Économie en vrac

Lorsque le gâteau rapetisse

Lorsque le gâteau rapetisse

Lorsque le gâteau rapetisse

L’inflation, faillites à la chaîne, mises à pied massives…

Pourquoi sommes-nous plongés dans une telle crise économique ? Quand et comment nous en sortirons-nous ?

Aux États-Unis, on propose la thérapie suivante : réduction de la masse monétaire, dans le but de contrôler l’inflation, par la hausse des taux d’intérêt. Priorité absolue à la lutte contre l’inflation au moyen d’une politique génératrice de chômage.

L’activité économique pourra alors être relancée, soutiennent les monétaristes américains. Fidèle à son rôle habituel de courroie de transmission du néolibéralisme américain, le Canada a choisi le même remède. Est-il efficace?

La question se pose d’autant plus qu’on nous demande de nous serrer la ceinture et de nous partager un gâteau qui rapetisse à vue d’oeil. Mais encore faudrait-il savoir si nous sommes tous victimes de la crise. Se pourrait-il que certains groupes de notre société profitent de la situation : « Paranoïa ! », soutiennent certains économistes.

Mais d’autres font entendre un son de cloche différent.

C’est le cas de Pierre Fortin, économiste à l’Université Laval : « Lorsque la Banque du Canada fait passer de 12 à 20 pour cent l’intérêt perçu par les détenteurs des 200 $ milliards qui composent la richesse québécoise, elle fait ipso facto grimper de 24$ à 40$ milliards les paiements annuels d’intérêt que doivent verser les emprunteurs de cette richesse à leurs créanciers. Bref, environ 16$ milliards sont effectivement transférés des 55 pour cent les moins fortunés de la population aux 15 pour cent les mieux nantis ».

Pour en savoir davantage sur la crise actuelle, nous avons interrogé deux économistes :

André Raynauld, professeur au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal et Lise Poulin-Simon, de l’IRAT (Institut de recherche appliquée sur le travail, rattaché à l’U de M). Si les deux spécialistes s’entendent sur certains des facteurs qui ont provoqué la crise actuelle, ils font valoir des points de vue diamétralement opposés sur les politiques à adopter pour améliorer la situation.

Chômage ou Inflation ?

Pour André Raynauld, l’ennemi à abattre, c’est l’inflation. Pour Lise Poulin-Simon, c’est le chômage. « Les économistes plus à gauche, explique André Raynauld, sont convaincus qu’il faut s’attaquer au chômage ; ceux qui sont plus à droite préconisent une politique anti-inflation. C’est inutile de créer des emplois qui sauteront au moindre coup de vent. Notre économie est trop fragile ».

Selon le professeur Raynauld, il faut plutôt tenter d’assainir à fond notre système économique en réglant le problème de l’inflation. « C’est une politique à plus long terme mais qui permettra de relancer l’économie sur une base solide et d’avoir des emplois stables ».

M. Raynauld soutient que le remède s’avère eflcace « dans la mesure où on veut contrôler l’inflation et, par ricochet, relancer l’économie à long terme. Je suis convaincu que ça va donner des résultats, ajoute l’ex-président du Conseil économique du Canada, et qu’il y aura une reprise économique d’ici six mois aux États-Unis ».

Il se garde toutefois d’être « trop triomphaliste : tous les économistes qui ont préconisé cette politique sont déçus ; elle est beaucoup plus coûteuse qu’on ne l’avait prévu en termes de pertes d’emplois ». admet-il.

Pas d’inflation dans une république de bananes

Politique « non économique », remède de cheval qui élimine peut-être la maladie mais qui emporte aussi le malade, rétorque Lise Poulin-Simon.

« Lorsqu’on applique la théorie monétaire de façon aussi radicale qu’on l’a fait aux États-Unis, c’est évident qu’on contrôle l’inflation. Mais on disloque complètement l’économie.

On ne peut avoir d’inflation dans une république de bananes ».

Trois pays ont choisi la méthode forte : l’Angleterre, les États-Unis et le Canada. Dans les trois cas, on constate l’échec de cette politique, affirme l’économiste de TIRAT. « Et ceux qui prétendent que notre économie sera plus solide une fois qu’on aura réglé le problème de l’inflation, font des vœux pieux.

« Par ailleurs, des pays comme la Suéde, la Norvège, l’Autriche, l’Allemagne et les Pays-Bas, qui appliquent une politique de plein-emploi, s’en tirent autrement mieux. Ils se sont aussi attaqué à l’inflation, mais avec des mesures beaucoup moins radicales, refusant de réduire l’inflation au prix d’un chômage très élevé ».

Dans ces pays, l’inflation n’est pourtant pas plus forte qu’ici et le chômage n’atteint pas quatre pour cent, précise-t-elle.
Malgré des désaccords profonds, les deux économistes se disent « keynésiens ».

« Après la dernière guerre mondiale, tous les pays industrialisés avaient à peu près accepté la théorie de Keynes », souligne Lise Poulin-Simon.

Pourquoi alors n’appliquent-ils pas tous la même politique économique ? C’est qu’il y a plusieurs écoles keynésiennes et différentes façons d’interpréter sa théorie.

« Les monétaristes et les keynésiens conservateurs, explique-t-elle, interprètent Keynes d’une façon très étroite : le gouvernement ne doit intervenir qu’indirectement en jouant sur les grands agrégats macroéconomiques, tels la défense gouvernementale et la politique monétaire, et en laissant à l’entreprise privée le soin et le temps qu’il faut pour assurer un nouveau dynamisme économique ». Plutôt que de miser sur des interventions directes de l’État dans l’économie, le gouvernement doit s’en remettre aux individus et à l’entreprise privée quant à la prise de décisions qui permettront d’atteindre nos objectifs d’emploi.

« Cette interprétation de la théorie keynésienne est trop étroite et conduit ses tenants actuels dans un cul-de-sac », affirme Mme Poulin-Simon.

Les monétaristes : les plus radicaux « Les monétaristes et certains keynésiens conservateurs sont les plus radicaux, soutient-elle encore. Ils se comportent comme des révolutionnaires qui veulent démolir le système et repartir à zéro. C’est pour ça que leur politique est non économique ». Les monétaristes n’acceptent d’utiliser qu’une seule mesure extrêmement coûteuse, pour réduire l’inflation : une politique monétaire qui provoque la récession.

Quant aux monétaristes keynésiens, poursuit-elle, ils ajoutent à une politique monétaire, peut-être un peu moins restrictive, une politique de contrôle des salaires. Ils soutiennent aussi que si on réduit le fardeau fiscal des entreprises, elles vont se « dynamiser ».

Or, après avoir sabré dans les taxes et les services sociaux, voici que le président Reagan fait volte-face : il doit augmenter les taxes de 99 $ milliards sur une période de trois ans. « Si l’économie américaine devait repartir seule grâce à l’entreprise privée. Reagan n’aurait pas été forcé de se contredire. C’est une politique qu’on doit considérer inefficace du point de vue économique ».

II n’v a pas seulement le ralentissement très sérieux de l’économie et l’augmentation dramatique du chômage. Il y a aussi d’autres effets secondaires importants de la politique de hausse des taux d’intérêt, explique Lise Poulin-Simon. Les faillites d’entreprises, surtout les moyennes et les petites, provoquent une diminution de la concurrence et une forte concentration des entreprises. En situation de monopole, celles-ci peuvent s’affranchir des lois du marché et fixer les prix à leur gré, ce qui n’aide pas à corriger l’inflation.

« La politique monétaire favorise les grosses entreprises et les milieux financiers. Sur ce point, je suis d’accord avec Pierre Fortin. Aujourd’hui, on ne peut qu’en constater l’échec : l’inflation persiste et le chômage atteint des niveaux inégalés depuis 1930 ».

Contrôle des revenus

André Raynauld ne s’identifie pas comme un monétariste à la Reagan et se déclare « plus près des keynésiens ». Il préconise une politique qui combinerait la réduction de la masse monétaire avec le contrôle des revenus : « Il faut s’assurer que la croissance des revenus se fasse en parallèle avec la productivité. Il est essentiel de rétablir l’équilibre. Une des causes importantes de l’inflation, c’est justement ce divorce entre revenus et productivité ».

Le problème est toutefois moins important aux États-Unis parce que la croissance des salaires est deux fois moins élevée qu’ici, affirme-t-il. « Les mentalités sont différentes. Aux États-Unis, on accepte de travailler à 2,50$ l’heure. Imaginez- vous le salaire minimum à 2.50$ ici ! On pourrait s’attendre à une révolution ». Les Américains n’auraient donc pas besoin, semble-t-il, de la solution des monétaristes keynésiens.

Et le contrôle des profits ? « Les entreprises sont tellement coincées par la crise qu’elles partiraient à rire si on effectuait un tel contrôle. Le gouvernement n’a pas à intervenir à ce niveau, soutient le professeur Raynauld. Les entreprises en difficulté devraient pouvoir augmenter leurs prix.

Prenez l’exemple d’Air Canada. C’est vrai que ses coûts de production ont augmenté de 25 pour cent à cause du carburant. C’est un non-sens de limiter la hausse des tarifs à six pour cent. Par contre, les entreprises qui font plus de profits devraient baisser leurs prix ».

Mais sans contrôle, le feront-elles par grandeur d’âme ?

« C’est la concurrence qui les forcera à le faire ! Les monopoles plus nombreux et la diminution de la concurrence, ce sont des histoires de Galbraith, ça ! II n’a jamais pu prouver que la concurrence n’existe pas ».

Selon M. Raynauld, s’il y a des abus, ce sont des cas isolés.

« Il faut arrêter de croire au mythe de l’exploiteur, de chercher constamment des coupables et des victimes ».

Mais les compagnies de sucre n’ont-elles pas été poursuivies en vertu de la loi anti-monopoles ? « Elles ont été acquittées ». répond-il. On se souviendra que le ministre André Ouellet avait alors été accusé d’outrage au tribunal pour avoir publiquement contesté ce jugement. Et l’enquête sur les compagnies de pétrole ? « Rien ne m’indique, dans le rapport d’enquête, que les compagnies pétrolières ont touché des profits excessifs. La concurrence demeure la meilleure police, quoi qu’on en dise. Dans bien des secteurs où il y a moins de concurrence, c’est parce que le gouvernement est intervenu ».

Lise Poulin-Simon soutient au contraire que l’État doit intervenir davantage dans l’activité économique. « Davantage et différemment ». Elle rappelle qu’après la dernière guerre mondiale, les États-Unis dominaient l’activité économique des pays industriels. « L’Amérique du Nord était la seule à ne pas avoir été affectée par la guerre alors qu’en Europe, il fallait tout reconstruire ».

Mais dès le début des années soixante, on remarque une baisse de la productivité aux États-Unis. La compétition internationale s’accentue. Des pays comme le Japon font des progrès énormes dans des secteurs s comme ceux de l’automobile et de la technologie, explique-t-elle.

Autre événement qui a marqué l’économie américaine : la guerre du Vietnam.

« L’inflation est toujours très forte après une guerre, comme ce fut le cas en 1945. On produit des biens de guerre qui ne servent pas à la consommation.

Les revenus des travailleurs continuent d’augmenter, par contre. À cause de l’insuffisance des biens de consommation, ils se tournent vers l’épargne. Les prix sont toujours contrôlés en temps de guerre. Une fois celle-ci terminée, les contrôles tombent. Et on hérite du phénomène inflationniste via une forte demande ».

Le choc du pétrole

Lise Poulin-Simon et André Raynauld font valoir un point de vue identique sur l’impact qu’a eu la hausse du prix du pétrole sur l’économie des pays importateurs. Il y a eu un transfert énorme de capitaux des pays importateurs aux pays del’OPEP.
Il s’agit là de problèmes politiques et structurels majeurs, soutient Lise Poulin-Simon. « Il faut donc un réajustement politique et structurel ».

Au Canada, le gouvernement doit, selon elle, intervenir davantage mais différemment de ce qu’il a fait depuis la dernière guerre. « Il doit miser sur la planification industrielle et sur le plein emploi. Plutôt que de se limiter à augmenter ou à réduire ses dépenses en confiant à l’entreprise privée le mandat de rétablir l’équilibre économique, il doit intervenir plus directement dans les différents secteurs de l’économie, dans les régions et auprès des groupes en difficulté, en associant tous les partenaires sociaux à sa démarche.

Dans les pays qui appliquent une politique de plein emploi, il y a des organismes économiques décisionnels où siègent les différents partenaires sociaux ».

Mais n’y a-t-il pas une tradition d’affrontement entre ces différents partenaires au Québec ? « Dans des pays comme la Suède et l’Allemagne, on a relevé le défi d’une économie de participation, répond-elle.

Par exemple, en Allemagne, les syndicats siègent sur les conseils d’administration des entreprises. Et c’est la loi qui le prévoit ».

Un pouvoir négatif

Au Québec, on a l’impression que les syndicats ont beaucoup de pouvoir. Mais selon Lise Poulin-Simon, il s’agit surtout d’un pouvoir négatif « Les syndicats ne peuvent que faire la grève, ruer dans les brancards. La situation pourrait être bien différente si les travailleurs, par le biais de leurs syndicats, pouvaient vraiment participer à certaines prises de décisions économiques ».

Elle ajoute aussi qu’une politique de plein emploi ne peut que stimuler la productivité et, par le fait même, réduire les pressions inflationnistes :

«En ne mettant pas en péril l’emploi des gens, comme au Japon par exemple, on a augmenté la productivité. Les travailleurs n’opposent pas de résistance aux changements technologiques parce qu’ils savent que leur gagne-pain n’est pas en jeu, qu’ils seront recyclés ailleurs ».

Pour l’économiste de l’IRAT, il ne s’agit pas de remplacer l’entreprise privée. « Mais on ne peut plus s’appuyer seulement sur elle pour atteindre nos objectifs de société. On ne peut prévoir le futur que si on intervient pour le bâtir ».

Jacqueline Blouin

Les Diplômés, no 340. octobre 1982

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Pourquoi sommes nous toujours plongés dans une crise économique? Illustration : © GrandQuebec.com

La solution de Keynes

John Maynard Keynes est un économiste qui, après la grande dépression des années trente, a mis au point une nouvelle théorie économique. Cette théorie remettait complètement en question la doctrine néoclassique.

Jusqu’au milieu des années trente, on avait pris pour acquis que la loi des marchés assurait l’équilibre économique et le plein emploi : chaque production, chaque vente procurait nécessairement sous forme de salaire, de profit ou de rente, le revenu qui permettait d’acheter toute la production et d’assurer le plein emploi. Il ne pouvait y avoir d’insuffisance de la demande conduisant à une persistance du chômage.

Keynes démontra le contraire. Il niait qu’un système économique puisse être capable d’auto-redressement par le biais des ajustements de prix. Les entreprises et les consommateurs pouvaient choisir d’épargner plutôt que de dépenser ou d’investir. Le plein emploi ne pouvait donc être assuré automatiquement par une baisse des prix.

Selon la théorie de Keynes, l’État doit alors intervenir pour prendre le relais de l’entreprise privée de façon à augmenter la demande et la production. Il peut le faire soit par l’accroissement de ses dépenses, soit par une politique monétaire expansionniste qui consiste à réduire les taux d’intérêt pour stimuler l’investissement privé.

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