Bestiaire du Québec

Morse au XVIIIe siècle

Morse au XVIIIe siècle

Vache-marine (morse)

Voici ce que l’arpenteur général du Canada, Samuel Holland, dit des morses qu’on appele vache-marines et de la chasse des vache-marines, en 1765:

Quand elle est toute petite, la vache-marine pèse environ 50 livres, une bagatelle comparée à la masse qu’elle forme en cinq ou six ans, alors qu’elle atteint 2000 livres. C’est la bête la plus laide qu’on puisse imaginer; elle a un peu la forme et la couleur d’un crapaud avec une tête de bœuf, sans cornes; pour oreilles, un très petit trou de chaque côté de la tête. Ses deux défenses d’ivoire, de dix-huit pouces de longueur, l’aident puissamment à grimper sur les rochers et les falaises où elle se repose souvent.

Elle se sert aussi de ses longues dents pour arracher du sable les mollusques dont elle se nourrit. Ses yeux sont extrêmement petits et, malgré leur vivacité, ne voient qu’à une distance de vingt verges. Mais ce défaut est compensé par la finesse de l’ouie et de l’odorat. Elle a quatre nageoires terminées par de petites griffes. Les deux d’avant ont environ une verge de longueur et autant de largeur quand elles sont ouvertes. Celles d’arrière sont beaucoup plus petites. Ces nageoires ont des vantouses d’une substance gélatineuse d’une telle force de succion qu’elles permettent à ce monstre de se traîner sur les rochers et de grimper sur les falaises abruptes, ce qui serait tout à fait impossible sans cela. Sa peau, d’un pouce d’épaisseur, sert à faire des traits. La partie la plus précieuse de l’animal se trouve sous la peau. C’est le lard dont on fait l’huile.

L’endroit où se prennent les vaches marines se nomme échourie: un terrain de quelques centaines de pieds de superficie, au sommet d’une falaise de dix à soixante pieds d’élévation avec une inclinaison naturelle, mais parfois si escarpée qu’il est difficile d’imaginer qu’un animal aussi lourd puisse jamais arriver jusqu’au faîte. Voici la méthode de les cerner et de les tuer:

Quand il y en a beaucoup d’échouées ensemble au bas de la falaise, elles sont suivies par d’autres qui, pour avoir une place, donnent un petit coup de dent à celles qui les précèdent et qui avancent immédiatement. Les dernières sont poussées par d’autres qui veulent aussi se reposer …jusqu’à ce que les premières soient rendues si loin en haut de l’échourie qu’elles permettent aux dernières de s’échouer et de dormir si elles ne sont pas dérangées.

L’échourie étant à son comble ou en contenant assez pour permettre d’en cerner trois ou quatre cents, dix ou douze hommes, à la tombée de la nuit, se munissent de perches de douze pieds de longueur sur deux ou trois pouces de diamètre et attendent le moment opportun pour commencer l’attaque. Ils doivent faire bien attention de ne pas approcher du côté du vent, mais de toujours se tenir sous le vent, car la vache-marine a du flair et il ne faut pas l’éveiller. Quand ils sont à trois ou quatre cents verges de distance, cinq hommes avec chacun une perche, se détachent du groupe et s’avancent doucement; à cinquante verges, ils se traînent sur leurs mains et leurs genoux, jusqu’à celles qu’ils doivent séparer et qui sont à environ dix ou douze verges du bord de la falaise.

Ils se ménagent cet espace, par précaution, car si les plus en avant s’apercevaient de quelque chose, elles se rueraient en arrière, avec une telle précipitation que loin de les arrêter, ils seraient bien chanceux de pouvoir se sauver d’elles. À ce moment propice pour l’attaque, le premier des cinq hommes, pousse doucement sa voisine d’avant avec le bout de sa perche, en imitant autant que possible la poussée qu’elles se donnent l’une à l’autre pour grimper. Mais en même temps il est découvert par sa voisine d’arrière qui recule sous la surveillance du deuxième homme qui se tient près pour prévenir tout accident.

Ayant gagné un peu de place, il se faufile et procède de la même façon pour la deuxième vache qui avance pendant qu’une au’tre recule, empêchée elle aussi de tout mauvais coup par le troisième homme. En silence complet, sans bruit, ils se frayent ainsi un passage jusque de l’autre côté de l’échourie, à travers le troupeau qu’ils divisent. Puis immédiatement, ils se mettent à crier et à faire le plus de bruit possible, aussi bien pour effrayer les vaches que pour appeler le reste de l’escouade. À l’aide de leurs perches, ils poussent et battent la dernière rangée qui avance pendant que la première se replie en arrière, ce qui fait un tumulte si épouvantable qu’elles grimpent les unes sur les autres, formant un mur de plus de vingl pieds de hauteur et en étouffant huit ou dix.

Quand elles se sont ainsi bien fatiguées, les hommes les séparent en parties de trente ou quarante. Un homme seul peut mener un groupe où il veut, généralement à un mille de l’échourie, où on les tue et les dépèce.

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