Gens du pays

Doutre, Gonzalve

Doutre, Gonzalve

Gonzalve Doutre

Gonzalve Doutre,  président de l’Institut canadien, avocat, professeur, écrivain et historien, naît à Montréal le 12 juillet 1842.

Il obtient son baccalauréat en droit à l’Université McGill, en 1861 et, n’étant pas encore majeur, il doit attendre 1863 avant d’être admis au Barreau. En avril 1862 il prononce à l’Institut des lois, une association qui regroupait les étudiants en droit, une conférence sur l’Utilité d’un cours de procédure civile pour les étudiants en droit. Cette conférence lui vaut l’élection au poste de président de l’association.

En février 1863, Gonzalve Doutre déclenche un mouvement qui aboutira à une réforme d’importance dans le système juridique canadien. De fait, le jeune avocat lance l’appel  pour « changer le mode actuel pour les examens des aspirants à l’étude et à la pratique de la profession d’avocat ». En mai 1866, Gonzalve Doutre expose une série de propositions concrètes devant l’assemblée générale des avocats  qui  en confie l’étude à une commission. Le 9 juin 1866, Doutre soumet à l’Assemblée législative le rapport de la commission sous la forme d’un projet de loi qui deviendra la loi du 15 août 1866.

En octobre 1866, l’association des avocats choisit Doutre comme secrétaire-trésorier du conseil général. À la fin de son mandat, le 30 mai 1868, le conseil remit à Gonzalve Doutre un encrier en argent comme signe tangible de sa gratitude. Geste significatif, car, déjà, ce jeune homme avait accompli une oeuvre remarquable : il avait été à l’origine de la réorganisation du Barreau québécois, il avait surveillé l’adoption et présidé à la mise en marche de la nouvelle loi sur le Barreau.

En 1867, l’Institut canadien ouvrit une faculté de droit, affiliée à Victoria University, de Cobourg ; Gonzalve Doutre y enseigne la procédure civile. Dès septembre 1871, il est nommé professeur de procédure civile, de médecine légale et de logique judiciaire à la faculté des professions de l’Université McGill. Le 28 mars 1873, il reçoit son doctorat en droit de l’Université McGill. En janvier 1879, le gouvernement libéral du Québec le fait conseiller de la reine.

Le 30 avril 1858, Mgr Ignace Bourget émet son décret comminatoire, condamnant l’Institut canadien de Montréal et prescrivant aux confesseurs de refuser les sacrements aux membres de l’Institut canadien. Une année plus tard, aux élections du 5 mai 1859, l’institut confie à Me Doutre la charge de secrétaire-archiviste, rôle qu’il assumera à maintes reprises jusqu’en 1863, alors qu’il devient trésorier, puis secrétaire-correspondant en 1865, et finalement président de l’Institut en 1871 et en 1872.

En grande partie, c’est grâce à ses démarches auprès des autorités canadiennes et étrangères que le musée de l’Institut, fondé en 1864, s’enrichit d’objets d’art d’une réelle valeur  (pour sa part, EN 1866, il fait au musée un don d’une précieuse collection de monnaies et de médailles).

Le 25 mars 1866, Gonzalve Doutre se présente auprès de l’abbé Sentenne pour recevoir l’absolution, mais ce dernier exige une autorisation formelle de Mgr Bourget qui répond qui se voyait contraint de refuser l’accès aux sacrements à Gonzalve Doutre tant et aussi longtemps qu’il demeurerait membre de l’Institut canadien. Dans une correspondance qui se poursuit jusqu’au 22 mai 1866, Gonzalve Doutre entreprend alors la défense de l’institut sous la forme d’une plaidoirie, marquée au coin d’une rare déférence et d’une sincérité douloureuse. Il n’avait jamais songé, dit-il, à mettre en doute la soumission qu’il devait à son évêque ; mais il n’accepte pas, pour autant, sa dureté et son injustice.

Gonzalve Doutre vit un drame douloureux. D’un côté, il se révolte devant l’arbitraire, de l’autre, son âme saigne. Le 11 novembre 1866, il confie son cas personnel à Mgr Charles-François Baillargeon, administrateur de l’archidiocèse de Québec. Il conjure l’archevêque, qui a «juridiction sur l’évêque», de lui permettre la réception des sacrements, en dépit des censures épiscopales, mais Mgr Baillargeon avoua son impuissance ; il ne pouvait rien faire d’autre que de conseiller une réconciliation « avec votre digne évêque. L`Évêque, et surtout le vôtre, est un père. Et un tel père est toujours prêt à donner le baiser de paix à son enfant… Pourquoi craindriez-vous d’aller vous jeter dans ses bras ? »

Les lettres reçues de Mgr Bourget, répond Doutre, ne me permettaient guère d’entretenir cette grande confiance dans la bonté et la charité de Mgr de Montréal, qui n’a jamais voulu autre chose de ma part qu’une aveugle soumission à ses volontés qu’elles fussent ou non en rapport avec ses pouvoirs épiscopaux …

En juin 1869, un décret de l’Inquisition condamne les doctrines « contenues dans un certain annuaire » (publié par l’Institut canadien). Le 14 juillet, décret de l’Index proscrit l’Annuaire pour 1868. Gonzalve Doutre rassure les membres de l’institut : le décret de l’Index, à son dire, vise à retirer tout simplement de la circulation l’annuaire de 1868. En outre, le tribunal de l’Inquisition qui « a jugé sans nous, à notre insu et sans consultation de notre part ». L’évêque de Montréal ne l’entendit point ainsi. Le 29 août 1896, lecture est faite dans les églises du diocèse d’une annonce obligeant les membres de sortir de l’institut sous peine de refus des sacrements même à l’article de la mort.

Quatre membres de l’Institut, dont Gonzalve Doutre, ont alors recours au cardinal Alessandro Barnabo, le 12 octobre 1869, pour se plaindre amèrement de la raideur et de l’inflexibilité de l’évêque de Montréal, « homme d’une grande piété, mais manquant un peu de lumières, et conséquemment de moyens dans la discussion ».

Le 16 octobre 1869, Gonzalve Doutre part en Italie plaider la cause de l’institut auprès des autorités romaines.  À Rome, il rencontre le préfet de la sacrée congrégation de la Propagande, puis Mgr Lorenzo Nina, assesseur du Saint-Office. Mgr Nina déclare qu’il ne fallait pas s’attendre à une condamnation de l’Évêque de Montréal ; car le condamner serait une cause de scandale. Il recommande à Doutre de lui préparer un « mémoire concis dont les conclusions contiendraient un mode acceptable de règlement ». Le 20 décembre 1869, Doutre remet son mémoire. Après avoir relaté les faits saillants de cette pénible dispute, l’auteur propose en guise de conclusion qu’il soit permis aux catholiques d’adhérer à l’institut pourvu qu’ils se soumissent aux directives de l’Église.

Dans la suite, Gonzalve Doutre tente de créer une institution littéraire et scientifique pour grouper « toute la jeunesse Canadienne et Catholique », mais il n’aura pas le temps de mener son dessein à terme ; il meurt le 28 février 1880, à Montréal, muni des derniers sacrements et assisté par Mgr Fabre et le curé Sentenne.

Instigateur d’une réforme majeure du Barreau, auteur d’importants travaux juridiques, professeur dévoué et estimé, Gonzalve Doutre a mené une pénible bataille entre l’ultramontanisme et le libéralisme canadiens qui atteint son paroxysme vers 1870.

Mgr Bourget et son clergé voulaient édifier une cité à tendance théocratique et ne reculaient pas devant les moyens pour écraser le camp adverse ; les procès d’intention, les insinuations, les invectives se mêlaient aux condamnations et aux excommunications. Certains se soumirent, d’autres préférèrent la révolte. Gonzalve Doutre apparaît comme un cas unique. Entré à l’Institut canadien de Montréal au moment où la lutte touchait à sa phase décisive, il ne tarde pas à se mesurer au chef même de l’ultramontanisme. À l’obéissance aveugle, voire à la révolte facile et stérile, il préfère le combat, livré avec modération, courtoisie et sincérité.

L’homme profondément religieux, il n’était nullement disposé non plus à se soumettre à l’aveuglette. Il attendit un jugement qui ne vint jamais. Il est impossible de résister au courant de sympathie que suscite cet homme qui est meurt très jeune, avant d’avoir le temps de déployer son talent.

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Gonzalve Doutre en 1863. Photographie de William Notman, plaque de verre au collodion humide, 12 x 10 cm. Collections Musée McCord

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