean Godefroy, qui s’était enfoncé dans les bois avec les Sauvages durant les trois années d’occupation étrangère, l’apprit avec joie et en revint, en compagnie de son frère, de même trempe héroïque que lui, Thomas Godefroy de Normanville. Tous deux, passés maîtres en les langues sauvages, semblaient prêts aux besognes délicates et périlleuses d’interprètes.

De 1637 à 1659, onze enfants naquirent à Jean Godefroy et à Marie Leneuf. À travers quelles inquiétudes, quelles joies austères, quelles douleurs aussi, passa ce premier foyer trifluvien. L’impôt du sang en fut exigé. Car, en ce temps, les Trois-Rivières, comme Montréal, comptèrent, en chaque maison de colon, des holocaustes sans cesse renouvelés.

Marie Leneuf, à partir de 1661, année où mourut Jacques, son fils, âgé de vingt ans, victime des Iroquois, en un combat soutenu avec héroïsme, Marie Leneuf vit son front se creuser d’un pli douloureux, ineffaçable. Ses yeux eurent une lueur navrante, sans cesse renaissante, sous l’empire d’une vision tragique.

Quelques années auparavant, en août 1652, le frère aîné de son mari, Thomas Godefroy de Normanville, le compagnon des missionnaires, s’en était allé lui aussi, pris et brûlé par les Iroquois.

Une des deux filles de la maison, Jeanne, n’était plus auprès de ses parents vieillissants. Marie Leneuf, à la fois heureuse et triste, se rendait souvent la visiter chez les Ursulines de Québec, où elle avait pris le voile en 1669.

Des lettres de noblesse, un an auparavant, avaient été accordées à ces époux trifluviens, dont les services et les sacrifices étaient déjà nombreux. Honneur qu’une descendance distinguée allait, jusqu’à nos jours, fièrement soutenir.

Les œuvres de Marie Leneuf, dont l’existence se passa aux Trois-Rivières, à une époque où tous les colons étaient des héros, nous ont surtout connues par les gestes de ses fils et de ses filles. Cela illumine l’énergique beauté de son éducation maternelle.

À sa mort, le 27 octobre 1688, elle laissait, nous apprend Benjamin Sulte, quatre chefs de famille, deux filles, sept petit fils, et quatorze petites-filles. Jean Godefroy, sieur de Lintot, était mort sept ans auparavant.

Il nous est donné de rendre justice à ces femmes admirables, à ces mères qui édifièrent nos premiers foyers, qui bravèrent à cette fin, à chaque heure du jour, la tourmente qui broyait leur cœur, mais les laissait héroïquement debout.

Marie-Claire, Develuy, juin 1936.

ecole marie leneuf

École Marie Leneuf à Trois-Rivières

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